ÉTAT POLITIQUE DES RAÏAS
58. On appelle raïas les populations indigènes qui ne professent pas la religion musulmane.
Dans la Turquie d'Europe, les raïas forment la parue la plus considérable de la population; en Égypte k leur nombre ne s'élève pas au-dessus de deux cent cinquante mille âmes, et par conséquent leur état politique a, dans ce pays, une moins grande influence sur les affaires présentes et sur l’avenir du gouvernement que dans le reste de l'empire.
C’est une chose qui frappe l'observateur , et mérite d’être considérée comme une donnée très-importante , que le caractère transitoire que les Turcs ont imprimé
à tout dans leur établissement politique. Il y a longtemps que l'on a dit qu'ils ne font que camper dans leurs possessions ; nous avons vu , en parlant des mœurs des musulmans , que cette assertion n’est pas seulement une métaphore, qu’elle est: encore vraie dans son acception propre.
Les Osmanlis n’ont donné à l'empire qu’ils ont fondé aucun élément de durée. Ils ont livré au caprice du hasard ou à l'arbitraire de la force leurs institutions administratives et militaires, si l’on peut appeler de ce nom une organisation grossièrement ébauchée. Ils n’ont pas compris que, pour prendre de solides racines dans leurs nouvelles conquêtes, il ne s'agissait pas seulement d'occuper le sol, mais surtout d’en absorber en eux les habitants par la fusion des religions, des institutions , des races. Les barbares qui envahirent l'Europe lors de la chute de l'empire romain se convertirent à la religion des vaincus, inspirèrent leurs codes de leur législation, s’assimilèrent leur langue, et de cette fusion féconde, vivifiée par l’incubation du temps , sont sortis, avec notre état social actuel et les progrès modernes , les génies divers des nationalités européennes. Les Ottomans, au contraire, infatués de la supériorité de leur croyance , ne firent aucune concession aux vaincus, qu'ils tinrent humiliés sous leur joug, et demeurèrent complétement séparés d'eux. Il n’y eut donc pas, dans l’empire turc , combinaison d’un élément de force, d'énergie vivace, promesse d’avenir , apportée par les conquérants , et d’un élément de civilisation, héritage du passé, conservé par les vaincus; il n’y eut pas, comme cela s'était passé en
Europe, au moyen âge, infusion d’un sang neuf et généreux dans un corps d’où la vie s’en allait; mais il y eut juxtaposition stérile d’un élément barbare immobilisé dans sa présomptueuse ignorance , à côté des ruines d’une société détruite par une décadence de plusieurs siècles.
Ainsi établi , l'empire ottoman s'était fermé toute voie au progrès, il n’avait aucune garantie intrinsèque de durée. Il renfermait deux races placées en présence l’une de l’autre , en contact quotidien, mais avec des intérêts contraires , des mœurs différentes , des idées opposées, se méprisant ou se haïssant. Il n’y avait pas dans l'empire un peuple unique , mais , dans le même État, deux nations, dont l’une possédait, à défaut de la puissance dans le présent, la supériorité du nombre. — Or, l'unité nationale est la condition exclusive de la vitalité des empires ; il n’y a d'avenir que là où elle se trouve.
Les conséquences que peut avoir la profonde division qui scinde en deux grandes parts les populations de la Turquie, ont frappé tous les esprits sérieux. « La population des raïas , dit M. Urquhart :, a une importance et une puissance politique telles, qu'elle peut arrêter la régénération de l'empire ottoman. »
Que l’on remarque la différence qu'il y a, sous ce rapport , entre l'Égypte et le reste de la Turquie. — L'Égypte n’a pas de dissensions intérieures à redouter, elle ne peut craindre que la moitié de ses habitants appelle à son aide l'invasion étrangère pour renverser
t La Turquie et ses ressources.
la domination de l’autre moitié. Je suppose qu’il y ait quelque raison dans les accusations que les ennemis de l'Égypte portent contre sa situation actuelle ; mais je veux qu’ils reconnaissent qu’elle forme une partie bien distincte de l’empire ottoman, la seule partie qui ait de l'avenir, parce que c’est la seule dans laquelle on trouve l’unité de race.
Les raïas ne participent ni aux mêmes charges , ni aux mêmes avantages politiques que les musulmans. Ainsi, ils ne contribuent pas de leur personne à la défense du pays. En revanche, ils ne jouissent pas de l'égalité civile et payent des impôts particuliers , etc. Opérer un rapprochement entre les raïas et les musulmans en accordant à ceux-là légalité des droits, tel est le but que doit se proposer en Turquie toute politique prévoyante et qui veut sincèrement la régénération de l'empire ottoman. C’est vers ce résultat que parait tendre celui des conseillers du sultan qui se dis tüingue le plus par ses idées libérales, Reschid-Pacha. Je souhaite ardemment que les projets généreux dont le hati-chérif de Gul-Hané a été l’expression, puissent être menés à bonne fin. Pour ma part, si j’avais à donner un avis au vice-roi d'Égypte , je lui conseillerais d'établir l'égalité civile et politique entre ses sujets musulmans et ses sujets raïas. Cette œuvre aurait pour lui moins de difficultés et d’embarras que pour la Porte; car dans ses États les raïas sont bien moins uombreux, bien moins puissants, bien moins redoutables aux musulmans que dans le reste de la Turquie. Sa tentative serait très-utile comme expérience praliquée sur une échelle peu considérable ; elle préparerait
le reste de l'empire ottoman à une révolution qui, dans son intérêt, doit s’opérer le plus tôt possible. Ici encore Méhémet-Ali prendrait l'initiative de lexécution d’une mesure progressive et réformatrice, et commencerait pour la Turquie un nouvel ordre de choses. D'ailleurs il ne ferait que se continuer lui-même ; il a déjà fait beaucoup pour l'émancipation des raïas en les admettant à remplir des charges importantes dans administration, et en choisissant parmi eux les préfets de ses départements.
CNE