‹ Aperçu général sur l'ÉgypteChapitre 67 sur 103 · ORGANISATION DU SERVICE DE SANTÉ EN ÉGYPTE · texte numérisé non relu

ORGANISATION DU SERVICE DE SANTÉ EN ÉGYPTE

Formation d’un conseil de santé. — Adoption des règlements francais — Hôpitaux régimentaires. — Fixation des grades et emplois. — Traitement. — Üniforme des officiers de santé. — Administration du service médical. — Fondation de l’école de médecine. — Maniere dont elle est organisée, — Translalion de l'école de médecine d’Abouzabel au

Caire.

53. C’est Méhémet-Ali qui a eu la gloire de ramener à la fois en Égypte la pratique et l’enseignement de la médecine. J’ai déjà dit que la création d’une armée régulière fut la cause de cette restauration dont la science et la philanthropie ont eu doublement à se réjouir. Après avoir formé des troupes réglées, le viceroi voulut en soigner la conservation et dut, dans cette pensée, demander à l’Europe des médecins.

Désigné en France, au commencement de 1895, par l'intermédiaire d’uu agent du vice-roi d'Égypte, comme médecin et chirurgien en chef des armées de ce prince, je crus devoir accepter cet honneur, et je me rendis immédiatement à mon poste. A mon arrivée, je trouvai le service de santé n’offrant guère qu’un simulacre d'organisation. Informé bientôt des intrigues et des désordres auxquels il était livré, et surtout des contrariétés auxquelles avaient été en butte les deux chefs qui m’avaient précédé, je cherchai dès lors à éviter le même sort en faisant établir de bons règlements qui fixassent les devoirs et les attributions de chacun.

Toutefois, ne voulant point supporter à moi seul la

responsabilité de cette mesure, avant de me saisi la direction, je proposai au ministre de là guerre l'æ doption des règlements français ct la création d'un conseil de santé. | <.

54. Conseil de santé. — Le ministre appliit à ma proposition, et, peu de temps après, un conseil de santé fut créé et composé de cinq membres, médecins, chirurgiens et pharmaciens. J’en suis aujourd’hui le président. Les attributions de ce conseil durent nécessairement être plus étendues qu’elles ne le sont en France. Cémme 1l n’existail point d'administration pour le service de santé, le conseil dut éclairer le ministre sur tous les détails administratifs, tant pour ce qui est du personnel que du matériel. Cette nécessité, loin d’être nuisible au service, a évité, au contraire, en consacrant le principe de l'unité, des conflits, des embarras, des longueurs.

55. Adoption des règlements francais. — Dans la première séance qui se tint après sa formation, je crus urgent d’insisler pour l'adoption des règlements francais de 1895 sur le service de santé. Du moment, en effet, où j’eus conclu un contrat avec l'Égypte, je me procurai les règlements des services de santé des autres nations, et je pus me convaincre que les nôtres étaient les plus parfaits de ceux qui avaient paru jusqu'alors. Ces règlements, du reste, se trouvaient en harmonie avec l’organisation de l'armée, déjà instruite et réglée à la française. Cependant, quelques modiications étaient exigées par les localités et une création nouvelle. Ainsi le petit nombre des médecins et des chirurgiens commandait impérieusement la réunion

de ces deux sections d'officiers de santé. Cette mesure, réclamée d’ailleurs par l’état actuel de la science, offrait encore deux avantages précieux : la simplication du service et une économie considérable pour le gouvernement. Les trois sections d'officiers de santé furent donc réduites à deux.

36. Hôpitaux régimentaires. — Le système des hôpitaux régimentaires devenait indispensable à l’armée : des régiments, forts de 4,000 hommes, se trouvaient souvent en mouvement ou campés dans des lieux où ils ne pouvaient trouver aucune espèce de me@yen pour les former. Il fallait donc qu'ils eussent à leur suite tout ce qui était nécessaire en matériel médical et administratif et en personnel pour établir des hôpitaux temporaires et des ambulances. Le matériel devait réunir toutes les conditions de simplicité et être aussi peu embarrassant que possible, les transports dans le désert se faisant à dos de chameau. Quant au personnel, qui n’abondait pas, il devait pourtant être assez fort pour pouvoir faire le service intérieur des corps et celui des hôpitaux mobiles : un médecin - major, quatre aides et deux pharmaciens par régiment devaient suffire en temps de paix; en temps de guerre, on deur adjoindrait un chirurgien sous-aide par bataillôn, ce qui était suffisant pour le service des ambulances et portait une@otable économie dans le personnel.

Dès cette époque, j'avais concu le projet de ne pas admettre de pharmaciens pour les hôpitaux régimen- (E 5 je sentais en effet qu’il était plus convenable d'avoir deux sous-aides de plus par régiment et de faire

faire le service pharmaceutique par eux. Je désirais aussi que les choses fussent établies de la même manière pour les hôpitaux permanents; qu'ils n’eussent qu’un pharmacien en chef et un aide, et que les sousaides fussent chargés de faire , sous leur direction, le service. Il y avait à cela avantage réel : on formait les officiers de santé à la pratique de la pharmacie, pratique qu'il est toujours très-utile de connaître, et dont les médecins ne s'occupent généralement pas assez ; d’un autre côté, on se procurait par ce moyen des sujets aptes aux deux services. Ces considérations acquièrent encore plus de valeur appliquées à l'Égypte ; où il sera toujours très-difficile, quand les médecins seront répandus dans les villes et les villages, d’avoir des pharmaciens sous la main.

57. Grades et emplois. — Un point important à régler dans le principe, c'était la fixation du sort des officiers de santé.

Je savais que depuis longtemps les médecins militaires réclamaient, en France, une amélioration dans la position qui leur a été assignée. Les longues études qu'ils ont faites avant d’entrer dans la carrière médicale, les années laborieuses qu’ils ont dû passer dans les facultés, dans les hôpitaux, dans les amphithéâtres, pour acquérir le grade de docteur ; les sacrifices de temps et d'argent auxquels i8 ont dù consentir pour acquérir une science variée, solide , et si utile à la société ; tout cela n’est ni compensé ni récompensé par l'avenir que leur ouvre dans les armées la carriere) médicale. Combien ne voit-on pas en effet d’homnigs de mérite, après dix ans. quinze ans, vingt ans d'exercice

dans cette carrière et de campagnes pendant lesquelles ils ont eu souvent à braver doubles périls, ceux de la guerre et ceux des épidémies, obtenir à peine un grade qui les assimile aux capitaines , tandis que leurs compagnons d’armes ont pu arriver, dans le même espace de temps, aux grades de colonel, de général de brigade , de lieutenant général. Frappé d’une telle inégalité, je dirais presque d’une pareille injustice , je voulus éviter , autant que possible, de la consacrer dans une création nouvelle.

Je m’occupai donc d’abord de l'avancement, et, pour accélérer, pour aiguillonner lémulation et par là améliorer en même temps le service , ie créai deux nouveaux grades, celui d’inspecteur d'armée et celui de major de seconde classe. Trois inspecteurs particuliers formèrent, d’après mon plan, le conseil de santé d’une armée ou d’un corps d'armée, et je fis par là un grade de ce qui n’est en France qu’une fonction. Les majors de seconde classe furent chargés de services moins importants que les majors de première classe. Voici comment l’avancement , devenu plus rapide par lintroduction de ces deux nouveaux degrés, a été fixé pour les officiers de santé :

Après cinq ans d’études , l'élève sort de l’école avec le grade de sous-aide.

Trois années forment le passage de ce grade à celui d’aide ; de ce dernier à celui de major de deuxième classe, deux ans et demi ; de major de seconde à major de première classe, deux ans et demi; de major à principal, six ans.

La période de transition du grade de principal à

celui d’inspecteur particulier n’a pu ni dû être déterminée : elle est fixée par les besoins seuls du service. Il en est de mème pour le passage au grade de membre du conseil général de santé ; mais dans les choix qui sont faits pour remplir les cadres de ces deux grades, on suit autant que possible l’ordre d'ancienneté.

38. Traitement. — Je fis tous mes efforts pour rendre entièrement convenable, sous le rapport des appointements, la condition des officiers de santé ; mais les traitements alloués ne le furent pas dans la proportion que j'aurais désiré. Voici celle qui fut adoptée :

Ces membres du conseil général de santé ont 5,000 p. par mois, environ 9,000 fr. par an.

Les inspect. particul. 2,000 — 6,000 Les principaux, 1.500 — 4,500 Majors 1r° classe, 1.000 == 3,000

— ZX — 800 — 2,400 Aides majors arahes, 500 — 900 Sous-aides arabes, 250 = 750

A tous ces grades sont alloués, dans des proportions différentes, des rations de vivres et de fourrages.

59. Uniforme des officiers de santé. — Lors de la formation de l’école de médecine qui fut organisée militairement et l'est encore, on donna anx professeurs le grade de principaux et ils en touchèrent le traitement.

L'’uniforme du corps des officiers de santé dut aussi m'occuper. Dans tous les pays, et surtout chez les Orientaux, à la richesse du costume se trouve atta-

chée une certaine considération ; je ne poussai pas mon ambition jusqu'à demander que luniforme des médecins füt, à grade correspondant, plus riche que celui des autres officiers de l’armée, mais je ne voulais pas consentir qu’il le fût moins. J'avais observé en effet, que, même chez nous, l’habit des officiers de santé, auquel on n’accorde que par grâce quelque peu de broderies, n’était pas, à beaucoup près , aussi considéré que l’épaulette que portent les officiers de larmée. J’obtins donc que les médecins auraient exactement le même costume que les officiers de l’armée , qui est très-riche. Les distinctions furent établies de la manière suivante :

Le sous-aide porte l’habit de sous-lieutenant ; l’aidemajor, de lieutenant ; le major de deuxième classe, de capitaine ; le major de première classe, d’adjudant-major ; le principal, de chef de bataillon; linspecteur particulier, de chef de bataillon également ; le membre du conseil de santé, de lieutenant-colonel. La seule différence qui existe se trouve dans les insignes : nous avons vu que, pour les officiers de l’armée, l'étoile dans le croissant fait le même office que l’épaulette chez nous. Au lieu de cet insigne on a adopté, pour les officiers de santé, le caducée médical formé par un serpent qui entoure une massue et placé entre deux palmes. Le sous-aide porte le tout en argent; les aides ont le serpent en or et le reste en argent; les majors de deuxième classe ont de plus une palme en or ; les majors de première classe les deux palmes en or ; pour les principaux le caducée entier est en or; les inspec teurs particuliers ont le caducée garni en diamants ;

les membres du conseil de santé ont de plus une palme en diamants ; le grade d’inspecteur général (c'est celui que j’occupe) et le grade de médecin particulier de S. A. ont le caducée en diamants. Les titulaires en sont beys; suivant qu’ils sont colonels ou généraux, ils ont dans leur insigne une ou deux étoiles.

Ce fut un très-grand point de discussion , que l’admission des chrétiens à l'uniforme et aux insignes. Les chirurgiens arabes furent les premiers à les porter. Dès que j'eus recu le titre de bey , en 1851, je réclamai la réalisation du projet que j'avais vainement sollicitée de tous mes vœux. Je m'efforçai de faire comprendre que puisqu'on avait franchi à mon égard la barrière des préjugés, on ne devait pas faire une distinction pour moi seul, et laisser en dehors des insignes et de l’uniforme militaire le corps des officiers de santé européens. Je réussis, et j'avoue que ce fut pour moi une très-grande satisfaction que d’avoir contribué à faire donner au corps médical la considération dont il jouit en Égypte, et que plusieurs puissances d'Europe ne lui ont pas encore accordée.

La soumission des officiers de santé européens à la discipline militaire fut encore un point vivement discuté. Ils n'étaient pas de simples instructeurs ou de simples professeurs, ils faisaient partie intégrante de l’armée. Il fallait donc nécessairement les astreindre à la discipline militaire. Celle des règlements français leur fut strictement appliquée pour tout ce qui regarde l'exécution du service, les devoirs de subordination et la discipline des corps. Quant aux délits graves dont ils auraient pu se rendre coupables, ils conservèrent

leur droit de nationalité, c’est-à-dire qu’ils demeurèrent sous la juridiction de leurs consuls.

Mes fonctions ne furent pas seulement limitées au service médical; le manque absolu de personnes qui fussent au fait de l’administration des hôpitaux m’a obligé de m'en occuper spécialement. Ici, comme pour la partie médicale , les règlements français n’ont pu être textuellement pratiqués. IL à fallu leur faire subir des changements , afin de les mettre en rapport avec les autres branches de l'administration militaire , incompatibles avec ces règlements par leur grande simplicité. Le ministre de la guerre faisant lui-même directement les achats pour toutes les fournitures , tant en linge qu’en ustensiles, ameublements, aliments , médicaments, etc. , les agents de l’administration comme les chefs des corps n’ont qu’à veiller à ce que chaque objet, conservé le temps exigé par les règlements , etsoustrait à toute dilapidation , soit toujours employé au même usage.

J'ai donc dù me charger du soin d'instruire et de former des officiers d'administration , des commis, des infirmiers, ete ; ce qui n’a pas été la moindre des difficultés que j'ai rencontrées.

60. Administration du service médical. — Voici comment fut organisée l’administration du service médical :

On nomma un inspecteur général d'administration, qui eut ses bureaux auprès du ministre de la guerre. Ce fut à lui qu’aboutirent tous les détails de la partie administrative , et il eut à s’entendre directement avec le conseil de santé sur tout ce qui regarde les besoins

du service. On établit sous sa direction trois classes de comptables. Ceux de première classe furent nommés chefs dans les principaux hôpitaux sédentaires , dans les armées ou dans des corps d'armée. Ceux de deuxième classe furent placés comme chefs dans les hôpitaux de second ordre, ou comme adjoints dans les hôpitaux supérieurs. Ceux de troisième classe furent affectés aux hôpitaux régimentaires , ou adjoints dans les hôpitaux sédentaires de premier et de second ordre. Telle fut la hiérarchie des officiers d’administration.

L'organisation des hôpitaux sédentaires fut à peu de chose près la même que celle des hôpitaux de France. Mais les hôpitaux régimentaires durent être organisés d’une manière spéciale. L’officier d'administration placé à leur tête a sous sa garde et sous sa surveillance tout le matériel ; 1l est secondé par un commis, quatre infirmiers majors , et des infirmiers ordinaires. Ceuxci sont pris en général parmi les soldats. L'expérience a prouvé, en effet, qu'il y a toujours à la suite des régiments des hommes que quelques infirmités rendent impropres au service actif; et ce sont ceux-là que l'on charge des fonctions d’infirmiers. On obtient, par ce système, simplification et économie.

Le matériel des hôpitaux régimentaires méritait quelque considération. Il devait réunir les conditions suivantes : avoir le moins de poids et de volume possible , et présenter en même temps les avantages de la commodité et de la solidité. Voici comment on a satisfait à ces conditions :

ie fer-blance à été Ie a.étal choisi pour les ustensiles

de salle. Ainsi les écuelles , les pots à tisane, les verres et autres vases ont été fabriqués avec cette matière, et on leur a donné la forme conique, de manière qu'ils pussent entrer les uns dans les autres. Cette forme a donc procuré pour ces objets l'avantage de l’économie d'espace et a assuré leur solidité. L'économie d’espace obtenue est telle qu'une seule caisse , de trois pieds de longueur sur un pied et demi de hauteur et un pied et demi de largeur, contient tous les ustensiles de salle nécessaires à deux cents malades. Les ustensiles de cuisine se composent de quatre marmites coniques qui entrent les unes dans les autres, et auxquelles sont joints les trépieds brisés sur lesquels on peut les poser, de quatre casseroles de même forme, et que l’on introduit dans la dernière marmite, ainsi que les cuillers, les passoires, les écumoires, les couteaux, etc.; ils forment une seconde caisse. Quatre seaux pour la distribution des bouillons , des vases de nuit, au nombre de vingtcinq également de forme conique, entrent avec plusieurs autres objets dans une troisieme caisse.

Le linge des hôpitaux régimentaires est toujours calculé pour deux cents malades, et il y a pour chaque malade un sac à paille, un coussin, deux chemises, deux calecons, deux bonnets de toile, trois linceuls, une couverture; tous ces objets sont placés dans des caisses étiquetées.

Chaque bataillon a quatre brancards pour le transport des blessés. Chaque régiment a à sa suite quatre grandes tentes d'hôpital, afin d'y placer les malades. * dans les lieux où il n’y a point de logement.

Les moyens de transport du matériel qui nous ont

paru les plus commodes et les plus praticables pour les armées égyptiennes sont les bêtes de somme, les chameaux et les mulets. Les équipages d’ambulance seraient très-embarrassants et ne pourraient avancer que difficilement à travers les déserts de l’Afrique et les montagnes de la Syrie.

Au commencement de l’organisation, j’eus la pensée de donner aux chirurgiens de petites gibernes pour y placer leurs trousses. Elles sont faites en maroquin et portent un caducée médical, brodé en fil d’or, et une inscription que Percy avait mise sur les têtières des brancardiers : Secours des braves. J'ai vu avec plaisir plus tard que cette innovation avait été adoptée en France.

Les médicaments, et tout ce qui les concerne, formajent naturellement une branche essentielle du service médical. Nous simplifiâmes le plus possible la liste de ceux qui durent être employés dans les hôpitaux. Un formulaire fut rédigé à cet effet. Il a été revu depuis par le conseil de santé d'Égypte, et publié en France. On s’est proposé, dans sa rédaction, de n’adopter que les médicaments d’une action généralement reconnue, de suppléer aux exotiques par les indigènes, de substituer à ceux d’un prix très-élevé les succédanés d’un prix inférieur, de se servir des formules les moins compliquées, et d'exposer les modes de préparation les plus simples. On a voulu aussi qu'il püt servir en même temps aux pharmaciens, comme aux médecins et aux chirurgiens des hôpitaux et des corps, en indiquant les fonctions que chacun d’eux serait dans le cas de remplir dans les différentes positions où il pourrait se

trouver, et en y donnant les instructions et les tableaux nécessaires pour la comptabilité, ainsi que des modèles de demande, d’inventaires, de reçus, etc.

Une pharmacie centrale, établie au Caire, est chargée de préparer les médicaments pour toutes les armées. Des dépôts de pharmacie sont établis, pour l'Égypte , à Alexandrie; pour la Syrie, à Saint-Jeand’Acre, à Alep; pour l'Arabie, à Gedda ; pour le Sennaar, à Cartoun ; pour la Crète, à Candie.

Autant que cela peut se faire, les médicaments sont fournis tout confectionnés pour les hôpitaux régimentaires, afin d’épargner les embarras auxquels des préparations trop compliquées seraient exposées dans les voyages et surtout au milieu des armées. On dose tout ce qui peut être dosé ; et les quantités, après avoir été pesées, sont mises en paquet. On a dü aussi avoir soin de ne choisir, pour les pharmacies d’ambulance, entre les matières équivalentes ou de même nature, que celles qui ont le moins de volume. Ainsi les sels, les extraits sort préférés aux substances et les substances solides le sont aux liquides.

Les caisses d’ambulance ont recu la forme la plus commode pour que, dans le transport et sans décharger les bêtes de somme, on puisse s’en servir au besoin. L'une est exclusivement destinée aux instruments, aux ustensiles et aux objets de pansement. L'autre est affectée aux médicaments ; elle contient des tiroirs dans lesquels chaque chose est placée dans un ordre précis et de la manière la plus sûre, afin que les acccidents du transport né puissent rien endommager. Chaque bataillon a ses deux caisses d’ambulance. Il y a aussi

un approvisionnement de quatre caisses de médicaments. Elle sont placées sous la garde du pharmacien.

Tout le personnel et le matériel du service médical des régiments ont, du reste, été disposés de manière à pouvoir se diviser en quatre parties, afin de suivre aisément les bataillons dans le cas où ils seraient séparés ou détachés. Dans chaque régiment, au premier bataillon restent attachés le major, un aide et un sous-aide, l'officier d'administration et son adjoint, et, à chacun des autres bataillons , un aide, un sous-aide, et un infirmier-major faisant fonction d’officier d’administralion.

Le service de la marine a été organisé sur les mêmes bases que celui des troupes de terre. Il est dirigé par un conseil de santé de la marine établi à Alexandrie.

Telle a été l’organisation du service militaire en Égypte : elle était nécessitée par les lieux. L'expérience a prouvé qu'elle était bonne. Elle réunit en effet toutes les conditions de simplicité qu’exige la rapidité du service militaire. Le duc de Raguse et tous les hommes compétents qui l’ont vue de près lui ont donné leur assentiment. J'avais d’ailleurs, en 1852, pris en France les avis des chefs de médecine et de chirurgie militaire sur cette création, et je puis dire qu'ils l’approuvèrent et voulurent bien lui accorder des éloges.

Cette organisation, introduisant un ordre sévère là où il n’y avait auparavant qu'anarchie et gaspillage, “dut froisser des intérèts. Comme elle me fit quelque honneur et me donna la confiance des autorités et des personnages influents du pays, elle irrita des amourspropres. Mais, en dépit des critiques jalouses, elle

produisit les résultats heureux que lon devait en

attendre. Grâce à elle, la mortalité, auparavant cffrayante , diminua : cette diminution fut due autant à l'amélioration des hôpitaux et du service, qu'aux moyens hygiéniques et aux nouvelles méthodes de traitement qui furent employés.

L'hôpital d’Abouzabel a en quelque sorte servi de modèle à tous ceux qui ont été créés depuis. L'ordre, la propreté qui y régnaient et l'exactitude avec laquelle le service y fut fait, ont mérité, indépendamment de la beauté du local , les éloges de tous les voyageurs qui l'ont visité.

61. Fondation de l’école de médecine. — Encouragé par les succès dont mes premiers efforts furent couronnés, je conçus bientôt l’idée de fonder en Égypte l’enseignement médical, et je fis part de mon projet au gouvernement. Je lui fis sentir les avantages qui résulteraient de l'instruction d’un grand nombre d’Arabes ct de leur agrégation à l’armée en qualité d'officiers de santé militaires. Méhémet-Ali comprit aisément ces avantages ; mais dès que mon projet fut connu, il rencontra de toutes parts des adversaires qui s’efforcèrent de détourner le vice-roi de mon projet. Ils grossirent à ses yeux les obstacles déjà bien assez grands qui se présentaient à sa réalisation. Ils prétendirent que les Arabes n'avaient ni l'intelligence, ni aptitude des autres hommes ; comme si l’histoire ne se chargeait pas de les démentir. Ils dirent que c'était folie d'espérer parvenir à instruire des hommes qui ne comprendraient pas la langue de leurs professeurs. Ils attaquèrent ensuite la capacité de ceux-ci, et se firent surtout une

arme de lopposition que les invincibles préjugés de la religion opposaient à l'étude indispensable de l’anatomie sur le cadavre.

Mais le vice-roi, à l’aide de sa sagacité ordinaire, eut bientôt démêlé les vrais motifs que couvraient ces objections, et l’école fut fondée en 1827, en dépit de tous les opposants, qui n’ont jamais cessé toutefois de la dénigrer impitoyablement et de chercher à lui porter atteinte jusque dans ses bases.

La première difficulté était de décider en quelle langue aurait lieu l’enseignement. L’impossibilité de trouver des élèves connaissant le français, le temps qu’il eût fallu pour les instruire suffisamment dans cette langue, et plusieurs autres motifs me démontrèrent la nécessité de leur transmettre la science médicale dans leur propre idiome. Il s'agissait donc de fournir à des professeurs tout à fait étrangers à la connaissance de la langue arabe les moyens d'opérer cette transmission ; je crus possible de surmonter cette difficulté à l’aide de traducteurs possédant également bien la langue des élèves et celle des professeurs; traducteurs qui devraient être eux-mêmes les premiers élèves et à qui lon enseignerait la science afin qu’ils pussent la communiquer.

Une autre difficulté non moins grande était lintroduction des études anatomiques pour laquelle il fallait vaincre les préjugés de la religion. La religion musulmane commande, en effet, le plus grand respect pour les morts, et admet qu’ils ressentent toutes les mutilations qu’on exerce sur eux. Comme de ce point seul dépendait presque le succès entier de l’entreprise ,

j'employai toutes les ressources pour obtenir la permission de disséquer. Elle me fut constamment refusée par l'autorité; mais je parvins, à force de raisonnements, à avoir un consentement secret de la part des ulémas, sous la condition expresse d’en user avec réserve et toutes les précautions possibles. Aussi, dans le commencement, fimes-nous les aulopsies à l'insu du public et en entourant lamphithéâtre de gardes qui eussent peut-être été les premiers à nous assaillir s’ils s'étaient doutés de ce dont il s'agissait. Peu à peu, les élèves surmontèrent tout préjugé, toute répugnance, et se sont convaincus de l'indispensable nécessité de l'étude de lanatomie. Ils ont porté ensuite cette conviction chez leurs parents, la leur ont fait partager, et aujourd'hui le public est complétement accoutumé à l’idée de la dissection des cadavres.

L'école fut établie à l'hôpital d’Abouzabel.

Cent jeunes gens versés dans la langue arabe y furent réunis et soumis à une discipline sévère. Ils furent distribués en sections de dix qui eurent chacune pour chef le plus instruit. Ces élèves, logés, nourris, vêtus, payés même par l'État, formèrent plutôt un collége qu’une école dans le sens que nous donnons à ce mot en Europe.

Le mode de l’enseignement fut établi de la manière suivante :

1° La lecon était d’abord traduite en présence du professeur qui donnait toutes les explications nécessaires aux traducteurs, afin de leur en faciliter l'intelligence et de s'assurer de l’exactitude de la traduction en en faisant faire le thème.

20 La leçon ainsi traduite était dictée aux élèves.

5° L’explication détaillée en était faite par le professeur ; les chefs de section étaient autorisés à faire des demandes sur tout ce qu'ils ne comprenaient pas, et chargés de répéter après les cours les leçons à leur section respective.

4° Chaque mois les élèves furent examinés sur ce qui leur avait été enseigné, et les places de chef de section mises au COnCOurs.

Cette méthode, qui est en quelque sorte celle de l'enseignement mutuel appliqué à la médecine, exige beaucoup de peine, tant de la part des professeurs que de la part des élèves; mais elle a l'avantage de forcer ceux-ci à se livrer au travail et d'entretenir l'émulation parmi eux.

Les cours professés furent ceux-ci :

1° Les éléments de physique, de chimie et de botanique ;

20 L’anatomie générale, descriptive et pathologique ;

5° La pathologie et la clinique chirurgicale, et les opérations ;

4° La pathologie et la clinique internes;

3° La malière médicale, la thérapeutique ;

6° L’hygiène, la médecine légale ;

7° La pharmacie.

Ces matières furent réparties entre sept professeurs. Afin d'éviter pour une école naissante les inconvénients de la diversité des opinions médicales qui pouvaient exister parmi ceux-ci, il fut établi que les matériaux de l'enseignement seraient puisés dans les meilleurs

auteurs , et que l'instruction, pour être uniforme dans la théorie et dans la pratique, serait fondée sur les principes de l'école physiologique. Les ouvrages de MM. J. Cloquet, Broussais, Lallemand, Magendie, Koche, Sanson, et des autres auteurs remarquables de l'école française, furent pris pour base de l’enseignement.

Chaque année eurent lieu des examens publics, qui durent faire connaître les progrès des élèves et décider de l'avancement des plus capables.

Lors de la création de l’école de médecine, je fis sentir la nécessité d’y comprendre l’enseignement pharmaceulique pour former des pharmaciens militaires. Cette branche importante ne tarda pas en effet à lui être annexée, ainsi qu’une école d'enseignement préparatoire, où cent jeunes Égyptiens de dix à quatorze ans, sachant lire et écrire l'arabe , devaient, pour se préparer à l'étude de la médecine , acquérir préalablement les éléments de l’arithmétique, de la géométrie, de la cosmographie, de l'histoire. Je fis établir aussi une école de langue française, afin de faciliter les rapports des élèves avec les professeurs et de leur permettre de puiser la science dans ses sources mêmes. Enfin je joignis à l'établissement d’Abouzabel une école de sages-femmes et une Maternité, sur laquelle je m’étendrai davantage tout à l'heure.

Mes efforts et ceux de mes collaborateurs furent couronnés de succès. Cinq ans après la fondation de l’école , 1l y avait déjà un assez grand nombre de bons élèves, que l’on put distribuer dans les hôpitaux et dans les corps. Toutefois, ils ne furent placés que dans

les grades de sous-aides et d’aides et sous la direction de médecins européens. Les vingt sujets les plus distingués furent retenus ; huit restèrent attachés à l’école comme répétiteurs, et douze furent conduits à Paris pour perfectionner leur instruction et être mis à même de devenir professeurs dans l'établissement. C'était là en effet le but que nous devions nous proposer ; il fallait, pour fonder quelque chose de solide, nationaliser la médecine en Égypte , et, dans ce but, former des professeurs indigènes, qui transmissent la science sans avoir besoin de l'intermédiaire embarrassant de traducteurs. J’eus aussi en vue, en conduisant ces douze élèves à Paris, de faire authentiquement constater le degré d'instruction qu'ils avaient acquis dans l’établissement d’Abouzabel et de répondre aux reproches non mérités des détracteurs de l’école fondée par nous. Ces élèves soutinrent honorablement en langue française un examen devant l’Académie de médecine de Paris ‘; ils ont recu plus tard le grade de docteur dans la Faculté de la capitale.

Les luttes que j’eus à soutenir, les obstacles que j'eus à surmonter pour fonder l’enseignement médical en Égypte, n’ont pas été, certainement , les seules luttes qu’il m’a fallu engager , les seuls obstacles que j'ai dû vaincre. Le lecteur le comprendra facilement , il lui serait fastidieux que je les énumérasse ; je rappellerai seulement que, pour mener mon entreprise à fin, il m'a fallu plus que de l’activité , de la persévérance et du dévouement ! Je ne sais si c’est l'envie ou le fana-

1 Voir le compte rendu de 1833.

tisme qui mit dans les mains d’un élève le fer assassin dont je fus frappé à trois endroits, dans l’amphithéâtre même de l’école , au moment où je faisais une lecon de chirurgie. Je déclare que je ne dus la vie qu’à l’intervention des assistants qui désarmèrent ce misérable.

Je dois dire ici quelques mots des dispositions et du caractère des élèves auxquels nous avons eu affaire.

C’est après avoir bien étudié les Arabes , et bien reconnu qu'ils étaient essentiellement indolents et fortement enclins à l’insubordinalion , que je crus pouvoir adopter et établir une discipline sévère ; d'autant plus que quelques mois d'expérience m’avaient déjà prouvé qu'avec la douceur seule je ne pourrais rien obtenir.

J'ai souvent été blâmé de cette rigueur, mais elle était si impérieusement réclamée par l'état moral des Égyptiens , que ceux qui s’y étaient le plus opposés dans le principe , finirent par en reconnaitre la nécessité, et sont aujourd’hui bien convaincus que les mœurs des nations européennes ne peuvent être adoptées qu’insensiblement chez un peuple dont la civiiisation commence à peine. Aussi me suis-je relàché de cette rigueur à mesure que les élèves ont acquis plus de connaissances , et ont mieux senti la dignité de l’homme et de leur condition.

En général, les Arabes sont doués de beaucoup d’intelligence et d’une mémoire très-heureuse , mais ils sont extraordinairement portés aux idées merveilleuses, et singulièrement attachés à leurs préjugés. Il a été assez difficile de leur faire abandonner , par exemple , les théories et les systèmes astronomiques et médicaux

des anciens. Ils professent une très-grande admiration pour Aristote.

Les Arabes sont susceptibles de beaucoup d’émulation , ils aiment la gloire et s’enthousiasment avec facilité. J’ai profité de ces dispositions, et j'ai excité chez eux ces sentiments , en faisant établir, dans l’école, des classes , des grades et des insignes. Le succès a parfaitement répondu à mon attente. Dans les examens, les concours, les élèves font des efforts incroyables pour mériter de l'avancement. Un jour, un élève qui n’avait pu obtenir le grade de sous-aide pour lequel il venait de concourir , s’écria devant l’assemblée, « que la mort était préférable à un pareil affront, et qu'il voulait sortir de l’école. » Ceux au contraire qui sont couronnés manifestent la plus grande joie , et sont embrassés, complimentés , fêtés par leurs parents et leurs amis.

Il est de mon devoir de rendre ici à mes collaborateurs le tribut d’éloges dont les succès de l’école d’Abouzabel les rendent dignes. Dans l’organisation de celte école, je me suis toujours aidé de leurs lumières. J'avais appelé dans le principe au professorat les hommes les plus distingués parmi ceux qui se trouvaient en Égypte. Nous avons demandé ensuite à l’'Europe les spécialités que nous n’avions pas sur les lieux. En remplissant la fonction qui lui avait été assignée dans l'œuvre commune, chacun a bien mérité de la science el de la civilisation. Je crois n’être que juste en mentionnant les noms de ceux de mes confrères auxquels l'école égyptienne doit le plus. Je citerai , parmi ceux qui ont contribué à la formation de l’école,

d’abord M. Gaëtani, médecin espagnol, élève distingué de Vacca, devenu plus tard membre du conseil général de santé, médecin particulier du vice-roi et élevé à la dignité de bey, il y a deux ans ; M. Duvigneaux, de la faculté de Paris, à qui son solide talent a valu plus tard d’être mis à la tête de l’école; MM. Celesia et Figari, qui jouissent en Italie d’une réputation méritée, et MM. Bernard et Barthélemy, que leurs lumières et leurs honorables antécédents rendaient éminemment aptes aux fonctions dont 1ls furent chargés. Dans la suite , l'établissement a joui des services de MM. Pruner, jeune médecin bavarois de très-grand mérite, Fisher, autre médecin bavarois, Perron, chimiste remarquable de l’école de Paris , Pachtod, Seisson. On voit que j'ai recherché les hommes de mérite , et que je les ai appelés , à quelque nation qu’ils appartinssent.

TRANSLATION DE L'HOPITAL ET DE L'ÉCOLE DE MÉDECINE D'ABOUZABEL AU CAIRE.

Translation. — Établissement de Casr-el-Ain. — Cabinet d'histoire naturelle. — Hôpital civil. — Le Moristan. — Maternité. — Abyssinicnnes. — École d’accuuchement.— Réflexions sur l’organisation du service médical en Égypte.

62. Translation. — Le lieu où l’école avait dü être établie était naturellement lhôpital d’Abouzabel , où se trouvaient réunis le plus de moyens d'instruction ; car , indépendamment de ce qu'il était le seul qui fut organisé à cette époque , il avait toujours un grand

nombre de malades, qu'il recevait du camp d’instruction de Kanka , composé de 20 à 25,000 hommes; les médecins les plus distingués, parmi lesquels furent choisis les professeurs, y étaient attachés ; enfin, sa situation isolée offrait le double avantage de nous faciliter l'étude de l’anatomie , et de soustraire les élèves aux distractions de la ville , ainsi qu’à l'influence des personnes à qui la superstition faisait considérer comme un sacrilège la dissection des corps humains.

Mais depuis que le camp d'instruction militaire a été éloigné de Kanka : , le besoin de transférer l’école et l'hôpital d’Abouzabel sur un autre point, plus convenable pour les malades et pour l’enseignement , devenait chaque jour plus impérieux. Cinq ans durent s’'écouler avant l'exécution d’un projet que je hâtais de tous mes vœux et de toutes mes forces.

Abandonner un local qui avait coùté des sommes considérables, trouver au Caire un bâtiment assez vaste pour recevoir 1,000 à 1,500 malades, les dépendances nécessaires pour y loger 500 élèves, des salles propres à l’enseignement, c’étaient là des difficultés que le viceroi a aplanies par l’heureuse idée de destiner à lhôpital et à l’école de médecine le grand collège de Casr-el- Aïn, situé entre le vieux Caire et Boulace, en face de l'ile de Raoudah, à peu de distance de la capitale.

Il s’élève sur l'emplacement même de la ferme dite d'Tbrahim-Bey, où les Français, à l’époque de la conquête, avaient établi leur hôpital militaire.

C’est un édifice qui figure sur la ligne des superbes

‘ Kanka, comme nous l'avons déjà vu, est un grand village à trois lieues et demie du Caire, et Abouzabel à une demi-lieue plus loin.

palais qui bordent la rive orientale du Nil, depuis le vieux Caire jusqu’à Boulac.

Il est entouré de belles promenades, sa forme est carrée, 1l a deux étages au-dessus du rez-de-chaussée; toutes les ailes forment un double rang de salles séparées par un corridor ; chaque aile est divisée en quatre salles, contenant chacune cinquante lits. Le rez-de-chaussée se compose de caveaux voütés qui servent de magasins. Au centre de l'édifice est une vaste cour plantée d'arbres. Attenant à l’aile du sud, s’élèvent quatre grands corps de lugis séparés les uns des autres.

Le premier est destiné aux amphithéätres , aux laboratoires de chimie, aux cabinets de physique et d’histoire naturelle.

Le deuxième, aux dortoirs et aux réfectoires.

Le troisième, à la pharmacie centrale.

Le quatrième, aux cuisines, aux bains, aux lavoirs.

Cet édifice forme une cour d’un vaste carré. On voit, d’après cette description qu’il eût été difficile de trouver un local plus complet, mieux entendu, dans une situation plus heureuse.

Les avantages qui résultent de cette translation sont immenses : l’hôpital se trouvant près de la garnison, les malades ont peu d'espace à parcourir. Ils y sont transportés aussi brièvement que possible par la voie de terre, ou par celle du Nil.

Les malades qui étaient partagés entre l’hôpital d’Abouzabel et celui de l'Esbékié (au Caire) se trouvent maintenant réunis dans la même enceinte, et four-

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Mademoiselle Gault, qui joint une excellente éducation à la connaissance parfaite de son art, a bien voulu se charger de ce nouvel enseignement, et les élèves ont déjà fait des progrès remarquables. Leur aptitude étonne surtout lorsqu'on oppose ce qui se passe sous nos yeux aux déblatérations de quelques pessimistes qui ont voulu refuser toute intelligence à la race nègre.

67. Abyssiniennes. — Il est vrai que ces élèves dont nous parlons sont pour la plupart abyssiniennes, et que celles-ci forment une classe à part de la race nègre, quoique marquées de signes extérieurs presque identiques, tels que les cheveux laineux, le teint presque noir, etc.; mais il n’est pas moins incontestable que parmi les négresses qui se trouvent dans lécole, il en est d’une aptitude qui ne le cède en rien à celle des autres races, qui semblent vouloir les exclure de la grande famille des êtres intelligents. Je distinguerai surtout les négresses de Sennaar et de Méroni.

68. École d’accouchement. — Il n'existait donc plus d'obstacles à l’établissement, au Caire, d’une école d'accouchement. Elle a été placée près du nouvel hôpital civil, dans une partie du local destiné aux femmes. Les filles et les femmes de la capitale et des provinces y sont admises, instruites, nourries et habillées aux frais du gouvernement ; elles reçoivent des honoraires à l'instar des élèves en médecine; on accueille de préférence les orphelines, les filles de militaires morts ou en activité de service. La capitale fournit vingt élèves et chaque province quatre, ce qui en porte le nombre à plus de cent. Ainsi se formera bientôt un corr *

d’accoucheuses instruites qui remplacera les matrones les plus ignorantes et les plus superstitieuses du monde. Un simple trait donnera la mesure des moyens, assurément très-extraordinaires, qu’elles emploient dans l'exercice d’un art dont elles semblent s'être emparées au détriment de la nature et de l'humanité : une pauvre femme était depuis trois jours en travail ; les épithèmes, les pessaires , les compositions les plus bizarres et les plus dangereuses avaient élé employés, les amulettes avaient joué leur rôle obligé, lorsqu'une commère propose le moyen efficace de faire danser un enfant entre les jambes de la patiente, pour agiter celui qu’elle portait dans son sein, et provoquer ainsi la sortie.

Il est vrai qu’en Égypte , comme dans tous les pays peu avancés en civilisation , les accouchements malheureux sont rares, surtout parmi les femmes du peuple, parmi les fellahs ; mais la constante inaction des femmes des cités, la vie molle des dames des harems les exposent, comme dans nos contrées, à des accouchements laborieux ; et lorsque la nature ne peut se suflire, les matrones ne sont jamais utiles; souvent même elles font beaucoup de mal; leur ignorance exerce ses effets fâcheux et sur la mère et sur l’enfant aux premiers jours de sa vie. Les matrones ont des secrets pour faire cesser la stérilité ; elles en ont malheureusement de plus certains pour provoquer l’avortement, crime qu’elles commettent sans remords. Lorsqu'une femme ne se soucie pas de devenir mère, détruire l'enfant qu’elle porte parait aux matrones une action toute naturelle, dont elles ne doivent compte

ni à Dieu, ni à la société. Aussi travaillent-elles sans pitié à cette œuvre de destruction.

L’abolition de ces exécrables femmes suivra la formation d’un corps d’accoucheuses instruites qui, en dehors de leur spécialité, rempliront un autre objet d'utilité publique, en traitant les maladies secrètes dont les femmes peuvent être atteintes, maladies qu’une fausse pudeur interdit de confier aux soins des médecins ; et l'empire du préjugé est encore si puissant sur ce point, qu’un homme aimerait mieux voir mourir sa femme ou sa fille, que de déroger à des principes consacrés même dans les traités de médecine des Arabes. Le fanatisme, en excluant les femmes de la société, les a privées du secours de la médecine, comme de leur part de paradis.

Tous ces motifs m'ont engagé à étendre autant que possible l’instruction qui est donnée aux élèves accoucheuses ; elle comprend les cours suivants : 1° les éléments de la langue arabe, de manière à pouvoir lire correctement le cours d'instruction qui leur sera donné ; 2 la théorie et la pratique desaccouchements ; 9° les soins hygiéniques à donner aux femmes enceintes, à celles qui sont en couche et aux enfants nouveau-nés ; 4° la manière de traiter les maladies légères; 5° les principes de chirurgie élémentaires suffisants pour traiter les tumeurs inflammatoires, les pansements des plaies simples, des cautères, des vésicatoires, des sétons ; 6° la manière de pratiquer la saignée, la vaccination, l'application des ventouses et des sangsues ; 7° la connaissance et la préparation des médicaments les plus usuels. L’enseignement deviendra cha-

que jour plus facile. Nous avons déjà des élèves assez instruiles pour enseigner dès à présent, sous la direction d’une maîtresse étrangère, l’art des accouchements.

69. Réflexions sur l’organisation du service médical en Égypte. — Voilà l’esquisse complète de l’état du service de santé et de l'enseignement médical en Égypte. Je puis dire sans orgueil, et en m'en rapportant à l’opinion des hommes compétents, que notre école de médecine du Caire, par le fait de son organisation , du régime collégial auquel sont soumis ses élèves, du système de l’enseignement, de la réunion dans un même lieu de tous les moyens d'instruction théorique et pratique, est un établissement unique en son genre , et qui a mérité les éloges de tous ceux qui l'ont visité.

Je ne crois pas avoir besoin de m’étendre sur les résultats civilisateurs que doit avoir sa fondation en Égypte. Il est aisé de les concevoir; j'en ai indiqué plusieurs. J’ajouterai qu'il s’en est déjà produit un très-grand nombre , parmi lesquels il en est qui ne sauraient être détruits, quoique les sceptiques veuillent afficher des craintes sur l'avenir. De cette sorte, sont les traductions en arabe des meilleurs ouvrages de médecine de l’Europe, traductions faites au Caire, publiées à un grand nombre d'exemplaires, et qui, désormais soutenues par les traductions de tous les ouvrages nouveaux de quelque valeur, consolideront à jamais la science parmi les Égyptiens. L'école de médecine a été déjà et sera toujours un foyer de lumières rayonuant sur {oute la population. Ainsi, nous avons déja

vu s'opérer chez nos élèves les plus heureux changements : le fanatisme s’est effacé presque entièrement de leurs esprits ; ils ne considèrent plus les merveilles de la physique, de la chimie et de l'astronomie comme des opérations diaboliques ; certains météores, tels que les éclairs, le tonnerre, comme des effets de la colère divine ; ils s'expliquent, sans recourir à la foi aux miracles, les autres phénomènes de la nature. Ces progrès intellectuels portés dans les familles y fructifient peu à peu, et de là se répandent parmi leurs compatriotes.

J'avoue que j'ai été flatté des hauts encouragements, des éloges précieux qui ont été donnés publiquement à mes efforts et à mon œuvre par les personnages illustres qui ont visité l'Égypte. Je crois devoir leur en témoigner ici toute ma reconnaissance ; mais qui pourrait croire que toutes les peines que nous avons prises pour faire réussir une institution que l’on eùt duù couvrir de bienveillance , lors même qu’elle eùt été imparfaite, car dans ce cas elle aurait été encore d’une immense utilité, ont été accueillies, par certaines gens , avec des attaques qu’une haine intelligente ne se serait pas permises. Des calomnies virulentes furent dirigées , il y a quelque temps, par une feuille orientale , contre l’école de médecine. Elles mirent les professeurs dans la nécessité de publier la lettre suivante que je transcris : , parce que , abordant les atiaques dont l’école a été ou peut être encore l’objet, elle les réfute et me parait de nature à éclairer les lecteurs.

* Elle a été publiée dans l'édition d'Orient du Sémaphore de Marseille, qui jouit à bon droit dans tout lie Levant d'une lrès-grande influence.

ET MÉDECINE DES ÉGYPTIENS. 394 Le Caire, 5 décembre 1838.

A M, le rédacteur du JOURNAL DE SUYRNE.

« Nous avons lu dans votre journal du 17 novembre un article où, à propos du projet d'établissement d’une école de médecine à Constantinople , vous attaquez de la manière la plus violente celle du Caire, et n’épargnez pas l’injure au corps entier de ses professeurs.

« Le système que vous avez adopté de critiquer tout ce qui se fait dans ce pays nous explique votre langage. Si pourtant quelque chose devait trouver grâce devant vous, c'est assurément un établissement tout d’humaunité et de science. L'esprit de parti s’est toujours arrêté devant les créations qui ont eu pour objet le soulagement des hommes , et la brutalité des guerres respecte le drapeau noir qui protége l’asile des malades.

« Nous n’entrerons pas dans de longs détails pour prouver que l’organisation première de l’école était aussi régulière, aussi complète que les circonstances le permettaient. Depuis, l'institution a recu les améliorations et les développements que le temps et lexpérience devaient naturellement amener, et, telle qu’elle est à présent, nous ne la croyons pas de beau-

coup inférieure à celles d'Europe pour l'étendue de l’enseignement et la solidité des études. Quant à nous. sans avoir la vaniteuse prétention de nous égaler aux professeurs de nos facultés, où tous nous avons reçu notre instruction scientifique et les titres qui la constatent, nous avons conscience de pouvoir enseigner

avec quelque succès ce que nos maîtres, les livres et une assez longue pratique nous ont appris.

« Pour ce qui est des ressources matérielles , l’établissement du Caire n’a rien à envier à ceux du dehors ; et mêmeil n’en existe guère ailleurs, que nous sachions, où se trouvent réunis, comme Ici, tous les moyens d’instruction théorique et pratique ; notre école possède une bibliothèque, des cabinets de physique , de chimie et d'histoire naturelle, des collections complètes de matière médicale et d'instruments de chirurgie , des pièces d'anatomie artificielle, de vastes amphithéâtres et des laboratoires où se font en grand toutes les opérations chimiques et pharmaceutiques , enfin la pharmacie centrale et un grand hôpital qui présente tous les genres de maladies chroniques et aiguës. Nous pourrions ajouter un autre avantage, celui d’avoir les élèves casernés et soumis au régime collégial.

« Reste à parler du mode de transmission, sur lequel vous paraissez n’avoir pas assez réfléchi.

« Nous ne pensons pas avec vous qu'il soit rigoureusement nécessaire que la personne appelée à servir d’intermédiaire entre le maître et les élèves possède la science qui doit être enseignée. Il suffit, à notre avis, qu’elle connaisse également bien les deux langues et qu’elle soit capable de comprendre les lecons qui Jui

sont expliquées. La version une fois faite , il est facile

au professeur de la contrôler en exigeant l'opération inverse , le thème. Ce double exercice achève de donner au traducteur le parfaite intelligence de son texte, et 1l est hors de doute que la leçon ainsi préparée soit transmise avec une exacte fidélité.

« Il suffirait de ce simple exposé pour réduire au néant vos accusations mensongères et Vous convaincre d’absurdité quand vous dites que l’école d’ Abouzabel ne peut créer que des infirmiers. Et vous avez espéré qu'une calomnie aussi grossière trouverait crédit; que vous réussiriez à faire accroire que des médecins qu’on a jugés dignes de ce nom répudiassent tout d’un coup des précédents honorables , oublieux de leur dignité et de leur honneur, se ravaleraient au point de consacrer leur vie et ce qu'ils ont d'instruction à ne former que des garde-malades, de misérables panseurs de plaies!

« Quant au fait que vous avancez qu’Zbrahim-Pacha aurait cru ne pouvoir faire d’autre usage des meilleurs sujets de l’école d’ Abouzabel que de les employer dans ses hôpitaux en qualité d'infirmiers, il est de même force que l’assertion qu'il était destiné à appuyer , et nous ne croyons pas qu'il valüt la peine d’être sérieusement démenti. Toutefois , nous voulons bien vous apprendre que de cinq cents officiers de santé que nous avons donnés à l’armée ou aux autres services , il w’en est pas un seul qui ait été renvoyé dans la classe des infirmiers ; que parmi eux on compte déjà un médecin principal , grand nombre de majors et d’aides ; que , dans plusieurs régiments et dans quelques hôpitaux , ce sont des Arabes qui dirigent en chef le service , et que quelques-uns remplissent à l’école les fonctions de professeurs adjoints concurremment avec leurs camarades reçus docteurs à la Faculté de Paris ; qu'il est faux que les plus habiles soient tout au plus capables de faire quelques pansements et d'exécuter quelques bien minces opérations de très-petite chirurgie ,

puisque beaucoup d’entre eux ont fait des opérations importantes , telles que la réduction des luxations , des fractures, la taille, la cataracte , etc., et qu'ils ont traité avec succès les maladies les plus difficiles. Toutefois, nous sommes loin de prétendre qu'il n’est sorti de nos mains que des sujets de mérite. Et quelle est l’école au monde, même la plus renommée, où l’on n'observe des inégalités dans la valeur des hommes qu'elle a produits? Les mêmes causes qui s'opposent partout ailleurs à un succès général existaient ici, augmentées des difficultés inséparables de la fondation.

« L'école d’ Abouzabel, ajoutez-vous, n’a jamais été qu’une ridicule parade exploitée par un charlatanisme d’une certaine habileté. Ici l’'insulte ne nous atteint pas seuls, elle s'étend à tous les hommes qui, ayant mandat ou qualité pour observer nos travaux et en constater les résultats, se seraient laissé prendre, dix années entières, aux piéges du charlatanisme. Ainsi, à vous en croire, les ministères de qui l’école a suecessivement relevé, le conseil général de santé, son inspecteur naturel, ce nombre considérable d’hommes spéciaux, de savants de tous les pays qui ont assisté à nos travaux de chaque jour, qui ont vu passer sous leurs yeux tous nos élèves un à un dans les examens généraux, auraient été dupes ou complices d’une jonglerie. Mais que direz-vous des douze élèves arabes qui, conduits à Paris cinq ans après la création de l’école, soutinrent, dans le sein même de l’Académie royale de médecine, un examen où des questions difficiles d’anatomie , de physiologie , de médecine et de chirurgie furent traitées, et prouvèrent par leurs réponses qu'ils

avaient reçu une instruction à peu près égale à celle qui se donne dans la plupart des facultés? Vous n’oserez pas sans doute accuser d'erreur ou de mensonge des examinateurs tels que Dupuytren, Dubois, MM. Orfila, Marc, Pariset, Cloquet, Roche, Sanson, Breschet, Bégin, dont les suffrages sont enregistrés dans le procès-verbal de la séance que nous vous adressons.

« Non, monsieur, nous ne craignons pas que votre attaque enlève à l’école du Caire la réputation que lui ont acquise dix années de succès, ni à ses professeurs l'estime des hommes impartiaux. Nous avons la confiance, au contraire, que vous n’aurez rencontré, comme vous le prévoyez, que le blâme et l’incrédulité ; on s’étonnera qu’un journaliste, dont le devoir est d’aider au progrès du pays où il a placé sa tribune, n’ait que des paroles de mépris pour des compatriotes qui travaillent consciencieusement à une œuvre de bien, et de critique acerbe pour une institution dont la création seule fut déjà une victoire sur les préjugés, qui n’a pas seulement pour objet de ressusciter dans la patrie des Rhazès , par les sujets qu’elle forme et les ouvrages qu’elle traduit, une science destinée à sauvegarder la santé publique et à détruire ces fléaux si funestes aux populations d'Orient ; mais qui, appelant à elle, par sa nature même, les différentes connaissances humaines, devient comme un centre d’où s’échappent des germes féconds de civilisation.

« Vous devez voir, monsieur , dans cette réfutation de votre article, non le commencement d’une polémique dans laquelle nous ne voulons pas nous engager, mais l’accomplissement d'un devoir qui nous est imposé

par l'intérêt que nous portons à un établissement aux succès duquel nous consacrons nos travaux, par le sentiment de notre propre dignité, et par le besoin de prémunir l'opinion publique contre les fausses impressions que vous auriez pu faire naître dans les esprits mal informés. Il était d’ailleurs à craindre que vos assertions n’eussent pour effet de paralyser les intentions philanthropiques du sultan Mahmoud, dont vous avez, en cette circonstance, trahi les intérêts en même temps que ceux de la science et de l'humanité; et nous croirons avoir rendu un véritable service à l’un et aux autres si, en prouvant que l’on a pu établir avec avantage une école de médecine en Égypte , nous confirmons le sultan dans le projet d’en créer une à Constantinople.

« Nous pensons , monsieur, qu’il vous restera assez d’impartialité pour donner place à cette lettre dans le prochain numéro de votre journal.

es M A

« Nous avons l’honneur , monsieur, de vous saluer. « Signé DuviGNEAU, PRUNER , PERRON, FISCHER, Pacraon, SEIsson , FIGaRI, DELSIGNORE,

Desroucues, CLor-BEy. »

Pour compléter tout ce que j’ai dit sur l'organisation médicale, je dois ajouter qu’en quittant l'Égypte, dans le courant du mois de mai 1859, pour venir en Europe | rétablir ma santé qui me donnait des craintes sérieuses, j'ai cru devoir adresser aux ministres de l’intérieur et de l'instruction publique un rapport détaillé sur la situation du service, dans lequel je signalais les améliorations dont il était susceptible. Je regardai cela comme une

obligation imposée par ma charge, et surtout par la crainte qu'après mon départ, des intrigues, des ambitions, ne vinssent désorganiser ce que j'avais créé avec tant de peine. D'ailleurs, ces pièces me dégageaient de toute responsabilité pour ce qui pouvait advenir pendant mon absence. Elles prouveraient au besoin que je n’avais rien omis dans mes prévisions.

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