‹ Aperçu général sur l'ÉgypteChapitre 24 sur 103 · LES FRANCS · texte numérisé non relu

LES FRANCS

Consuls, — Négociants. — Marchands. — Industriels. — Les employés du gouvernement, — Mœurs des Frances. — Les voyageurs. — Leurs impressions. — Reproches qu’ils méritent. — Conseils.

On donne dans tout l'Orient le nom de Francs aux sujets des différentes nations chrétiennes, à tous ceux qui portent l’habit européen. Nous avons vu, en parlant de la population de l'Égypte, que le nombre des Francs s’y élève à six mille environ.

Il y a parmi la population franque diverses catégories formant des groupes distincts, dont je vais parler successivement.

59. Consuls. — La première est celle que composent les consuls , leurs chanceliers et les divers officiers attachés aux consulats; c’est la classe la plus honorée par les indigènes.

I yaen Égypte des consuls généraux qui résident

à Alexandrie ; les diverses puissances représentées par des dignitaires de ce grade sont la France, la Russie, l'Autriche, l'Angleterre, la Prusse, l'Espagne, la Suède, la Sicile, la Sardaigne , la Hollande, la Belgique, le Danemark et la Toscane.

Ces hauts fonctionnaires ont, blasonnées sur les portes de leurs hôtels, les armes de leurs gouvernements respectifs ; au bout d’un mât placé sur le faite de leurs maisons flotte le drapeau national.

Le Caire a des vice-consuls : l’importance de cette ville demanderait que la France y entretint un consul de première classe, ne füt-ce que pour qu’un traitement plus élevé permit à l’envoyé français de tenir une représentation plus considérable et d’être revêtu par conséquent d'une dignité plus haute aux yeux des indigènes qui proportionnent leur respect aux preuves extérieures de la puissance et de la richesse. Les principales puissances ont à Damiette, à Rosette, à Suez , à Kenneh et à Kosseyr, des agents choisis d'ordinaire parmi les chrétiens du pays.

Les consuls ont à remplir, dans le Levant, une autre mission qu’en Europe. A l’époque où les capitulations qui régissent nos rapports avec l'empire ottoman ont été conclues, il y avait une telle dissemblance entre les mœurs et les institutions des Tures et celles des nations européennes , qu’il fut nécessaire de soumettre les Francs à des règlements spéciaux ; d'élargir les attributions des consuls, de leur donner des prérogatives plus considérables, d’en faire comme les chefs de leurs nationaux, chargés de veiller parmi eux à l'exécution des lois de la métropole, tenus d’ailleurs à

les protéger avec une sollicitude plus vigilante encore que dans toute autre contrée; car la barbarie des Turcs les soumettait, dans ce temps-là, à de fréquentes vexations, dont la répression demandait de la part des consuls une vigueur et une activité sans relâche. Jusqu’à ce que les mœurs et les instiuttions de l'empire ottoman se soient mises en harmonie avec celles de l'Europe , les consulats du Levant devront conserver leur caractère spécial.

De leur côté, les consuls généraux d'Alexandrie se distinguent encore de ceux du Levant. Le rang que l'Égypte a pris dans le monde politique, depuis que Méhémet-Ali veille à ses destinées , a élevé la position du consul général d’une grande puissance, auprès du vice-roi, au niveau des postes diplomatiques les plus inportants. Les consuls généraux de France, d’Angleterre, de Russie et d'Autriche sont, dans le fait, de véritables ambassadeurs. Ils ne se bornent pas à couvrir de leur protection les intérêts commerciaux ou civils de leurs compatriotes, ils entretiennent de fréquents rapports avec le vice-roi, ont à lui faire des communications de la part des cabinets qu’ils représentent , et traitent avec lui des questions politiques difficiles et d’un haut intérêt.

Le nouveau caractère qu’a reçu depuis ces dernières années le consulat général d'Alexandrie demanderait donc que l’on en fit une position vraiment diplomatique, et que l’on confiât à un chargé d’affaires la gestion de nos intérêts politiques en Égypte. L’Angleterre et la Russie entretiennent déjà des agents spéciaux ; il serait digne de la France de se mettre au

niveau de ces puissances. La France , qui a pris avec tant de zèle sous sa protection les intérêts de l'Égypte et les glorieux efforts de Méhémet-Ali, prouverait, du reste, en se faisant représenter à Alexandrie par un chargé d’affaires, qu’elle voit et entend que l’on voie en Jui plus qu’un pacha ordinaire.

La France aurait également à suivre l'exemple de l'Angleterre, en séparant, dans les fonctions du consul général , celles qui sont politiques de celles qui sont commerciales , pour confier ces dernières à un consul particulier. Les affaires commerciales sont en effet très-importantes. Dans l’état des choses, le consul général qui doit les diriger est surchargé d’occupations, d'autant qu’il a en outre sous sa dépendance tous les consulats de l'Égypte et de la Syrie.

Le consul général est à la tête de l’espèce de colonie formée par ses compatriotes , qui résident dans la circonscription de son autorité. Il les régit d’après les ordonnances en vigueur dans les Échelles ; il juge, avec le concours des députés de sa nation, nommés par les notables , les affaires civiles et criminelles. Dans les circonstances où une manifestation publique l'exige, pendant les jours de fêtes et de cérémonies , il paraît eu public avec les insignes de sa dignité et entouré de députés choisis parmi ses nationaux.

Le consul français a sous sa protection tous les couvents de Terre-Sainte. Les établissements de la Propagande sont protégés par le consul d'Autriche.

Il est très-important, pour augmenter la considération de nos consuls dans l'empire ottoman, de leur fournir les moyens d’avoir une représentation à la

hauteur de la dignité dont ils sont revêtus et de la grande nation qui les envoie. — On ne saurait trop désirer également que l’autorité consulaire füt armée de beaucoup de vigueur et qu'il ne füt permis dans aucun cas à nos nationaux de s’y soustraire ou de la mépriser. Il faudrait que nos consuls pussent exercer une sévère police, purger la colonie qu'ils dirigent des fripons et des intrigants sans aveu , qui compromettent le nom de la nation à laquelle ils appartiennent en exploitant avec effronterie la crédulité d’un peuple ignorant, en exerçant des fonctions importantes auxquelles ils n’ont aucun titre , et en usurpant des qualités qui ne leur ont jamais appartenu. On devrait aussi exiger des voyageurs un respect plus rigoureux pour lautorité du consul.

40. Négociants. — La seconde catégorie des Francs est celle des négociants. Ils séjournent principalement à Alexandrie. On en compte environ quarante, dont plusieurs sont établis dans le pays depuis de longues années avec leurs familles. Dans ce nombre je ne comprends pas les marchands en détail; mais il faut joindre à cette classe celle des commis, qui vivent en général dans la demeure de leurs patrons.

41. Marchands. — La troisième classe se compose des marchands. On compte à Alexandrie une centaine de magasins tenus par des Européens. Il y a des magasins d’étoffes , de mercerie, de verrerie, de quincaillerie, de bijouterie et de nouveautés; plusieurs de ces établissements sont très-bien fournis. Les magasins de nouveautés se tiennent au courant de toutes les modes d'Europe.

Il y a à Alexandrie huit ou dix restaurants français , anglais , italiens , assez bien tenus. On y trouve également de beaux cafés, où l’on sert à l’européenne le chocolat, le café, les liqueurs ; où, pendant l'été on va prendre des glaces faites avec de la glace apportée de la Caramanie. Plusieurs confiseurs francs trouvent assez de chalands à Alexandrie pour y exercer leur industrie d’une manière lucrative. Le Caire contient également quelques restaurants européens.

42. Industriels. — La classe des industriels se compose de charpentiers, maçons, serruriers , ferblantiers , chaudronniers, carrossiers, orfévres, bijoutiers , horlogers, cordonniers , tailleurs , chapeliers ; elle comprend des modistes pour les dames.

La dernière classe renferme les domestiques , les hommes de peine, etc.

45. Employés du gouvernement. — Les Européens au service du gouvernement forment une catégorie à part. Ils ne sont pas aussi nombreux qu’on pourrait le croire. On compte parmi eux environ deux cents médecins ou pharmaciens. Une vingtaine d’instructeurs militaires se rangent dans cette classe, tandis qu'on a cru en Europe qu'il y en avait plusieurs centaines et même des milliers. Il est vrai qu'ils étaient plus nombreux lors de l’organisation des troupes régulières et de la marine; mais, depuis lors, les soldats égyptiens ont été assez bien formés pour n'avoir plus besoin de recourir aux lecons des étrangers et pour se dresser eux-mêmes au maniement des armes et aux manœuvres. Il y a dans les écoles de vingt à vingt-cinq professeurs européens ; la plupart sont Français. Les

ateliers et les fabriques du gouvernement renferment aussi quelques directeurs et quelques ouvriers français, anglais ou italiens. L'administration compte parmi ses employés quelques Francs. On voit donc que le nombre des Européens qui sont au service du viceroi n’est pas aussi considérable qu’on aurait pu se l’imaginer. Il est facile de concevoir que Méhémet-Ali ait à cœur de se servir le plus possible de ses sujets et de s’affranchir de l’espèce de tutelle sous laquelle V'Égypte était tenue, tant qu’elle a eu besoin de demander presque tout à l'Europe. Ce désir patriotique est louable. Je pense néanmoins qu'il a été poussé trop loin. Il ne faut pas se dissimuler que , si l’on veut conserver les institutions nouvelles , assurer le maintien des résultats obtenus et parvenir à de nouveaux progrès , le concours des Européens sera longtemps encore nécessaire , indispensable.

44. Mœurs des Francs. — T’ensemble des Européens dont je viens d’énumérer les principaux groupes forme une espèce de colonie réunie presque tout entière dans les mêmes quartiers. La distinction des rangs y est sévèrement observée , et l'étiquette poussée très-loin. Les membres de chaque classe ne dépassent pas dans leurs relations le cercle que leur tracent leurs fonctions, leur état , leur fortune. La classe opulente se distingue par cette largeur dans la représentation , par cet entrain dépensier que l’on rencontre toujours au milieu des sociétés coloniales. Elle recherche le luxe dans les ameublements et dans le costume , et tient à suivre pas à pas , dans toutes leurs variations, les modes parisiennes. Elle aime les plaisirs et les fé-

tes ; elle se réunit souvent dans de brillantes soirées et dans des bals auxquels président ordinairement l’opulence et le bon goût. 11 y a même à Alexandrie deux petits théâtres fort jolis, l’un consacré à la représentation des pièces françaises , l’autre à celle des ouvrages italiens. Ils ont été construits aux frais de plusieurs amateurs qui les exploitent eux-mêmes. Les Francs sont hospitaliers, et, par leur courtoisie pleine de prévenances , savent rendre leur hospitalité très-aimable ‘aux étrangers. Ils sont généreux ; il n’est pas rare que plusieurs donnent à des malheureux qui se trouvent souvent en Égypte dénués de toutes ressources, des secours de 500 à 500 francs. Pour soulager des compatriotes infortunés , ils font souvent parmi eux des collectes qui produisent bientôt des sommes assez importantes. Les Européens d'Alexandrie ont élevé dans cette ville un hôpital qu'ils entretiennent à leurs frais et dans lequel sont recueillis les ouvriers, les marins et tous les Francs qui n'auraient pas les moyens de se faire soigner à domicile pendant leurs maladies.

Les mœurs sont assez relâchées dans la société franque ; les intrigues d’amour n’y sont pas rares ; cependant il ne manque pas de personnes honorables qui suivent scrupuleusement les lois de la morale, observent avec soin toutes les convenances et donnent de vertueux exemples.

45. Les voyageurs. — Outre les Européens dont nous venons de parler, il y a toujours en Égypte un nombre flottant de voyageurs dont les mœurs, le caractère, les projets donnent matière, sous plusieurs rapports, à des observations assez piquantes.

Des motifs différents peuvent décider les Européens à venir visiter l'Égypte. Les uns, ce sont les véritables touristes, cherchent à utiliser les loisirs que leur donne la fortune, en butinant de l'instruction, ou en allani chercher des délassements partout où leur curiosité les appelle. D’autres, ce sont des artistes ou des littérateurs , viennent déchiffrer des énigmes scientifiques , ou demander des inspirations à la plus antique patrie des arts, à une terre favorisée de la nature, riche es attrayantes excentricités, et sur laquelle planent des souvenirs vieux de plusieurs milliers d’années. D’autres encore viennent en Égypte à la poursuite de la fortune: ceux-ci sont des militaires, des négociants, des médecins, des ingénieurs, et surtout des hommes à idées, des faiseurs de projets, propriétaires de secrets merveilleux, dont les inventions, repoussées en Europe, espèrent s’enraciner dans une terre vierge, et y trouver des intelligences faciles à façonner aux choses nouvelles.

Parmi les personnes qui viennent en Égypte pou leur agrément, il en est dont le nom est illustre ; celles-là sont traitées avec la haute distinction qu’eiles méritent. Le vice-roi exerce envers elles une hospitalité magnifique et leur témoigne les attentions les plus délicates. Souvent il leur donne pour logement un de ses palais, ou les fait héberger dans la demeure d’un de ses grands officiers. On se rappellera à ce sujet le brillant accueil qu'ont recu, entre autres, le duc de Raguse et le prince de Puckler-Muskau , et plus récemment encore le prince Louis, frère du roi de Naples. ;

Les voyageurs qui, sans avoir de grands titres ou une haute renommée, sont riches ou dans laisance, parcourent le pays en pleine sécurité et jouissent de tous les agréments que l’on peut s’y procurer, au moyen d'un firman : du vice-roi, espèce de passe-port que l’on obtient toujours par l'intermédiaire du consul de la nation à laquelle on appartient.

46. Impressions des voyageurs. — Les impressions que l'Égypte laisse dans l’esprit des touristes sont diverses, et varient suivant les caractères des voyageurs.

Les uns arrivent sur les bords du Nil avec des idées préconçues ; ils s’imaginent trouver en Égypte ,; avec le confortable européen et les avantages matériels que procure la civilisation, outre des antiquités curieuses, des mœurs empreintes d’un caractère original, dans l'observation desquelles ils se promettent de piquantes jouissances. Mais, dès qu'ils sont convaincus que le pays des pyramides , des sphinx et des obélisques n’a

! Ce firman est ainsi concu :

De notre divan, l’an de l’hégire, le …

Notre ancien ami {nom de sa nation), M N.,se rendant dans nos domaines pour visiter les lieux d'antiquités, et autres lieux curieux et utiles à ses recherches, il nous a été présenté par son consul, en foi de quoi nous lui avons délivré notre firman pour lui servir et valoir pendant son voyage dans l'étendue de nos domaines. Les moudyrs, mâmours et tous magistrats civils et militaires à qui ce firman sera présenté ne doivent pas négliger de lui accorder les égards, les soins et les services qui pourront lui être agréables, afin qu'aucune plainte ne nous soit portée par le voyageur, Nous vous recommandons qu'aucune insulte ni tort ne lui soit fait par les fellahs et autres , et de lui procurer tout ee dont ik pourra avoir besoin en ue payant qu’au taux du pavs pour les montures, barques, provisions, ele. ; je regarderai comme rendus à moi-même tons les services que vous lui rendrez.

aucune de ces commodités qui rendent en Europe les - voyages si faciles; lorsqu'ils savent que l’on ne peut aller aux pyramides en chemin de fer et qu'aucune route royale, départementale ou vicinale ne relie à Alexandrie ou au Caire les magnifiques ruines de Karnac et de Lougsor, alors leur désappointement change tout à coup en amères récriminations, en une antipathie outrée, les préventions favorables qui les berçaient à leur arrivée en Égypte ; bientôt toute chose se transforme en mal à leurs yeux. Peu leur importe que le ciel soit beau, que ses teintes soient admirablement pures, si le soleil est brülant, la chaleur insupportable. Songeraient-ils à jouir de la sérénité des nuits, qui enivre de jouissances le corps et l’âme, lorsque. en revanche, des vents, qui font tourbillonner les trombes de poussière, leur préparent pendant le jour d’affreux tourments ? Le sol est fertile, disent-ils, mais le paysage d’une monotonie désespérante ; puis qu'estce qu'une mince bande de terres fécondes perdue au milieu d’un océan de stériles solitudes? Les monuments antiques sont grandioses ; les souvenirs qu'ils rappellent parlent à l'intelligence et au cœur; mais les villes actuelles sont laides ; les populations qui les habitent, hommes et femmes en chemise, enfants nus et maladifs, tout cela est hideux à voir. Ajoutez le désagrément de se trouver au milieu d’un peuple qui parle une langue bizarre ei difficile, obstacle continuel qui suscite des ennuis à chaque instant. — Aussi, pour peu que ces voyageurs, dont les rêves sont déçus, ne ‘soient pas d'humeur endurante, mécontents de tout. ils ne soupirent qu'après le moment où l'Égypte dispa-

raîtra derrière la quille du navire qui les emportera loi de cette terre maudite. De retour chez eux, ils se vengeront de leur désillusionnement, en la décriant à toute occasion ; et, s'ils écrivent leur voyage, ils la représenteront sous des couleurs fausses et injustes.

D’autres touristes sont aussi exagérés dans des sentiments contraires. Enthousiastes de ce qui est nouveau pour eux, avides d'émotions, ils trouvent tout bien, admirent tout, se passionnent pour chaque chose. Tout plaît également à la curiosité bien-veillante de ceux-là : l'aspect particulier du pays, la physionomie singulière des villes et celle des habitants. Aussi se hâtent-ils d’imiter les manières des musulmans ei d’endosser leur costume. Cest même une mode assez générale p:rmi les nouveaux arrivés de se revêtir le plus tôt possible des habillements orientaux. Quoique l'on soit autant respecté et peut-être plus sous le vêtement européen, ils cherchent à excuser leur caprice par des motifs plausibles de convenance . lorsqu’au fond ils ne brülent que de satisfaire une fantaisie. Ils ont hâte de se voir dans le large pantalon, de rouler un turban autour de leur tête et de porter au côté un sabre recourbé. En fait de costume, ceux qui ont la prétention d’être artistes poussent le culte de l’ancien vêtement des musulmans jusqu’à se singulariser d’une manière ridicule. Ils déplorent que les Orientaux aient abandonné quelques-uns de leurs usages pour les remplacer par les nôtres: — aujourd’hui on ne porte plus, dans la haute société, le turban, qu west reslé en usage que parmi les hommes de basse classe: — ils cn entourent leur tête; de même, 1ls

préfèrent l’ancien cordon de soie au ceinturon de cuir par lequel les Orientaux retiennent maintenant leur sabre. Quelques-uns exagèrent limitation jusqu’à aller pieds nus. On dirait qu’ils ne savent plus s’asseoir sur une chaise et qu’il faut qu'ils se fassent violence pour ne pas s’accroupir, les jambes croisées , sur les divans. Mais, en dépit de leurs prétentions, les manières orientales et le port du costume musulman demandent un apprentissage. Une certaine affectation de singularité dans le choix et l’arrangement des diverses parties de l'habillement , la gaucherie des gestes, le caractère de la démarche , trahissent les novices , et font reconnaitre aussi sûrement les Européens sous le déguisement oriental que sous l’habit franc.

Mais il y a, parmi les voyageurs , des hommes sérieux dont l'esprit est modéré, impartial, équitable, et que leur imagination n’emporte pas fougueusement aux extrêmes ; des hommes tolérants qui comprennent la vraie situation des peuples orientaux , apprécient à leur valeur, ni trop ni trop peu, le pays et ses habitants, les personnes et les choses, savent se plier sans répugnance comme sans affectation aux exigences des lieux et à l'empire des coutumes, et, en définitive, peuvent porter un jugement droit sur l'Égypte , que la disposition de leur intelligence leur a permis d’étudier avec fruit.

47. Les hommes à projet. — Les hommes à projet qui arrivent en grand nombre sont munis de beaucoup de lettres de recommandation. Les militaires ont toujours à proposer un nouveau système de tactique, une manière jusque-là inconnue de faire la guerre; les ar-

152 tres SUR LES MOEURS.

ülleurs apportent des projectiles propres à embraser les places fortes, à incendier des flottes. L’un viendra révéler au gouvernement égyptien un bateau sous-marin. L'autre proposera un système hydraulique gros de promesses merveilleuses , ou des machines d’une prodigieuse puissance. En fait de systèmes bydrauliques surtout, des milliers d'essais ont été faits, qui ont presque tous échoué contre l'exécution.

Nous avons vu aussi en Égypte des médecins charlatans , dépositaires de secrets dont ils vantaient les miraculeux effets. Un homæopathe est venu apporter un spécifique infaillible contre les trois principales maladies endémiques , la dyssenterie, l’ophthalmie et la peste. Il proposait de supprimer les ambulances, et, de par lui, il aurait suffi à chaque médecin d’avoir dans sa poche une petite boite à médicaments pour soigner et guérir tous les malades d’un régiment ou d’un hôpital. Il est vrai qu'il faisait grâce aux maladies chirurgicales, et que les atteintes du boulet, des balles ou de l'arme blanche échappaient à son omnipotence qui consentait à en laisser le traitement à la médecine vulgaire. Un autre célèbre hableur , dont l'ambition était inoins vaste sinon moins outrecuidante , se bornaiït à délivrer l'Égypte de l’ophthalmie ; plus heureux et plus adroit que les autres intrigants de sa sorte, celui-là a eu, pendant quelque temps, le talent d’éblouir son monde et de faire des dupes.

Il faut avouer qu'il y a chez les Européens une extrème facilité à se laisser tromper par les aventuriers , ce qui provient peut-être de la complaisance irréfléchie avec laquelle on donne des lettres de recommandation

aux personnes qui s’expatrient et qu'on ne connait pasassez. Aussi a-t-on souvent reçu avec beaucoup de distinction, comme de très-grands seigneurs , des escrocs que l’on a eu à rougir d’avoir admis dans sa compagnie. Je pourrais rapporter à ce sujet une foule d'aventures plus piquantes les unes que les autres. Qu'il me suffise de parler de celle du célèbre baron de Wulfenghen , que son titre féodal et de puissantes recommandations firent accueillir par toute la société d'Alexandrie. Notre habile aventurier commença par se loger magnifiquement, par faire de grandes dépenses, par recevoir chez lui ; il ne parlait que de ses châteaux et de ses rentes. Chacun s’empressait d'aller au-devant de ses souhaits. C'était à qui lui offrirait sa bourse. Les plus belles réunions avaient lieu chez lui, et chacun était fier d’étre admis chez le baron , qui, d’ailleurs, homme d’esprit à belles manières, recevait avec courtoisie les piébeiens démesurément flattés de la condescendance avec laquelle daignait les admettre ce noble seigneur. On se disait : Je vais chez le baron , avec autant d’orgueil que si l’on eùt été invité à aller à la cour.

La déception fut grande, lorsque les soupcons s’éveillant sur le haut personnage, et celui-ci étant à bout de ses ressources et de ses expédients , on apprit un beau malin, de sa bouche même, que ses prétendues richesses et ses châteaux en Allemagne n’avaient jamais existé que dans sa conversation et dans la crédulité de ses courtisans bénévoles. Ceux-c1 en furent quities pour leurs frais d’obséquiosité et leurs avances qui ne s’élaient pas élevées à moins de cinquante ou soixante mille francs. Ce n’était pas une petite moisson

pour l’agréable séjour de quinze à dix-huit mois qu’'avait fait à Alexandrie le baron de Wulfenghen.

48. Reproches mérités par les voyageurs. — Beaucoup de voyageurs qui visitent l'Égypte méritent des reproches quelquefois assez graves.

L'une de leurs fausses préventions est d'arriver dans le pays avec l’idée que les Européens qui y sont établis sont arriérés et que seuls ils apportent avec eux la science et les lumières. Sans connaître les lieux et les hommes, quelques-uns tranchent avec suffisance les questions d'administration, et n’hésitent pas à donner des conseils au vice-roi lui-même sur les affaires du gouvernement. Ils accusent à la légère les Européens employés, d'incapacité ou d’ignorance, parce que certaines choses n’ont pas été faites d’après leur manière de voir, soit qu’elles ne conviennent réellement pas au pays, soit que des obstacles impérieux en aient empéché la réalisation. Fraîchement imbus des lectures qu'ils ont faites pour se préparer à leur voyage, ils s'imaginent d’ailleurs mieux savoir l'Égypte que ceux qui l'habitent depuis de longues années.

Plusieurs montrent pour les usages du pays un mépris inconvenant et absurde; ils se font un plaisir et comme un point d'honneur de les violer , et abusent trop de la liberté que le vice-roi accorde aux Européens. J’en ai vu qui voulaient outre-passer les consignes militaires, parce qu’elles les contrariaient dans, leur manière de voir ou d'agir.

Il en est qui se conduisent envers les malheureux Arabes avec une brutalité cruelle et indigne de la civilisation à laquelle ils appartiennent. Ils les considèrent

comme de misérables parias, en dehors de lespèce humaine, et s’imaginent qu’il ne faut leur parler d'autre langage que celui du bâton ; aussi, dès leur arrivée, se munissent-ils d’un cowrbach, dont ils frappent, impitoyablement et sans prétexte raisonnable, comme des bêtes de somme, les porte-faix chargés de leurs paquets et de leurs malles, les âniers , les mariniers du Nil, qui conduisent leurs bagages, etc.

On connaît la sévérité avec laquelle les rapports des chrétiens avec les femmes musulmanes sont interdits et punis dans tout l'empire ottoman. Ce crime a été regardé comme si grand par les musulmans , que les capitulations mettent en dehors de la tutelle protectrice des consuls les Européens qui s’en rendent coupables. En Égypte, la tolérance , en tout ce qui concerne les mœurs, est plus grande que dans le reste de la Turquie. S'il y est arrivé que les agents de la police aient arrêté quelques Européens, surpris en flagrant délit avec des femmes du pays, ils ont presque toujours été relâchés sans souffrir aucun châtiment. J’ai vu des Francs qui, au lieu d'apprécier cette tolérance, en abusaient au delà de toute expression.

49. Conseils aux voyageurs. — Les voyageurs qui viennent visiter l'Égypte n’ont, à leur arrivée à Alexandrie, qu’à se présenter à leur consul pour obtenir le firman protecteur qui leur permet de parcourir le pays. S'ils ne sont pas spécialement recommandés à quelqu’un de leurs compatriotes qui veuille leur donner lhospitalité, ils trouvent dans cette ville des hôtels et des restaurants convenables, à peu près de toutes nations.

Pour se rendre au Caire, ils doivent louer une bar-

que qui les conduit, par le canal de Mahmoudieh, jusqu’au Nil, C’est un trajet que l’on fait en douze ou quatorze heures. On débarque à la prise d’eau du canal, à l’Atfeh, tout près de Fouah. Là , on entre dans une autre barque pour remonter le Nil jusqu’au Caire; cette nouvelle traversée, allongée par les sinuosités du fleuve, dure, lorsqu'on est favorisé par le vent, deux ou trois jours ; mais lorsque le vent est contraire, on fait quelquefois huit jours et même (on en a vu des exemples) quinze jours de navigation. Quelque pénible que puisse paraître un voyage aussi lent, il vaut mieux encore s’exposer à ses chances que de faire la route par terre; celle-ci est beaucoup plus fatigante, car il n’y a pas, entre le Caire et Alexandrie, de service de transport organisé.

Le prix de la location des barques pour aller de lune de ces villes à l’autre est de 50 à 60 francs; il varie d’ailleurs suivant la grandeur ou la beauté du bateau que l’on choisit; si plusieurs voyageurs se réunissent, le prix divisé entre eux se réduit pour chacun à une assez chétive somme.

On débarque à Boulaq, faubourg et port du Caire.

Le voyageur doit passer de huit à quinze jours dans la capitale de l'Égypte. Cinq ou six lui sufiraient au besoin pour visiter ce qu’elle offre de remarquable aux étrangers : ses mosquées, ses bazars, ses hôpitaux, ses arsenaux , ses fabriques , ses écoles, ses cimetières extérieurs, puis, dans les environs, les pyramides de Giseh et celles de Sakkarah.

Il fait ensuite ses préparatifs afin de monter dans la haute Égy pie, où se trouvent les appâts les plus at-

ver

trayants pour la curiosité des touristes. Avant tout, il faut se procurer une barque : la location en varie de 1,000 à 1,800 piastres par mois (de 256 à 450 fr.) ; moyennant ce prix, l'équipage de lembarcation doit se nourrir à ses frais. Il convient de faire un contrat avec le reïs (patron de la barque), afin de pouvoir invoquer au besoin devant les autorités locales l’exécution des arrangements conclus. Il est plus avantageux de traiter d’une barque au mois que de la prendre à la journée; on doit emporter avec soi quelques provisions , telles que du café, du sucre et plusieurs autres objets qu'on ne pourrait se procurer dans l’intérieur des terres. On trouve à acheter partout sur la route, à trèsbon marché, de la viande, des légumes, des fruits, des œufs, du laitage, etc.

Il est indispensable , avant de quitter le Caire, d’engager à son service un drogman , homme du pays, qui puisse servir d’interprète et connaisse les langues turque et arabe. On peut avoir un bon drogman à ceni cinquante piastres par mois. Ces interprètes qui n’ont pas, à beaucoup près, l’habileté et l’érudition des cicerone italiens, et qui ne savent même rien des monuments que le voyageur va visiter, sont nécessaires à celui-ci, non-seulement pour communiquer avec les gens du pays, mais encore pour porter aux autorités les réclamations qu'il serait dans le cas de faire.

Si au départ du Caire on a le vent favorable, il convient de remonter le Nil jusqu’au point extrême de l'Égypte, où l’on veut pousser ses excursions. Il est toujours beaucoup plus facile de redescendre le fleuve

et de s'arrêter à son gré dans les lieux principaux qui se trouvent échelonnés sur les deux rives.

50. Caractères des diverses nations franques en Égypte. — Parmi les Européens voyageurs ou sédentaires que l’on rencontre en Égypte, il en est de toutes nations : des Français, des Anglais, des Allemands et suriout des Italiens que les révolutions de Piémont et de Naples ont obligés de s’expatrier en grand nombre. Tous, ils conservent sur le sol hospitalier de l'Égypte les traits distincüifs de leur caractère national.

L’Anglais demeure observateur invariable de ses usages ; au Caire, pas plus qu’à Londres, il ne peut se passer du bifteck, du roast-beef, du chester et des boissons fortes. Il ne fréquente guère que ses compatriotes et ne fraye que fort peu avec le reste de la population. Du reste, austères dans leurs mœurs, graves dans leurs manières, on peut dire que les Anglais forment en Orient la classe la plus honorable, celle qui conserve le mieux sa dignité.

Les Français, dont le caractère est entièrement opposé à celui de leurs voisins d'outre-mer , sont, en Égypte comme partout, vifs, impressionnables, mobiles, prompts à s’enthousiasmer et à se rebuter. En revanche, leur esprit, leur affabilité, leur politesse, l’aménité de leurs manières, les font aimer des Orientaux. Leur heureux caractère, aidé des magnifiques souvenirs que le passage de leur domination a laissés en Égypte, leur attire, de la part des indigènes, des témoignages d’une préférence marquée.

Les Allemands se distinguent par leur bonté. Il y en

a peu en Égypte, ceux qui s’y trouvent sont des hommes. parfaitement honorables,

Les Italiens de distinction, surtout ceux des provinces septentrionales, ont beaucoup de points de ressemblance avec les Français. Il y a en Égypte beaucoup d'Italiens de basse classe dont les mœurs et le caractère ont souvent fait peser des préventions injustes contre une nation qui renferme , comme toutes les autres, des horames dignes de considération, tant par leur talent que par leurs qualités morales.

G \s He PTE + D

Gouvernement, institutions, ressources politiques.

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