‹ Aperçu général sur l'Égypte (volume 2)Chapitre 17 sur 115 · EXPÉDITION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

EXPÉDITION FRANÇAISE

Bill de l'expédition. — Prise d'Alexandrie. Bataille des Pyramides. — Défaite d'Aboukir. — Ses conséquences. — Kléber. — Victoire d'Hcliopolis. Menou. — Évacuation. — Résultats de la conquête française.

28. Deux beys, Mourad et Ibrahim , s’étaient partagé le gouvernement lorsque llonaparte débarqua en Égypte, le l'!r juillet 1798.

Les motifs immédiats de l’expédition de trente-six mille hommes , que le Directoire envoya sur les bords du Nil , étaient les nombreuses avanies que les mameluks faisaient subir à nos négociants; mais un but grau diose, plus profond que la répression de leurs insolents brigandages, avait guidé Napoléon. Il semblait

IM'RODLCTIOIN UtSTOItIQUE.

qu’une sorte d'attraction providentielle nous appelât en Afrique,

Terre de poésie

Que, depuis six cents ans, notre France n choisie,

comme \icnt de le dire dans une ode sublime notre grand poëte Méry '. Louis XI Y, sur un plan qui lui fut proposé par Leibnitz, avait songé un instant à s’emparer de l’Egypte. Le même projet avait été remis en question sous le ministère du duc de Choiseul. Bonaparte , à son retour d’Italie, se nourrit avec une sorte d’exaltation idéale de la conception de Leibnitz. « Les grands noms ne se font qu’en Orient,» avait dit le héros d’Arcole dans un accès d’enthousiasme. L’écho d’Aboukir, qui lui répondit par la voix de Kléber : u Général, vous êtes grand comme le monde ! » lui prouva plus tard qu’il ne s’était pas trompé en venant demander au pays des pyramides ce prestige de gloire , irrésistible talisman , qui enchaine l’humanité à la fortune des hommes de génie.

Du reste Napoléon a exposé en deux phrases le motif politique de son expédition.

< Le principal but de l’expédition des Français d’Oricnl était , dit-il , d’abaisser la puissance anglaise. C’est du Nil que devait partir l’armée qui allait donner de nouvelles destinées aux Indes. L’Egypte devait rem-

1 La Fiaici ex Afeiqte, poème lyrique, lu h l'Académie de Marseille, par l'auteur de IVnpoU'on «n Egypte, ot dmn lequel In générosité de Hnipiration r»t magnifiquement révélée par in splendeur do la forme.

INTRODUCTION HISTORIQUE

placer Saint-Domingue et les Antilles, et concilier la liberté des noirs avec les intérêts de nos manufactures. La conquête de celte province entraînait la perle de tous les établissements anglais en Amérique et dans la presqu’île du Gange. Les Français une fois maîtres des ports d’Italie, de Corfou, de Malte et d’Alexandrie, la Méditerranée devenait un lac français. »

Ce beau rêve ne put se réaliser.

Je n’essayerai pas de faire l’hisloirc de notre conquête. Deux jours après le débarquement, Alexandrie était au pouvoir des Français. Bonaparte n’y passa qu’assez de temps pour organiser le gouvernement, et marcha sur la capitale. Le 13 juillet Mourad-Bey, qui avait promis, avec la présomptueuse forfanterie de l’ignorance, de pourfendre nos soldats comme des batechs (pastèques), vint attaquer l’armée; mais les charges de ses impétueux cavaliers échouèrent contre les baïonnettes de nos carrés. Les mameluks, impuissants, s’imaginèrent, pour interpréter une tactique qui leur était inconnue, que nos fantassins étaient attachés entre eux et palissades de baïonnettes. Toutefois ce premier échec ne les découragea pas ; ils réservèrent toutes leurs forces pour nous disputer le Caire, lis attendirent les Français entre le Nil et les pyramides, couvrant Gisch , et se vantèrent de voir finir là notre fortune. Leurs espérances furent de nouveau trompées. La bataille des Pyramides fut décisive; l’armée de soixante mille hommes qu’ils avaient assemblée à Embabch fut détruite; dix mille musulmans, parmi lesquels cinq mille mameluks, jonchèrent le champ de bataille ou se noyèrent dans le Nil. La journée du

IKTRODUCTIOK HISTORIQUE. El

juillet nous donna le Caire et presque toute l’Égypte.

Mais dix jours après cette victoire notre escadre était anéantie sur la plage d’Aboukir et avec elle les brillants résultats que nous promettaient nos premiers succès. « La perte de la bataille d’Aboukir eut une grande influence sur les affaires d’Égypte et même sur celles du monde; la flotte française sauvée, l’expédition de Syrie n’éprouvait point d’obstacles , l’artillerie de siège se transportait sûrement et facilement au delà du désert, et Saint-Jean-d’Acre n’arrclait point l’armée française. La flotte française détruite, le divan s’enhardit à déclarer la guerre à la France. L’armée perdit un grand appui ; sa position en Égypte changea totalement , et Aapoléon dut renoncer à l’espoir d’asseoir à jamais la puissance française dans l’Orient par les résultats de l’expédition d’Égypte *. »

Livrée à elle-même, sans moyens de communication avec la France , que préoccupaient d’ailleurs les revers soudains qu’elle venait de subir en Italie et en Allemagne, notre armée d’Égypte ne pouvait songer à conserver ses conquêtes. Aussi, lorsque Bonaparte, après avoir pris sur les Turcs, à Aboukir, une éclalanLc revanche de notre défaite navale , fut parti pour la France, Kléber, à qui échut le commandement, dut préparer les moyens de faire l’évacuation le plus honorablement possible. 11 conclut à El-Arisch une convention avec les Turcs. D’après les termes de ce traité, il devait quitter l’Égypte avant trois mois, et la Forte Ottomane s’engageait à fournir à l’armée française le

1 SVAroisos, Mémoire i, t. n.

III IMTBOUDCTIOIT HISTORIQUE.

nombre de vaisseaux nécessaires pour la transporter en France, armes el bagages. Mais, au moment où les Français allaient sortir du Caire, l’amiral Keith signifia à Klcber que l’Angleterre ne consentirait à la capitulation qu’à la condition expresse, pour l’armée française , de mettre bas les armes et d’abandonner ses vaisseaux, ses munitions, scs bagages. Kléber répondit à cet ultimatum en le publiant et en le faisant suivre de la phrase suivante, adressée à son armée : « Soldats! on ne répond à une telle insolence que parla victoire : préparez-vous à combattre. »

Il fallait en effet, pour demeurer, battre et disperser une armée de soixante et dix mille Osmanlis : c’est ce que firent neuf mille Français dans l’immortelle journée d’Héliopolis. Mais , tandis que Kléber chassait en Syrie les débris fugitifs de l’armée du grand vizir, la population du Caire, soulevée par des fanatiques, avait massacré les Francs qui se trouvaient dans celte \illc et tenait bloqués dans un palais cent quatre-vingts Français, restés seuls pour la garde de la capitale, qui tinrent en échec pendant deux jours une multitude acharnée, appuyée par plus d’un millier de soldats. Ces braves allaient succomber faute de munitions, lorsqu’un détachement de notre armée victorieuse vint les délivrer. Mais la présence de nos troupes et de Kléber ne suffit pas pour comprimer le soulèvement. Les révoltés n’implorèrent la clémence du vainqueur que lorsque plusieurs quartiers de la ville curent été réduits en cendres.

Contraint de garder l'Egypte, Kléber, raffermi par la victoire d’IIéliopolis, débarrassé des Turcs, n’ayant

INTRODUCTION HISTORIQUE

MU

rien à craindre des Anglais, dont l'attention sc concentrait sur l’Europe , émue par la victoire de Marengo ; soutenu d’ailleurs dans le pays même de l’alliance de Mourad-Bey, auquel il céda le gouvernement de la haute Égypte, consolidait de plus en plus sa domination, lorsque, victime de la gloire qu’il avait imprimée au nom français , qu’il représentait si noblement, il tomba sous le poignard d’un assassin fanatisé par les ulémas.

Kléber était peut-être le seul général qui eût pu conserver l’Égypte. Sa belle renommée agissait sur le moral des soldats , et la confiance de l’armée dans son chef doublait ses forces. Mais aucun gouverneur n’était plus fait pour perdre notre conquête que celui qui lui succéda, Menou. Ce général n’avait aucun mérite comme militaire, aucune aptitude pour l’administration. Il mécontenta les officiers supérieurs que leur capacité aurait appelés à occuper dignement sa place. 11 voulait faire en toutes choses le contraire de ce qu’avait fait Kléber. Du reste, il fut loin de satisfaire les indigènes , que vexaient ses innovations puériles. Hautement blâmées par la partie la plus considérable de l’armée, ses opérations, souvent ridicules, ne furent jamais exécutées qu’avec mollesse ou avec défiance. 11 était bien évident que, sous un tel chef, l’Égypte était perdue pour nous. Les Anglais le comprirent : ils firent une descente à Aboukir, débarquèrent six mille cipaves-à kosseyr, appelèrent une nouvelle armée turque, et forcèrent l’indolent et inhabile Menou, enveloppé par une coalition formidable, à capituler dans Alexandrie.

INTRODUCTION HISTOBIQUK.

Vers la fin de septembre 1801, les débris de notre armée s’embarquèrent pour la France.

Ce serait un intéressant travail que de constater tous les résultats de la conquête française. Je ne parlerai que des plus généraux. Les victoires des Français ruinèrent l’influence des mameluks; elles montrèrent aux Arabes la faiblesse et l’infériorité de leurs oppresseurs, et préparèrent ainsi la reconstitution de leur nationalité. Ils virent l’Europe à travers Bonaparte, et leur haine fanatique pour les infidèles s’émoussa. Le général français frappa leurs imaginations impressionnables 1 ; la sage tolérance de Bonaparte , le respect habile qu’il témoigna pour la religion et les mœurs du peuple conquis, disposèrent celui-ci à avoir plus lard des contacts plus multipliés avec l’Europe, et à se tourner

* Napoléon, le sultan Kcbir (le grand sultan'), occupera toujours une place immense clans les traditions populaires do l'Orient ; j'ai souvent entendu des Egyptiens en pnrlcr avec enthousiasme. Dans un voyage que je fis a Suez, en 1834, je logeai dans la maison où Napoléon se reposa. Rien n'y est change, pas même la couche ou il a dormi ; je ne voulus pas avoir d'autre lit. Mon hôte était le même qui avait reçu le grand capitaine. Co vénérable vieillard scmhlait rajeunir en racontant ce qu'il avait vu, co qu’il avait appris du sultan français. »» Abounapnrte, disaitil, n’était pas l'ennemi des musulmans; car, s'il l’avait voulu, il pouvait, avec la pointo d'n no aiquille, renverser toutes les mosquées . 11 no l’a pas fait, ([lie son nom soit toujours grnnd parmi les hommes. » Puis il ajoutait en finissant : « Ou nous assure qu'à l’heure de sa mort, là-bas sur un rocher de la vaste mer, où douze rois des pays chrétiens étaient parvenus à l’enchaîner, apres l’avoir endormi nu moyen d'un breuvage, les guerriers (pii l’entouraient virent son dme so poser sur lo fil de son sabre... Ou'il repose en paix! »

Ibrahim-Pacha a fait traduire en turc une histoire abrégée de Napoléon. Elle a paru sous lo titre do V Histoire do l'illustre Napoléon, empereur do France, dans un recueil appelé Definei asrar huhkami Luropa i Trésor des secrets des souverains de l'Europe'

INTRODUCTION HISTORIQUE

vers la civilisation occidentale, pour lui demander les éléments d’une organisation nouvelle. Cette régénération serait achevée, si la domination française eut duré plus longtemps. Bonaparte en avait jeté les bases, il voulait réveiller la nationalité arabe. Il avait tout fait dans ce but. 11 avait établi dans toutes les villes des divans, espèces de conseils municipaux, composés des principaux cheiks et des habitants les plus notables. Ces divans étaient consultés par le gouvernement 5 les affaires du pays se faisaient avec leur participation, et ils envoyaient des députés au Caire, où devait se former le grand divan national, représentation générale de l’Egypte entière. Les Français montrèrent aussi la plus grande sollicitude pour les intérêts matériels de l'Egypte : ils la purgèrent des Bédouins qui l’infestaient; ils veillèrent à l’entretien de ses précieux canaux, et l’entourèrent de fortifications sur la Méditerranée, du côté de la mer Rouge et sur la lisière du désert.

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