DU MONOPOLE
En quoi il consiste. — Son antiquité en Égypte. — Pourquoi il y est
nécessaire.
12. En quoi il consiste, — Le monopole consiste dans le droit que s’est réservé le gouvernement égyptien , d’être le seul acheteur du plus grand nombre des produits du sol. On croit généralement que le monopole est étendu à toutes les productions de l'Égypte. On se trompe ; il est plusieurs articles et entre autres la plupart des céréales dont le libre emploi est abandonné aux fellahs. Le monopole porte sur le coton, le
riz, la gomme, l’indigo, l’opium , le sucre, etc.
15. Son antiquité en Égypte. — Les ennemis de Méhémet-Ali ont pris le monopole pour thème des plus violentes accusations qu’ils aient dirigées contre sa puissance.
Il y a eu ici de leur part, ou ignorance de l’histoire de l'Égypte et des mœurs de ses habitants , ou mauvaise foi dans l'application de principes absolus à des circonstances dans lesquelles ces principes sont , au moins pour un temps donné, incompétents.
Sans doute , le système des monopoles est défectueux sous plusieurs rapports ; mais avant d’en faire un crime à Méhémet-Ali, il fallait considérer qu’il ne l’a pas inventé, que ce système était suivi dans tout l'empire ottoman , où le récent hati-chérif de Gul- Hané a eu pour but de le détruire sans qu'il soit certain qu'il y parvienne; que d’ailleurs il est pour ainsi dire inhérent à l'Égypte, où il a existé de tout temps et porte en Jui par conséquent un haut caractère de nécessité. Après avoir expliqué les songes de Pharaon, Joseph fut chargé de recueillir tous les produits et de les distribuer au peuple pendant les années de disette. N'est-ce pas là le monopole? Les historiens font honneur à Sésostris d’avoir donné un moment à ses sujets le droit de propriété ; n’est-ce pas une preuve qu’ils ne le possédaient pas avant lui? Ce droit de propriété n’a jamais bien pu s’acclimater en Égypte. « Depuis la première invasion de l'Égypte , dit l’un des auteurs du grand ouvrage de l'expédition française : , le droit de
: Description de l'Égypte, t. X VIT, État moderne ,2!° éd. , in-8o,
conquête a été l’unique base de son gouvernement. Les Perses , les Grecs et les Romains, les Sarrasins et les mameluks l'ont exercé successivement sans qu'aucune loi en ait jamais circonscrit l'exercice. Si la jouissance de quelques portions du territoire fut quelquefois abandonnée au peuple vaincu , il ne fallut , pour faire cesser celte jouissance précaire , qu’un acte de la volonté du dernier conquérant. Tel est encore l’état de ce qu’on appelle ici les propriétés particulières ; elles restent dans la même famille moins par un droit de succession que comme un témoignage de la faveur du gouvernement , qui conserve toujours la faculté d’en disposer à son gré. Ces propriétés ne sont , comme on le voit, que des espèces de fiefs amovibles , et par cela même inaliénables. »
La nécessité du monopole , ou du moins la difficulté de le remplacer par un état de choses contraire , avait été sentie par l'administration française. L'idée de diviser une partie du territoire de la haute Égypte entre les fellahs occupait néanmoins souvent le général Desaix qui ne put la réaliser :.
14. Pourquoi il est nécessaire. — Il est aisé de s’expliquer le fait si grave de l’antiquité du monopole, dont Méhémet-Ali, comme on vient de le voir, est loin d’avoir été l'inventeur. Le Nil, avec ses crues et ses inondations régulières, place l'Égypte dans des conditions toules spéciales. Le fleuve livré à lui-même w’arroserait que peu de terres, et toutes ses eaux iraient se perdre à la mer. Il a donc fallu creuser de
1 Description de l'égvpte, t. XVII, Etat moderne, 2 éd., in-Bv.
nombreux canaux , élever des digues , et cette œuvre immense ne pouvait être entreprise et achevée que par le gouvernement. Ces digues , ces canaux ne sauraient ètre entretenus par les habitants (surtout des habitants non civilisés) qui, préoccupés de leurs intérêts privés. perdraient de vue l’ensemble du vaste système de travaux publics qui vivifie le pays. D’ailleurs , la direction de ces travaux et des ouvriers , les fonds nécessaires et leur emploi . exigeraient des associations qui sont impossibles chez des hommes comme les Égyptiens.
Après avoir établi un système d’irrigations , le gouvernement devait faire cultiver par les fellahs les terres qu'il venait de féconder, dans le double but de se créer des ressources et de répandre Fabondance dans les campagnes. 11 donna au paysan des semences, des bestiaux , les instruments aratoires , et, en échange, ui se réserva une partie des produits , ne pouvant pas s'en rapporter à l'incertitude des ventes. Voilà lexplication de l’origine et de Ia nécessité du monopole.
Si l'administration est bonne , sage , paternelle , elle n’exige du laboureur que ce qu'il faut pour compenser les dépenses qu’elle a faites et subvenir aux besoins de l'État. Comme partout , si elle est avide. elle opprime; et si elle a beaucoup de besoins , elle fait peser beaucoup de charges sur ses sujets.
Mais, dira-t-on , ne vaudrait-il pas mieux laisser aux fellahs la liberté de vendre leurs denrées à leur guise , et percevoir les impôts en argent ? On trouverait beaucoup de négociants qui achèteraient, et la concurrence tournerait à l'avantage du vendeur. Je
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réponds à cela que les Arabes, n'ayant pas d’avances par devers eux , seraient obligés le plus souvent de vendre leurs produits avant de les avoir recueillis ; alors 1ls auraient à subir les conditions les plus onéreuses , et à l’époque de la récolte ils se trouveraient dépourvus de la petite provision que leur laisse le monopole , et qui suffit à leurs besoins. En un mot, au lieu de payer une redevance au gouvernement, ils seraient pressurés par des particuliers , et l'État se trouverait souvent dans limpossibilité de percevoir impôt.
Je suis loin, au reste, de donner le système du monopole comme exempt d’inconvénients et nullement susceptible d'améliorations. Mais, à mon avis , il ne faut pas songer à renverser de fond en comble Pétat de choses actuel; il faut en attendre tous les progrès qu'il lui est possible d'accomplir. Dans l'intérêt de la population, ce qu’il y a, par exemple, de plus uaturel à faire, c’est d'exiger le moins possible des prolétaires égyptiens. Mais pour exiger peu , il faut avoir peu de besoins. Tous le secret est là; diminuez donc les besoins aujourd'hui exagérés du gouvernement égypüen; vous n'aurez plus sujet de vous plaindre de son monopole, il sera le premier à en réformer les abus.