MÉDECINE ET ÉCOLE VÉTÉRINAIRE. — HARAS DE CHOUBRAH
État de la médecine vétérinaire ayant Méhémet-Ali. — Fondation de l'école vétérinaire. — Organisation du haras de Choubrah. — Translation de l’école vétérinaire à Choubrah.
70. État de la médecine vétérinaire avant Méhémet- Ali.— L'origine de la médecine vétérinaire doit avoir été contemporaine de la naissance de la médecine proprement dite, et remonte par conséquent à l’antiquité la plus reculée. De tout temps, en effet, le pasteur, lagriculteur, le guerrier qui ont vu souffrir ou dépérir, minés par une maladie extérieure ou cachée, leur brebis, leur bœuf, leur cheval , ont recherché la cause de leur mal et le moyen de le combattre. L’intérêt leur con- seïllait, dans la guérison de l’animal domestique, la conservation de leur propriété. Le sentiment inné de pitié sympathique , qui porte l’homme à secourir tous les êtres qui souffrent sous ses yeux, et aussi l’attachement que l’habitude nous inspire pour les objets inanimés et animés qui ont été longtemps les témoins de
nos bons et de nos mauvais jours, et les auxiliaires utiles ou agréables de nos travaux ou de nos plaisirs, ont dù exciter à toutes les époques les propriétaires d'animaux domestiques à deviner le secret de leurs maladies, et à étudier les moyens propres à les conserver en bonne santé.
Toutefois les progrès de la médecine des animaux n'ont pas pu marcher à pas égal avec ceux de la médecine humaine. D’abord, la première de ces sciences ne devait pas exciter un intérêt aussi puissant que la seconde. Ensuite, les observations sur lesquelles elle devait être fondée, étant moins sûres, moins fréquentes et plus difficiles à préciser , exigeaient nécessairement plus de temps pour être réunies en un corps de doctrine. Aussi ne voyons-nous pas que les Grecs aïent porté la science vétérinaire au point où ils ont élevé la médecine. Ce n’est que depuis que lillustre Claude Bourgelat fonda en 1762 l’école de Lyon, et en 1765 celle d’Alfort, que la médecine vétérinaire fut professée systématiquement, étudiée avec méthode, et fut par conséquent constituée science.
Les monuments de l’antique Égypte ne font pas plus de révélations sur la médecine vétérinaire que sur la médecine humaine. Les anciens auteurs arabes ont bien laissé dans leurs ouvrages quelques parties qui se rapportent à la science vétérinaire ; mais ce qu'ils ont écrit à ce sujet est dicté par un empirisme arriéré. On peut dire avec raison que toute la médecine vétérinaire des Orientaux consiste en pratiques routinières. Il'est vrai que l'expérience a consacré chez eux quelque chose de bon, de raisonnable, d’utile , et cela se con-
çcoit. Amateurs exaltés des chevaux de bonne et belle race , les Orientaux ont dù veiller avec un soin particulier à tout ce qui concerne ces animaux, et recueillir sur eux une foule d'observations fructueuses. L’Arabe, lui surtout, si renommé pour l’amour qu’il porte à son cheval, pour le poétique attachement qui l’unit à son agile jument, pour l’espèce d'intimité romanesque, si je puis ainsi m'exprimer, qui préside à ses rapports avec elle ; l'Arabe , qui partage tout avec sa généreuse monture, sa tente lorsqu'il campe, sa sobre nourriture et sa boisson si précieuse dans le désert; l’Arabe, plus familier que tout autre avec les mœurs et les besoins. du cheval, a dù, plus que tout autre aussi, acquérir des connaissances variées sur ses maladies.
Mais ces connaissances, corrompues par la routine, comprimées par l'ignorance générale, n’ont pu être coordonnées d’après des bases scientifiques. Aussi, rien n’est moins fondé que la prétention qu’affichent les musulmans à être les meilleurs vétérinaires, de même qu'ils se croient les connaisseurs les plus habiles en chevaux.
71. Fondation de l’école vétérinaire. — Avant le gouvernement de Méhémet-Ali, le peu de médecine vétérinaire qui se trouvait exercé en Égypie l'était par des maréchaux. La maréchalerie entrainait en effet quelque connaissance des maladies de la race chevaline, des affections du pied surtout , auxquelles elle est le plus exposée. Ce ne fut qu’en 1827 que le vice-roi appela des vétéritaires d'Europe. À cette époque, des épizooties s'étaient manifestées en Égypte et exerçaient surtout leurs ravages parmi les bœufs employés à Ro-
sette au mondage du riz. Les Européens qui approchaient le vice-roi lui dirent à cette occasion qu'il y avait en Europe des médecins pour les animaux de même que pour les hommes, et lui conseillèrent de mettre à profit sur ce point, comme il Pavait déjà fait pour beaucoup d’autres choses, les lumières de la civilisation. Le vice-roi, pour lequel un bon conseil wa jamais été inutile, ne négligea pas celui-là, et fit venir d'Europe deux élèves distingués de l’école d’Alfort, MM. Hamont et Pretot. Ces messieurs rendirent, à Rosette, les services que l’on attendait d’eux, et, peu de temps après leur arrivée, concurent l’idée de former une école spéciale. À cette époque, l’école d’Abouzabel avait déjà obtenu quelque succès. M. Hamont, qui s'était trouvé en relation avec le conseil de santé, à cause des divers besoins en instruments, médicaments, etc., qu'il éprouvait à Rosette, lui fit part de son projet. Il fut très-bien accueilli par ce conseil, et , pour ma part, je déclare que je l’appuyai de tout mon pouvoir. Ce fut le conseil de santé qui plaida auprès du ministre et du vice-roi la cause de M. Hamont. Chargé par le ministre d'examiner les règlements de l’école projetée et de lui procurer les élèves , il s’acquitta de ces soins, fournit à M. Hamont des élèves d’Abouzabel , et proposa de leur faire la même condition qu'aux étudiants en médecine, c’est-à-dire de leur donner les grades semblables de sous-aide, aide, etc.
L'école vétérinaire, établie d’abord à Rosette, était, dans cette ville, trop éloignée de la capitale pour pouvoir produire des fruits. Elle manquait de tout, et malgré le talent, l’activité, le zèle que M .Hamont déployait,
les résultals ne récompensaient pas ses efforts. Il comprit l'avantage qu’il y aurait pour lui à être placé près de l’école de médecine d’Abouzabel. Là, en effet, se trouvaient matériel et personnel, un cabinet de physique, un laboratoire de chimie et des professeurs de diverses sciences qui pourraient être utiles aux uns et aux autres élèves. D'ailleurs, dans l’école de médecine, les principaux ouvrages avaient déjà été traduits, et la terminologie scientifique avait été consacrée. Pour notre part, nous vimes avec plaisir le rapprochement auquel songeait M. Hamont, car l’enseignement de la science vétérinaire pouvait être avantageux à l’étude de la médecine. La translation fut accordée, et M. Hamont arriva à Abouzabel avec un petit nombre d’élèves qui furent logés dans les dépendances de l'hôpital, en attendant que les constructions spéciales qui leur étaient destinées fussent achevées.
L'école vétérinaire prit dès lors un très-grand développement. On plaça une centaine de jeunes gens dans le beau local qui fut élevé pour elle. Ces élèves furent traités sur le même pied que les étudiants en médecine, c’est-à-dire qu’ils furent logés, nourris, vétus et payés par l'État. On appela d'Europe des professeurs ; des examens annuels constatèrent publiquement les progrès des élèves. Enfin, un enseignement régulier fut établi, et l’école fournit des sujets aux régiments de cavalerie.
72. Organisation du haras de Choubrah.— Quoique la médecine vétérinaire fût enseignée à Abouzabel, le haras qui était établi à Choubrah n’était pas encore dirigé d’après les principes et par des hommes de l'art.
De nombreuses maladies qui s'y manifestèrent en 18535 y firent appeler M. Hamont, qui fut chargé de rechercher sur les lieux les enzooties fréquentes qui ravageaient l'établissement , et d'indiquer le moyen d'en prévenir le retour.
Le travail qu’eut à entreprendre M. Hamont ne fut pas peu considérable : tout était à refaire. L’ignorance des Arabes dans ce qui se rapporte à la conservation et à la multiplication de la race chevaline était profonde. Ils tenaient immobiles, les quatre membres garrottés et dans des écuries basses et sans divisions, leurs juments et leurs étalons, tous vieux, malingres, ou atteints de vices héréditaires; sous le ventre de leurs mères gisaient les poulains chétifs et catarrheux. Les individus malades étaient confondus avec ceux qui étaient sains. Pendant cinq mois de l’année , suivant une malheureuse coutume du pays, les étalons, les juments, les poulains infirmes ou valides étaient attachés à des piquets jour et nuit, sans pouvoir guère se mouvoir, dans des champs où le trèfle vert formait leur nourriture exclusive. Au retour des pâturages, on ne leur ménageait aucune transition du vert au sec, et celui-ci consistait, pendant tout le reste de l’année, en orge et paille distribués à tous sans distinction. On ne tenait point de registre généalogique ; la monte se faisait sans règle. On présentait une jument au premier étalon venu, sans s'inquiéter si les formes de lun convenaient aux formes de l’autre ; on ignorait entièrement les bons effets d’un appareillement raisonné. Du reste, un grand nombre de femelles avortaient, parce que les entraves qui garrottaient leurs pieds gênaient
le développement de leur ventre. Les jeunes chevaux n'étaient pas suffisamment nourris. A l’âge d’un an, ceux qui avaient échappé aux enzooties étaient évacués sur des dépôts situés au Caire. Là, même régime, même tenue.
Comme nous l’avons dit , tout était donc à refaire , et voici comment le haras de Choubrah a été reconstitué d’après les vues que M. Hamont exposa à S. A. dans un rapport détaillé :
Le nouvel établissement forme un parallélogramme de 280 mètres de longueur sur 180 de largeur. Il est divisé, dans le sens de sa longueur, du nord au sud, en deux compartiments séparés par des cours spacieuses. Les murs, construits en pierre de taille, ont 18 pieds de hauteur et sont percés de larges et hautes fenêtres. Les écuries sont disposées de manière à ce que les chevaux, placés à droite et à gauche, se trouvent face à face. Cette disposition nouvelle permet au visiteur de saisir d’un coup d’œil les formes du cheval. Une allée mitoyenne divise l’écurie en deux portions semblables. Les juments pleines ou nourrices sont libres dans des stalles, auxquelles se trouvent fixés des râteliers-corbeilles, où l’on dépose la nourriture verte. Des parcs d’une grande étendue, fermés par des haies vives, entourent les écuries ; ils sont séparés du haras par de grandes grilles en fer. Des terrains destinés à la culture des plantes fourragères , indigènes ou exotiques , ont élé annexés à cette création.
Le vice-roi à enrichi l'agriculture égyptienne de plantes très-avantageuses à un établissement comme
celui de Choubrah : la luzerne, le sainfoin, dix variétés d'avoine, autant de trèfle et d’autres végétaux importants ont été introduits. Les semences étrangères propres à la formation des prairies artificielles ont été également importées. Je citerai parmi celles-ci une luzerne cultivée depuis longtemps à la Mecque et d’un produit presque incroyable. Lorsqu'elle est bien arrosée , elle peut, en été, être fauchée trois fois par mois.
Tous les chevaux à peu près sont aujourd’hui dégagés des entraves qu'ils portaient autrefois. Les poulains, auparavant enfermés, sont libres dans les parcs ; leur nourriture est plus variée et plus abondante. Sur un registre sont inscrits l’époque des montes , la désignation des étalons et les temps des mises-bas. La saillie a été calculée de facon à ce que les deux tiers des naissances aient lieu au printemps. Les juments et leurs nourrissons sont placés le matin dans de gras pâturages, et rentrent le soir dans les écuries. Dès que les poulains sont en état d’être sevrés, c’est-à-dire ordinairement à l’âge de trois mois, on leur donne, outre les aliments verts, qu’ils ont à discrétion, quatre ou cinq livres d’orge moulue.
On conçoit que ces réformes aient dû être suivies de bons résultats pour l'espèce chevaline d'Égypte : les maladies ont beaucoup diminué; les poulains sont plus abondants et plus beaux. L’un des principaux vices des productions de l’ancien haras était le défaut de taille; grâce au.système habilement pratiqué par M. Hamont, ce défaut disparait peu à peu ; aujourd’hui les poulains de deux ans sont plus hauts que les che-
vaux de quatre ans obtenus dans l’ancien établissement. |
Le haras actuel peut contenir mille chevaux ; il renfermait en 1858 trente-deux étalons arabes, quatre cent cinquante juments d'Égypte, quatre-vingts poulains de deux ans, cent cinquante d’un an, et cent plus jeunes. Le service est fait par trois cents hommes, employés comme palefreniers ou destinés aux travaux de culture. Il sont soumis au régime militaire , nourris, vêlus et payés par le gouvrenement.
Le vice-roi a l'intention d'établir des haras secondaires dans la haute et basse Égypte, afin d'opérer en grand la multiplication et l'amélioration de l’espèce chevaline.
75. Translation de l’école vétérinaire à Choubrah. — Après que l’école de médecine eut quitté Abouzabel, aucun motif n’y retenait plus l’école vétérinaire, car ceux qui l’y avaient conduite cessaient d’exister. Plusieurs des causes qui décidèrent le gouvernement à déplacer l’école de médecine devaient le déterminer à faire abandonner par l’enseignement vétérinaire l’établissement d’Abouzabel. Abouzabel se trouvait en effet à six ou sept lieues des corps d'armée; les animaux avaient à traverser une portion du désert pour s’y rendre; la longueur et les incommodités du trajet aggravaient l’état des malades et souvent accéiéraient leur mort. Cet obstacle enlevant à l'observation des élèves les maladies aiguës, faisait une très-grande lacune dans l’enseignement pratique. Il était donc important de le faire disparaître. On en avait le moyen en réunissant l’école au haras de Choubrah. Cette réu-
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nion devait produire en outre de très-heureux résultats, car elle offrait l'avantage immense de permettre aux élèves de perfectionner leur savoir par une pratique journalière et large. Le conseil de l’instruction publique apprécia ces avantages; la translation fut opérée.
L'école de Choubrah contient aujourd’hui cent vingt élèves. L'enseignement y est donné par cinq professeurs, tous Français, qui ont pour auxiliaires deux ulémas réviseurs et deux traducteurs. Les études durent cinq années ; les principaux ouvrages de médecine vétérinaire ont été traduits du français en arabe, et sont entre les mains des étudiants. Les cours professés sont ceux de physique et de chimie appliquées , de botanique, d'anatomie descriptive et générale, de physiologie , de pharmacie , de matière médicale , de pathologie interne et externe et d'éducation des animaux domestiqnes.
Les élèves sont chargés, sous la conduite des professeurs, du traitement des animaux malades , de l’établissement des régiments de cavalerie, des dépôts de remonte , etc., qui sont réunis dans un grand hôpital, situé dans le voisinage du haras.
Je ne terminerai pas cet article sans dire que, malgré l’appui que j’ai donné à l'institution vétérinaire, et quoique l’école de médecine lui ait rendu de grands services, il s’est élevé quelquefois des conflits entre M. Hamont et moi. Je rends volontiers hommage au talent, au zèle, à l'énergie qu’a déployés M. Hamont; je me garde de vouloir empiéter sur une branche scientifique qui n'est pas ma spécialité ; mais je persiste à
demeurer convaincu de l'utilité du plan que j'avais proposé relativement à l’école vétérinaire. Je désirais qu’on la fondit dans l’école de médecine , ou du moins que l’on en fit une section de celle-ci et que l’on rendit communs à toutes les deux les cours de physique, de chimie, de botanique, de matière médicale et de pharmacie. Il y avait à cela, entre autres avantages, celui de l’économie. D’un autre côté, comme les mêmes magasins, la même pharmacie centrale, les mêmes dépôts de médicaments fournissaient également au service médical et au service vétérinaire ce dont ils avaient besoin , il me semblait naturel de faire entrer un médecin vétérinaire dans le conseil de santé. M. Hamont a toujours repoussé cette fusion qui me paraît, soit dit en passant, flatteuse pour le corps vétérinaire. Elle existe d’ailleurs en Europe dans différents États ; elle est désirée en France et j’ai en faveur de ma manière de voir l'avis de beaucoup d'hommes de mérite.
M. Hamont ni personne ne verront, je l'espère, dans ce qui précède, rien de personnel ni de prétentieux. Je n’ai voulu qu'exprimer une opinion qui m’avait séduit, qui me paraissait en rapport avec les besoins de l'administration d’un petit État qui ne peut se tailler raisonnablement sur de grands patrons , et pour lequel aucune économie justifiée par la logique n’est jamais sans importance.
Des voies de communication et des moyens de transport.