Les Turcs d'Égypte. — es Osmanlis sont
étrangers en Égypte; ils y viennent des différentes parties de la Turquie , attirés , la plupart, par la popularité dont Méhémet-Ali jouit parmi les musulmans.
Les Turcs se considèrent comme formant une castle privilégiée, la classe des vainqueurs et des conquérants. Ils sont trop fiers de la distance qui les sépare des Arabes, pour entretenir avec eux des relations d'égalité. Il est très-rare qu'ils s'unissent à des femmes égyptiennes; encore ceux qui occupent des grades inférieurs sont-ils les seuls à consentir à de pareilles alliances ; ils ne les contractent d’ailleurs qu'avec les familles indigènes des villes qui se distinguent par leur position sociale et leurs moyens pécuniaires. Les Osmanlis dédaignent d'apprendre l'arabe, parce qu’il est l’idiome de la race vaincue ; ils oublient que cette langue a élevé un bien plus grand nombre de monuments littéraires que la leur, qui lui à emprunté au moins le tiers de ses mots, et que c’est d’elle que s’est servi le prophète pour révéler aux musulmans leur livre sacrée ; mais s'ils n’ont aucune sympathie pour les Égyptiens, ceux-ci les payent de retour : il est rare d’en trouver qui sachent le turc.
17. Leurs qualités morales. — Il est vrai que les Osmanlis ont des mœurs et un caractère entièrement différents de ceux des Égyptiens.
Leurs qualités sont celles que l’on rencontre ordinairement parmi les classes nobles. L’'Osmanli est ferme , opiniâtre , constant, persévérant. Il est trèscirconspect et prévoyant. Dans toutes les circonstances où les préjugés de sa religion ne s’y opposent pas, il est bon , doux , bienveillant dans ses relations sociales,
On dirait que la distinction des manières lui est naturelle ; 1l a au plus haut point le sentiment de la dignité personnelle , et quoique son intelligence ne surpasse pas en vigueur ou en étendue celle de l’'Arabe, il a bien plus que lui l’art du commandement.
18. Leur présomption. — Du reste ; ce trait de son caractère est souvent porté si loin qu'il dégénère en un insupportable défaut. Les Turcs sont orgueilleux et présomptueux à l'excès. L’Osmanli ne doute jamais de rien , ne recule devant aucune tâche, se croit propre à remplir toutes les fonctions. Cette présomption exagérée , à la fois fille et mère de l'ignorance , a été sans doute l’une des causes les plus réelles de la décadence de la Turquie *. De tout temps en effet on a vu dans cet empire d’obscurs parvenus , élevés subitement par la faveur du sultan de la position la plus infime aux postes les plus éminents , remplir d’une manière déplorable les importantes fonctions qu’un caprice plus aveugle que Île hasard avait jetées dans leurs mains. Serviteurs subalternes la veille, aujourd’hui généraux d'armée, il leur suffisait de la faveur du Grand Seigneur pour être le lendemain amiraux, capitans-pachas ; le bon plaisir du maître les dispensait de tout mérite naturel ou acquis , de tout apprentissage , de toute étude spéciale ; il était pour eux comme un brevet de capacité universelle. Du reste, le favori si richement et si inopinément doté par la fortune , n’a-
1 « L'imperfection morale, d'où ont découlé, comme d'une source profonde , tous les revers de la Turquie , c'est l'orgueil, » dit l'un des défenseurs les plus dévoués et les plus habiles de la Turquie , M. D, Urquhart : La Turquie el ses ressources.
vait pas même le mérite de reconnaitre son insuffisance. Général ou chef d’escadre , sur terre et sur mer il se croyait maître infaillible de la victoire. Comment, avec l’intelligence ainsi faussée , les Tures auraient-ils pu s'arrêter sur la pente rapide où leur domination roulait vers son terme ?
Les Osmanlis sont moins cupides que les Arabes, on peut même dire qu’ils sont généreux et prodigues, car ils aiment à faire des largesses, et se plaisent dans les jouissances du luxe.
C’est sans doute pour satisfaire ces penchants naturels que ceux qui occupent les postes importants du gouvernement sont en général portés à la concussion.
Jai dit que la dignité personnelle était innée en eux. C’est une de leurs particularités les plus curieuses que la facilité avec laquelle ils prennent le ton et les manières imposantes de la grandeur. Ils ont une si haute idée d'eux-mêmes qu'aucune faveur de la fortune ne les étonne et ne les trouve au-dessous d’elle ; ils passent d’ailleurs avec une égale facilité du ton de la supériorité aux manières obséquieuses que leur commande, envers un dignitaire plus élevé qu'eux, l'infériorité de leur position. Ces brusques transitions présentent de fréquents contrastes. Ainsi, devant un vizir , ses premiers officiers sont humbles et pliants ; ils lui donnent des marques presque serviles de respect ; mais sortent-ils du divan du pacha pour passer dans une salle dans laquelle se trouvent des personnes d’un rang inférieur , tout à coup ils se redressent de toute leur hauteur , leur taille courbée se relève, la fierté
vient remplacer sur leur physionomie, dans leurs gestes, dans la pose de leur corps, l'humilité qu’ils exprimaient naguère. En un instant l’esclave flexible est devenu un grand seigneur aux facons aristocratiques et impérieuses.
19. Sentiments des Turcs envers les Européens. — Les Osmanlis ont de singulières idées sur les Européens. Ils sont persuadés que nous faisons la guerre à leur religion, que notre but est de la détruire , et que, si nous ne conquérons pas les pays qu’ils occupent, c’est que notre faiblesse trompe notre ambition. J’ai eu beaucoup de peine à faire comprendre à plusieurs d’entre eux notre tolérance religieuse et les considérations de grande politique qui sont les seules barrières à l'abri desquelles l'existence de empire ottoman a pu se prolonger jusqu’à ce jour. Il en est bien peu qui aient une idée nette de la position de la Turquie envers l'Europe. La plupart ne se souviennent pas des échecs multipliés que la Porte a subis dans ces derniers temps, pendant ses luttes avec la Russie. J’en ai connu qui étaient convaincus que les rois de l’Europe payaient humblement tribut au Grand Seigneur.
Sur beaucoup de points, il est vrai, les Turcs sont forcés d’avouer la supériorité des Européens ; mais en somme ils les regardent avec un sentiment de pitié mélée de dédain. Tant que la croyance religieuse sera profondément enracinée en eux , nous ne serons jamais à leurs yeux que des infidèles , des giaowrs. Ils est curieux de voir la manière dont ils recoivent souvent un Européen de distinction. Tout en l’accueillant avec une apparence d’urbanité , à laquelle se laissent pren-
dre ceux qui ne connaissent pas les usages de l’étiquette orientale , ils ne daignent pas se lever à son entrée dans le mandarah ; c’est à peine s’ils s'agitent légèrement sur leur divan. Si cependant ils ne veulent pas se montrer entièrement impolis, lorsqu'ils savent qu'ils doivent recevoir la visite d’un grand personnage européen, ils chargent des serviteurs de les prévenir de l’arrivée du Franc qu’ils attendent , et se tiennent debout , afin de ne pas lui faire la concession de se lever exprès pour lui. On sait les discussions que l'étiquette avait excitées autrefois entre les ambassadeurs et la Porte. Pour ne pas se lever devant les représentants européens, le grand vizir avait la subtile précaution d’entrer en même temps qu'eux dans la salle de réception.
Le même sentiment d’orgueil fanatique s’est révélé dans un grand nombre de circonstances. Nous en avons eu dernièrement encore en Égypte une preuve frappante lorsqu'un colonel ignorant et ridiculement vain refusa de défiler avec son régiment devant le duc de Raguse, qui passait en revue une partie de l’armée du vice-roi.
Méhémet-Ali, en s’élevant au-dessus de ces absurdes préjugés , a bien montré la supériorité réelle de son esprit. Il recoit toujours les étrangers avec la courtoisie la plus prévenante et la plus flatteuse. Il a constamment donné à ses officiers l'exemple de la plus affectueuse politesse envers les Européens. Il a à cet égard heurté les préventions de ses sujets et bravé même les accusations d’infidélité que les fanatiques et les ignorants n’avaient pas hésité à lancer contre lui. Il est
remarquable d'observer comment il saisit toutes les occasions de faire ressortir la supériorité de talents qu'il reconnaît aux Européens sur ses nationaux, et les moyens qu’il emploie pour les faire respecter par eux. Je pourrais rapporter à cet égard une foule danecdotes curieuses ; je me bornerai à en citer une seule.
Il y avait un jour, dans le divan du vice-roi, des étrangers de distinction. Au début de leur visite, Méhémet-Ali fit apporter le café. Les officiers chargés de le servir l’offrirent de la main gauche aux hôtes européens du pacha. Ceux-ci, qui n'étaient pas au fait des détails de l'étiquette orientale, ne s’apercurent pas de tout ce qu'il y avait de grossière impolitesse dans l'acte des cavedjis (la main gauche est considérée par les musulmans comme impure , ils ne s’en servent jamais que pour les offices qui impliquent un caractère de souillure). Mais à peine furent-ils sortis, que le viceroi, auquel n’avait pas échappé l'intention malhonnête de ses serviteurs, leur fit de graves reproches, ordonna qu'ils fussent revêtus d’une chemise blanche et envoyés à la Mecque pour desservir la Caaba, en leur disant : Puisque vous êtes assez fanatiques pour dédaigner de vous montrer polis envers des personnes que je m’honore de recevoir, allez dans une ville où la vue des Européens ne vous offusquera pas, et où vous ne m'exposerez pas à rougir de votre grossièreté.
20. Constantinopolitains , Turcs d'Europe, Albanais, Ottomans asiatiques, mameluks. — Le caractère générique que je viens d’esquisser n'existe pas au même degré chez tous les Osmanlis. On y rencontre
des modifications, suivant qu'ils appartiennent aux différentes parties de l’empire ottoman.
Ainsi les Constantinopolitains sont aimables, polis jusqu’à l'affectation ; ils considèrent les autres Turcs comme des provinciaux, et ont sur eux la supériorité d’urbanité élégante et facile qui distingue toujours les habitants des capitales. Plusieurs visent au dandysme et poussent la fatuité jusqu'au ridicule. Les autres Turcs d'Europe , ceux de la Grèce, de la Macédoine, habitués à avoir avec les Européens des contacts fréquents, conservent moins leur type national; on en voit même qui ne savent pas la langue turque.
Les Albanais forment pour ainsi dire une race à part ; ils sont renommés pour leur bravoure et leur humeur guerrière ; aussi s’engagent-ils volontiers au service des pachas , et ont-ils mérité d’être appelés les Suisses de la Turquie. Ils sont bons soldats, mais mauvaises têtes, émeutiers, révolutionnaires. Ils sont beaucoup attachés .à l'argent ; leurs séditions ont presque toujours pour cause des motifs pécuniaires. La plupart des Turcs qui se trouvent en Égypte sont Albanais ou d’origine européenne. Les Turcs asiatiques ont conservé intact le caractère de leur race.
Les mameluks (c'est ainsi que l’on nomme encore les esclaves géorgiens ou circassiens que les grands seigneurs achètent et élèvent) conservent toujours, au milieu des habitudes et des mœurs que leur a faites éducation qu’ils reçoivent, l'empreinte de leur origine. Quoique beaucoup d’entre eux soient nés chrétiens, convertis à l’islamisme dès leur plus tendre enfance, ils deviennent très-fanatiques et sont les ennemis les
plus acharnés des chrétiens. En général, ils ne se distinguent pas par leur intelligence; lobstination et l’entêétement forment le trait le plus saillant de leur caractère. J'en connais cependant qui ont beaucoup de mérite. L'histoire du rôle important qu'ils ont joué en Égypte jusqu’au commencement de ce siècle fourmille d'exemples de trahison : la bonne foi n’est pas une vertu très-répandue parmi eux. On conçoit sans peine que des hommes dont l’enfance n’a pas été entourée des douces affections de la famille , qui se trouvent transplantés au milieu d’une société à laquelle ne les rattachent aucun lien du sang, aucun mouvement de piété filiale, laissent atrophier dans leur cœur les sentiments purs , tendres, généreux , qu'empêche d’éclore la triste servitude qui les rend orphelins au sortir du berceau.
Dans ce court exposé, je n’ai pu qu’esquisser les traits généraux les plus saillants du caractère des Osmanlis. Mais il en est beaucoup, depuis le règne de Méhémet- Ali, qui sous l’influence d’une éducation éclairée, et des exemples que leur donnent le vice-roi, tous les membres de sa famille et les grands seigneurs de sa cour, sont devenus à tous égards des hommes distingués et dignes de considération.
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