LE GOUVERNEMENT EN ÉGYPTE
Administration des provinces sous les pachas de la Porte. -— Idées administratives de Méhémet-Ali. — Formativn des conseils spéciaux et des
ministères en Égypte.
2. L'Égypte , étant nominalement une province de l'empire ottoman, devrait être gouvernée d’après la constitution et l’organisation administrative de cet empire, s’il avait effectivement des lois constitutives et un système administratif.
Mais on sait comment s’est formé l'empire ture; les
successeurs d’'Othman n'eurent jamais la pensée, en conquérant des provinces, d'examiner si, réunies, elles formeraient un État composé d'éléments homogènes et renfermé dans ses limites naturelles. Ils n’eurent d’autre but, but irréfléchi, que d'ajouter au hasard des territoires à des territoires. Obéissant à une vanité inconsidérée, au lieu de fonder, dans un cercle resserré, mais suffisant, un gouvernement normal dont le fonctionnement régulier aurait prodigieusement accru la force intrinsèque , ils éparpillèrent leur souveraineté nominale sur des provinces éloignées de leur capitale. et séparées d’elle plus encore par des différences de mœurs , d'habitudes , de races et de langues , que par la distance matérielle et les barrières physiques. Ils affaiblirent le nerf de leur autorité réelle, dans la même proportion qu'ils en élargirent l'apparence extérieure. Politiques grossiers, ils s’inquiétèrent peu des détails de l'administration des provinces qu'ils avaient soumises ; pour eux, la valeur de tel ou tel pachalik fut représentée par le revenu qu'il rapportait à leur trésor. Aussi donnaient-ils les gouvernements aux pachas qui leur en offraient les tribus, je dirai mieux, les loyers les plus considérables. Les provinces sur lesquelles ils avaient quelque puissance, ils les affermaient au plus offrant, et en vendaient à forfait l'exploitation. Hs leur demandaient en outre, en cas de guerre, quelques hommes ou quelques navires, et voilà tous les rapports politiques qu'ils entretenaient avec elles. Pour la Porte les meilleurs pachas étaient ceux qui donnaient le plus d'argent ; on comprend qu'il devait en être tout autrement, au point de vue des provinces. 2. 15
Plus un pacha se mettait dans les bonnes grâces du divan en lui envoyant des trésors , plus il pressurait son gouvernement, plus il lobérait, plus 1l Pépuisait. Mais comment, sauf des exceptions que je veux bien supposer pour l'honneur de la nature humaine, un pacha aurait-il pu travailler au bien de la province qui lui avait été confiée ? Les intérêts de sa province coïncidaient-ils jamais avec les siens ? Son avenir pouvaitil se confondre avec celui de ses administrés ? Non, car s’il eüt laissé se tarir ou diminuer la saignée d’argent qu'il leur faisait et qui allait remplir ses coffres , et plus encore ceux de ses banquiers et de ses protecteurs de Constantinople, un firman l'aurait immédiatement destitué, le lacet aurait peut-être terminé en même temps sa gestion et sa vie. Il ne pouvait donc avoir de garanties non-seulement d'avancement , mais de durée, que dans les charges qu’il imposait à ses administrés. Il était intéressé à les opprimer , non-seulement par ambition, sentiment bien commun dans un pays où l'intrigue lance les hommes des positions les plus infimes aux plus hautes places, mais par un puissant instinct de conservation , voix impérieuse de la nature , à laquelle je crois bien peu d'hommes capables de résister.
On comprend que les rapports des pachas avec le divan devaient nécessairement enchainer le pays à la barbarie et comprimer tout élan progressif#En outre , ils consacraient à toujours dans les fonctions des gouverneurs le despotisme de la force. Tout droit , à part peut-être les droits religieux, se taisait devant les volontés et l’omnipotence des pachas. Il est des consti-
tutions despotiques dans lesquelles larbitraire n’est qu’au sommet ; mais dans l’empire ottoman il était partout. Du centre il arrivait par ses subdélégués à tous les points de la circonférence.
Méhémet-Ali (son génie se manifeste là comme en toutes choses), ayant su consolider sa puissance et la rendre stable, est le premier Osmanli qui ait eu des idées gouvernementales et administratives. Il est le premier qui les ait appliquées.
Quoique son pouvoir soit absolu , il a eu assez de prudence pour vouloir se mettre lui-même en garde contre l'arbitraire que sa position lui permet d’exercer. H a attaché à sa personne un conseil privé, composé de plusieurs membres, avec lesquels il traite de toutes les affaires.
Il a créé pour chaque branche de l’administration des conseils composés d'hommes spéciaux; tels sont le conseil de la guerre, celui de la marine, celui de l’agriculture, celui de l’instruction publique , celui de santé, etc. ; au-dessus de tous, le conseil d’État , qui embrasse toutes les divisions du gouvernement; et lorsqu'il s’agit de prendre des décisions importantes sur l’agriculture et les grands travaux, il convoque en assemblée les gouverneurs de provinces.
Il a compris que pour bien administrer il fallait diviser soigneusement les diverses branches du gouvernement, et, après les avoir constituées , il a mis à leur tête des ministres spéciaux. Il a établi des ministères de l'intérieur , de la guerre , de la marine, de l’instruction publique , des finances, des aflaires étrangères et du commerce.
Il est certain que ses créations mont pas atteint Lx perfection ; mais on doit tenir compte au vice-roi des efforts qu’il a faits ; de l'esprit d'ordre et de système qu’il a établi dans la gestion des affaires ; de la bonne volonté avec laquelle il a introduit dans son pays la régularité administrative dont il a eu le mérite d’apprécier l’importance. Il est hors de doute que lorsqu'il aura du temps, qu'il sera débarrassé de ses soins actuels et que les écoles lui auront formé bon nombre d'hommes capables , il donnera à l'Égypte une organisation constitutive durable, parce qu'il laura sagenent et pratiquement combinée.
Dans tous les cas, il faut que l’Europe sache bien que si le pouvoir fondé par Méhémet-Ali était enleve à l'Égypte pour être remis eutre les mains de la Porte, cette contrée retomberait encore en décadence. II Jui faut, en effet, un gouvernement spécial, fortement organisé ; car , ainsi que l’a dit Napoléon, « le gouver uement a chez elle plus d'influence sur la prospérité publique que partout ailleurs. » Méhémet-Ali mérite bien d’être récompensé d’avoir jeté en Égypte les éléments d’une administration dont l'unité et la vigueur sont pour elles des conditions vitales d'existence.
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