VICTOIRE SALMON
jeune servante, Victoire Salmon, âgée de vingt- deux ans, et, sur les indices les plus vagues, cette malheureuse fut condamnée, le 18 avril 1782, par le bailliage de Caen à être brûlée vive, comme convaincue des crimes (V empoisonnement et de vol domestique . La Tournelle de Rouen confirma cette sentence le 17 mai suivant, et la fille Salmon allait être renvoyée à Caen pour y être brûlée vive, lorsque l'avocat Cauchois releva dans la procédure de nombreuses et graves irrégularités, et obtint un sursis à l'exécution de l'arrêt. Des lettres patentes enjoignirent ensuite au Parlement de Normandie de réviser le procès. Vingt-huit mois s'étaient déjà écoulés depuis que Victoire Salmon était détenue. Cet état de choses devait se prolonger dix-huit mois encore avant que le Parlement mît à néant son arrêt et ordonnât un plus ample informé ^i>. Pendant ce temps, la fille Salmon continua à garder la prison.
En vain le procureur général Godart de Belbeuf signala, dans un réquisitoire très-complet (^j, toutes les irrégularités de la procédure de Caen , la Tournelle de Rouen s'en référa à son laconique arrêt de plus ample informé, et nulle procédure ne fut entamée contre le vrai coupable, que sauva un membre du Parlement dont il était l'allié. L'arrêt de la Tournelle de Rouen fut enfin cassé par le Conseil, et le procès fut évoqué au Parlement de Paris. L'affaire, instruite de nouveau avec beaucoup de soin par la Tournelle de Paris, se termina, le vingttrois mars 1786, par un des plus solennels arrêts d'acquittement qu'on eût jamais vus. Le Parlement de Paris, non content de mettre à néant la sentence du bailliage de Caen et l'arrêt du Parlement de Rouen, déchargea Victoire Salmon de toutes les plaintes et accusations portées
(1) Le 12 mars 1785. Floquet, Hist. du Parlera, de Normandie, 7.390. — (2) Le 19 mars 1785. Floquet, Hist. du Pari, de Normandie, 7.391.
( 1786) VICTOIRE SA.LMON 293
contre elle, et lui réserva de se pourvoir contre ses dénonciateurs, mais lui dénia la prise à partie dont elle avait menacé ses juges.
Après la prononciation de l'arrêt, qui fut accueillie par les acclamations de la foule, le premier président d'Aligre otfrit à la pauvre fille un bouquet de roses blanches et sa bourse. Il vengea ainsi son innocence calomniée et lui vint en aide dans sa détresse. L'exemple du premier président fut suivi par tous ses collègues et, le public s'en mêlant, la fille Salmon reçut, en deux jours, une somme de 18,000 livres, à laquelle ajoutèrent les bontés du roi et de la reine, qui voulurent que cette fille leur fût présentée. Le zèle et le dévoûment de l'avocat Caucliois pendant cinq ans ne restèrent pas sans récompense. Son ordre et le procureur général rendirent les plus éclatants témoignages de son noble désintéressement, et l'Académie française lui décerna le prix de vertu <^i\
A peine le Parlement de Paris venait de réparer de la manière la plus complète l'erreur judiciaire de la Tournelle du Parlement de Rouen, qu'il en commettait luimême une plus grave encore. Il condamnait à être roués quatre malheureux indigents accusés de vol, dont, chose étrange, il était réservé au Parlem<^nt de Normandie de proclamer l'innocence. Voici dans quelles circonstances se produisit cet étrange pocès : En 1783, Bradier, Guyot, Simare et Lardoise furent écroués à Chaumont, sous le poids d'une accusation de vol à main armée, avec efiraction et violence. Après vingt-neuf mois de détention préventive, ils furent condamnés d'abord aux galères perpétuelles par le bailliage de Chaumont, et ensuite par la Tournelle de Paris à être rompus vivants et mis sur la
(1) Floquet, Hist. du Pari, de Normandie, 7.396. — (2) Floquet , ^i5#. du Pari, de Normandie, 7.403.