S III
L'ISTHME DE SUEZ ; — PROJET DE JONCTION DE LA MER ROUGE A LA MÉDITERRANÉE ; CHEMIN DE FER DU CAIRE A SUEZ; RÉSULTATS DE LA JONCTION DES DEUX MERS.
Résultats de la jonction des deux mers. — Canaux entrepris pendant lantiquité pour lier le Nil à la mer Rouge . — Canal des Arabes. — Importance et possibilité de la construction d’un canal de la mer Rouge à la Méditerranée. — Chemin de fer.
29, Tout le monde sait que la mer Rouge n’est séparée de la Méditerranée que par un isthme sablon-
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neux qui n’a pas plus de vingt lieues de largeur.
Sans doute, à l’époque antéhistorique où la mer Méditerranée , s’avançant jusqu’au cœur de l'Égypte ; formait un golfe parallèle à la mer Rouge , ces deux mers durent communiquer ensemble.
Cette opinion est confirmée par l’aspect des lieux qui sont bas , renferment des lacs salés, et sont formés d’alluvions maritimes. Elle a été partagée par plusieurs écrivains.
L’isthme de Suez est un obstacle qui, empêchant la navigation directe entre les nations commerçantes de l’Europe et les vastes contrées que baigne l'Océan indien , la condamne à faire un immense détour.
La communication entre les deux mers abrégerait la navigation de Marseille, Gênes, Livourne , Trieste, etc., dans les Indes, de plus de trois mille lieues ; celle de Londres et d'Amsterdam à Java et en Chine, de plus de deux mille lieues ; celle de New- York, dans les mêmes ports, de mille lieues ; on éviterait le double passage sous la ligne, les maladies et les dangers de ces parages.
L'importance de cette communication, quoiqu’elle n’ait jamais été aussi grande qu’à notre époque, a été sentie de tout temps. Le grand Sésostris paraît avoir été le premier qui ait conçu le projet de faire communiquer les deux mers par un canal. Il donna à cette entreprise un commencement d'exécution ; il lia le Nil à la mer Rouge par un canal qui, d’après Diodore de Sicile, s’étendait depuis Memphis jusqu’à Clysma. Plus tard , un de ses successeurs, Néchos, s’occupa aussi de cette jonction qui ne fut point terminée. D’a-
près Hérodote , les premiers travaux, qui coûtèrent la vie à cent vingt mille hommes, furent arrêtés sur la réponse de l’oracle qui , consulté par Néchos , lui dit : « que la construction du canal projeté ouvrait aux étrangers l'invasion de l'Égypte. » Le projet de l’entreprise de Néchos fut, sous la direction des Perses, continué par Darius , fils d’Hystaspes, et enfin terminé par Ptolémée Philadelphe , qui lui donna son nom. Strabon rapporte qu'il le fit garnir de barrières trèsingénieuses qu'on ouvrait pour laisser passer les vaisseaux et qu'on refermait ensuite très-promptement ; ce canal , au dire de Pline et de Strabon, était large de cent coudées, avait une profondeur de trente pieds et cinquante lieues de longueur. Il permettait une libre navigation aux vaisseaux à voiles qui pouvaient se croiser sans accident , pouvaient y marcher de front et parcourir le trajet pendant deux ou trois jours. Ce canal , qui porta le nom de canalis Ptolemœus, par- “ait de la branche pélusienne du Nil, au-dessous de Bubaste, non loin du Delta , et allait se rendre à Assinie, ville bâtie sur la pointe la plus septentrionale du golfe Arabique. Ainsi que nous l'avons vu, il traversait à moitié chemin le lac Amer, de même que le Rhône traverse le lac de Genève. Les vaisseaux de la mer Rouge, arrivés à la branche pélusienne du Nil, pouvaient descendre dans tous les ports égyptiens de la Méditerranée ou remonter le fleuve jusqu'à Memphis et de là jusqu’à Thèbes. Le canal de Ptolémée , fournissant aussi une irrigation abondante dans la ligne la plus étendue de l’isthme de Suez , fertilisa ce territoire qui se couvrit bientôt d’opulentes cités. En par-
tant de la branche pélusienne on trouvait à gauche la ville d’Æeroopolis, plus loin Bubastis, Phagroriopolis, ainsi que Serapeum, non loin d’Arsinoë.
Sous l’empire des Romains, Trajan renouvela ce canal, et y ajouta même une branche qui arrivait à quelques stades au-dessous de Memphis. Cette prolongation du canal portait le nom de Trajan, et se trouve explicitement indiquée dans le passage suivant de Ptolémée : « Entre Héliopolis et Babylone, coule le fleuve Trajan (amnis Trajanus). » Quinte-Curce fe nomme Oxius, et les Arabes Merahemi. Macrisi, dans son Aistoire d’ Égypte, attribue ce canal à Adrien César. Enfin, il n’y a pas jusqu'aux Arabes qui n’aient suivi un pareil exemple.
L'historien ÆElmacin rapporte que sous le califat d’Omar, les villes de la Mecque et de Médine souffrant deladisette, ce calife ordonna au gouverneur d'Égypte, Amrou, de tirer un canal du Nil à Colzoum (ancien Clysma), afin de faire passer désormais par cette voie les contributions de blé et d’orge destinées à l’Arabie. Amrow exécuta cette grande entreprise, et donna à ce canal le nom de Fleuve du prince des fidèles. Volney rapporte que cent trente-quatre ans après, le calife Abou-Djaffar-el-Mansour le fit obstruer afin de couper les vivres à un descendant d’Ali, révolté à Médine. Depuis ce temps-là il n’a pas été rouvert. Ce canal, dont il existe encore une portion qui prend le nom de Kalisch, prend son point de départ du Nil à l'extrémité du vieux Caire, tout près du Château-d’eau, traverse le grand Caire et va se perdre à quatre lieues plus loin, au nord-est du lac des Pèlerins, Birket-el-
Hadji. Cest ce même canal qu’on ouvre tous les ans avec solennité lors de la crue des eaux du Mil. Savary prétend, avec son exagération habituelle, que ce canal ayant été taillé dans le rocher l’espace de vingt-quatre lieues, on pourrait aisément en ôter le limonet le sable, dans le cas où l’on voudrait rouvrir limportante communication du Nil avec la mer Rouge :.
Les ingénieurs français, pendant l'expédition d'Égypte, ont constaté la direction et les dimensions de l'ancien canal, le nivellement du terrain entre Suez, le Caire et Péluse, et ont présenté les bases du projet du canal de Suez au Caire, qui serait alimenté par les eaux du Nil pendant les crues.
Mais le Nil, du Caire à Alexandrie, à Damiette et à Rosette, n’est navigable, pour les grandes barques, que pendant six mois ; et le grand canal, lui-même, n'aurait un mouillage suffisant que pendant le même temps.
Le canal de jonction des deux mers par le Nil ne serait donc qu’un canal pour ainsi dire égypüen, que les bâtiments marchands étrangers ne pourraient
: J’emprunte cet aperçu historique sur la jonction des deux mers à un savant mémoire de M. le docteur Labat, intitulé : Route de l’Inde par l'Egypte et la mer Rouge. Les travaux persévérants de M. Labat sur cette question et sur plusieurs points de la question orientale forment un ensemble complet et plein d'intérêt, que je ne saurais trop recommander aux lecteurs. Je signalerai surtout l'Essai sur le commerce des anciens dans l’Inde, dans lequel M. Labat a suivi étape par étape ces grandes pérégrinations mercantiles qui pendant l’antiquité unissaient l’Europe aux plus lointaines contrées de l’Asie. L’érudition que l’on trouve dans les ecrits de mon honorable ami n'est pas un luxe stérile de science; car elle éclaire des lumières les plus vives du passé uue des questions les plus intéressantes du présent et de l'avenir.