‹ Aperçu général sur l'ÉgypteChapitre 25 sur 103 · SI · texte numérisé non relu

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CAUSES DU MOUVEMENT DE CIVILISATION QUI S'EST OPÉRÉ EN ORIENT DEPUIS CE S:ÈCLE.

1. Si une force civilisatrice quelconque n’était apparue, de notre temps , en Égypte, la question d'Orient, regardée par tous les publicistes et tous les diplomates comme la plus grande question de politique extérieure qui doive s’agiter, de longues années, en Europe, ne üendrait pas aujourd’hui le monde politique en émoi.

Si la Porte, de son côté, n’avait fait des emprunts à notre civilisation, elle n’aurait excité, en Europe, aucun intérêt, et personne n'aurait douté de la chute certaine de la Turquie.

Il est donc tout naturel de se demander quelles sont les causes du mouvement de civilisation qui s’est opéré en Orient depuis ce siècie.

Si ce que nous voyons de civilisation en Orient avait

été le fruit müri du temps et le dernier terme d’un progrès continu, on ne pourrait répondre, en quelques phrases, à cette question , car elle exigerait une étude approfondie du développement interne de l'empire turc.

Mais le mouvement actuel a été brusque, spontané; il n’est pas venu des masses : c’est d’un homme ou de deux hommes qu’il a reçu son impulsion. Il doit donc avoir eu quelque grande cause accidentelle ; il doit être l’action ou la réaction produite par quelque grand événement aisé à découvrir.

Les grands événements ont toujours des conséquences imprévues de leurs auteurs et de leurs témoins. C’est dans cette génération nécessaire des faits, dans laquelle l’homme est l'instrument d’une force dont souvent 1l ne connaît pas le but, que se révèle la puissance providentielle qui régit l'humanité. On aime à découvrir le lien mystérieux qui unit un fait à un fait, et souvent de la valeur du principe on déduit celle de la conséquence.

Eh bien! le principe du mouvement civilisateur qui se manifeste aujourd’hui en Orient, c’est l'expédition française en Égypte.

Il n’a pas été donné seulement au grand Napoléon de renouveler la face de l'Europe et de la remplir de son nom; sa main puissante a secoué les colonnes sur lesquelles l'antique Orient se croyait inébranlablementi assis ; et, en voyant les profonds effets qu’y a produits son passage, je ne saurais dire si son action sur l'Asie a été moindre que celle qu'il a exercée sur l'Occident.

L'expédition d'Égypte qui y amena les intrépides

troupes de l’armée d'Italie , les vaillants moissonneurs de la gloire de Lodi et d’Arcole, fut pour l'Orient un coup de foudre qui le réveilla en sursaut. Jusqu’alors son système était demeuré immuable , inaccessible à toute modification. L'empire ottoman avait fait, avec des chances diverses, de longues guerres contre la Russie et l'Autriche ; mais ces luttes n’avaient rien entamé de ses vieilles idées , de ses vieilles coutumes. Les Russes et les Autrichiens n’amenaient pas dailleurs la civilisation à la suite de leurs armées , et äl n°y avait pour eux aucun intérêt à répandre les lumières parmi les Turcs. Les peuples soumis à la Porte se croyaient invincibles et n’imaginaient pas qu'il pût y avoir quelque chose au-dessus de la puissance qu'ils avaient sous les yeux. Le souvenir de leurs conquêtes remplissait leur mémoire. La haute et superbe opinion qu'ils avaient de leur valeur n’était-elle pas naturellement confirmée par les puissances européennes ellesmêmes ? Ne voyaient-ils pas en effet quelques misérables pirates barbaresques faire la guerre à l’Europe . braver toutes les nations , imposer à toutes les cours des rançons et des tributs ?

La milice des mameluks, qui gouvernait l'Égypte, se croyait pour sa part la première armée du monde : je vais donner une idée de la ridicule stupidité à laquelle atteignait l’orgueil de ses beys, par l’anecdote suivante.

Lorsque Bonaparte eut pris Malte, M. Rosselli, consul d'Autriche et de plusieurs autres puissances au Caire, négociant très-considéré ct très-influent auprès des mameluks, dont il était à peu près le factotum , se

rendit chez Mourad-Bey pour lavertir de cet événement; il le prévint qu'il était bien possible que les Français eussent l'intention d'opérer une descente en Égypte , ét lui conseilla fortement de prendre des précautions de défense. Mourad-Bey répondit par un immense éclat de rire. « Que voulez-vous , lui dit-il, que nous ayons à craindre des Français , surtout s'ils sont comme ces cavadjas (négociants) que nous avons ici? Quand il en débarquerait cent mille , il me suffirait d'envoyer à leur rencontre les jeunes élèves mameluks. qui leur couperaient la tête avec le tranchant de leurs étriers :, » Alors M. Rossetti s’efforça de faire comprendre au bey que les vainqueurs d'Italie étaient autre chose que les pauvres marchands en catogans qu’il voyait au Caire, et il insista pour qu'il fit armer Alexandrie. Mourad-Bey ne fut pas convaincu , mais, par complaisance pour M. Rossetti , il fit partir deux quintaux de poudre pour approvisionner lartillerie d’Alexandrie. Les Français débarquent : Alexandrie tombe en leur pouvoir. Mourad l’apprend ; il fait aussitôt venir auprès de lui M. Rossetti, et lui dit d’un ton irrité que ces impertinents Français ont eu laudace de mettre les pieds en Égypte , et qu’il ait à leur écrire de sa part de décamper au plus tôt. « Mais, fit observer M. Rossetti , ils ne sont pas venus ici pour s’en retourner sur la première injonction. — Que veulent donc ces infidèles, ces morts de faim? reprii

# Les mameluks portaient de très-larges étriers, iranchants en avant ct en arrière, dont ils se servaient comme d'une arme contre les fantassins , les cavaliers ennemis, et méme les chevaux de veux-cei, qu'ils blessaient

grièvement

Mourad impatienté , envoyez-leur quelques milliers de pataques (cinquante mille francs à peu près), et qu'ils partent. — Mais, monseigneur , répliqua encore le consul, cela ne payerait pas seulement le nolis du plus petit des navires qui les à transportés. Il faut vous préparer à la défense.» Mourad ne put pas concevoir davantage la témérité de ces Français qui avaient la folie de venir se mesurer avec lui. Il était tellement infatué de sa supériorité qu’il n’envoya d’abord contre eux qu’une poignée d'hommes. Ce ne fut que lorsque ceux-ci, mis en fuite dans une première rencontre, revinrent à toute bride lui annoncer que les Français n'étaient pas ce qu'il s’imaginait , qu'il commença à croire à la réalité du danger. Sa fierté éprouva enfin un premier et sanglant désappointement dans la jouruée de Chebreiss , bientôt suivie de celle des Pyramides. :

Cette anecdote, exactement vraie, doit donner une idée de la portée de l'intelligence et de la vanité incommensurable et naïve de ceux mêmes qui, eu Turquie , étaient à la tête du gouvernement. Si tels étaient les chefs, que devait être le peuple , qui avaii encore bien moins de moyens qu'eux de connaître l'Europe? On peut juger par conséquent de la profonde révolution que la vue de nos toutes-puissantes armées , que leurs grandes victoires durent produire dans lesprit des Orientaux. Ce fut pour eux comme une révélation. Leur orgueil dut plier , et ils durent comprendre qu'il leur importait à eux aussi de connaitre ces moyens irrésistibles qui, comme à Héliopohis, par exemple, faisaient battre, disperser, détruire,

par un corps de neuf mille Européens, quatre-vingt inille musulmans.

L'imagination vivement frappée des succès de Napoléon , les musulmans, instruits par l’expérience à apprécier la supériorité militaire des Occidentaux , étaient donc préparés à laisser s’accomplir au milieu d'eux et sur eux des essais de civilisation européenne.

Parmi les hommes qui vinrent lutter contre les Francais , la destinée avait conduit un soldat macédonien. C'était celui qui était appelé à tirer du grand fait de l'expédition de Napoléon les conséquences qu'il devait avoir sur l'Orient ; et, par un hasard singulier , cet homme avait recu d’un Français (M. Lions, de Marseille) les premiers encouragements qui avaient éveillé l'ambition dans son âme.

Méhémet-Ali arriva à la plus haute place du gouvernement de l'Égypte à travers mille obstacles qu'il brisa par son courage ou tourna par son habileté. Mais c'était Napoléon , c’était la France qui lui avaient frayé le chemin. Napoléon et la France ont été de moitié dans sa fortune , car en écrasant par trois grandes défaites les anciens maitres de l'Égypte , les mameluks, seuls ils rendirent possible son élévation.

Maitre du pouvoir, Méhémet-Ali est encore seconde par des Français ; il semble que le nom français soit son bon génie. C’est un consul de notre nation, M. de Lesseps, qui lui donne les premiers conseils; puis viennent M. Drovetti, qui exerce sur lui de l’influence non-seulement comme représentant de notre nation, mais encore comme militaire; et successivement tous

nos consuls généraux, qui établissent toujours avec le vice-roi des rapports pleins de bienveillance.

Mais il s’agit pour Méhémet-Ali de garder le pouvoir après lavoir pris, de se maintenir après être arrivé. Ici le souvenir de Napoléon l'inspire, et il profite des lecons que lui a données la guerre avec les Français. Vour conserver sa puissance , il lui faut une armée; non une armée à la turque, milice turbulente, dangereuse pour ceux qui la payent et qu’elle est censée protéger ; mais une armée soumise à la rigueur de la discipline, une armée qui puisse s’assouplir aux combinaisons de la tactique et lui assure la supériorité sur les champs de bataille, Le premier but de Méhémet- Ali fut d'acquérir le pouvoir, son second but, de le consolider dans ses mains, et son mérite a été de choiïsir et de se procurer le meilleur moyen de latteindre : l’organisation de troupes réglées.

Il ne faut pas voir dans le vice-roi d'Égypte un apôtre de civilisation ; il faut voir en lui un homme de génie qui, n'ayant rien appris de la société au milieu de laquelle il a vu le jour, et ne recevant aucune impulsion du peuple qui l'entoure, a agi avec une iminense habileté dans l'intérêt de son élévation d’abord, et puis dans celui de sa conservation. À la suite de l’organisation de l’armée et de la flotte, pour laquelle ce sont encore des Français, vétérans de nos armées où ingénieurs, qui lui ont prêté le secours de leurs talents, sont venus, à cause de leur relation avec cette organisation, les établissements d'instruction publique, d'écoles savantes et d’hôpitaux, au service et à Ja direction desquels ce sont des Français surtout qui ont

été appelés. On le voit, c’est l’armée et les nombreux appendices qui s’y rattachent qui ont donné à l'Égypte l'impulsion civilisatrice qui l’entraine aujourd’hui.

Mais cette civilisation, on ne doit pas s’y méprendre. ce sont les glorieux instincts et l’habile ambition d’un grand homme qui l’ont provoquée. Le peuple égyptien ne prit aucune part aux plans de Méhémet-Ali et encore moins au choix des moyens que celui-ci combina pour les exécuter. Au contraire, il opposa à Méhémet- Ali toutes les difficultés possibles, et, pour façonner ce peuple au nouvel ordre de choses, 1l fallut dompter bien des répugnances obstinées. Mais les Russes secondaient-ils Pierre le Grand dans son œuvre? Chez les nations barbares, le mouvement civilisateur part-il jamais des masses ? Celles-ci, au contraire, ne poussent-elles pas contre lui des obstacles de tout genre ? Ce ne sont jamais les peuples qui font les civilisations. ce sont de grandes individualités qui les imposent presque toujours par la lutte et par la violence. Ceci s’explique logiquement : on ne se met en souci que de satisfaire les besoins que l’on sent; on ne recherche que les avantages dont on connait l'importance. Or, les peuples barbares ne sentent pas les besoins, ne connaissent pas les avantages de la civilisation ; pour les initier à celle-ci, il faut qu'ils plient sous la direcüon d’un homme qui ait assez d’ambition pour avoir à lui emprunter les moyens de satisfaire les besoins qu'elle crée et assez de génie pour apprécier l’importance de ces moyens. Méhémet-Ali a été cet homme pour l'Égypte.

À Constantinople, ce n’est que par imitation du vice-

roi que le sultan Mahmoud, son rival entêtée, commença les réformes européennes, et se ressouvint des essais que Selim HT, empruntant, au commencement de ce siècle, des instructions à la France, avait faits pour organiser des troupes régulières. ’

Ainsi tel a été l’ordre du progrès en Orient : les réformes de la Turquie ont été entreprises à la suite et en rivalité de celles de Méhémet-Ali; les réformes de Méhémet-Ali ont été d’abord rendues possibles par l'expédition française, puis calquées sur le modèle et avec les conseils de la France et les traditions de l'Empire. On peut donc dire avec vérité que la France et Napoléon sont les causes du mouvement civilisateur qui s’est manifesté de notre temps en Orient, et que Méhémet-Ali à cultivé en Égypte les germes qui y avaient été jetés par le grand homme qui a préparé et prophétisé son élévation.

ç II.

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