LE CARDINAL DE NOAILLES
Deux mois après ^^^ mourut le cardinal de Noailles, dont les variations relativement à la bulle Unigenitus avaient été regrettables, « mais qui s'était acquis, par ses vertus, la sympathie publique C^). » Son successeur, de Vintimille, se montra très-attaché à la Constitution. Il trouva une assez grande résistance dans le clergé de son diocèse, et il essaya de la réduire par les rigueurs ^^\
Au mois de juillet de la même année , parut en France la légende ou office de Grégoire VII, dont Benoît XIII ordonna l'admission. Cette légende nommait saint Hildebrand, romance lihertatis vindex, et rapportait ce fait d'autorité comme la plus belle action de sa vie. Le Parlement supprima cette légende et défendit aux gens d'église d'en faire usage, sous peine de saisie de leur temporel. L'arrêt se fondait sur ce que Grégoire VII avait été un des plus fougueux ennemis de l'autorité temporelle des rois et de l'indépendance des nations '■*'. Le pape rendit tm nouveati rescrit qui cassait et annulait tous arrêts et mandements contre l'office de saint Grégoire. Le Parlement, de son côté, déclara abusives les sentences rendues à Rome, et en prononça la suppression ^5'. C'était une chose inouïe, qu'une Cour de justice siégeant en arbitre souverain des choses du sanctuaire, aussi, malgré l'arrêt du Parlement, l'office de Grégoire VII a continué de subsister dans le culte romain ^*^'.
Le même jour où le Parlement s'était prononcé contre le bref pontifical relatif à la légende de Grégoire VII, il
(1) Le 4 mai 1729. Rocquain, L'Esprit révol. avant la RévoL, 51. — (2) Journal de Marais, 4.25. — (3) On compta bientôt dans Paris trois cents prêtres interdits. Journ. de Marais, 4.124. — (4) Arrêt du 20 juillet 1729. Rocquain, L'Esprit révol. avant la Révol., 53. — (5; Le 23 février 1730. 'BonWée , Hist. de d'Aguesseau, 2.41. — Hildebrand, élu pape sous le nom de Grégoire vu, le 20 avril 1073 , avait excommunié Henri IV empereur, eu l'année 1076. — (6) Hénault. Abr. chr. 355.
58 LIBELLE CONTRE l'aUTORITÉ DE l'ÉGLISE (1730)
avait condamné au feu un libelle intitulé : Remontrances des fidèles du diocèse de Paris à Mgr leur archevêque, au sujet de son ordonnance du 29 septembre 1729 sur la Co7istitution. Dans cet écrit, on établissait qu'il était des circonstances « où le pasteur devait obéir à ses ouailles ; que si les évêques et le Paj^e lui-même opprimaient la vérité, il était du devoir des fidèles de se défendre contre eux ; qu'enfin, le corps de l'épiscopat, s'il tombait dans Terreur, devait être « instruit, corrigé, jugé même par le peuple ^^). » Ce langage si nouveau prouvait que l'esprit révolutionnaire commençait à pénétrer dans l'Eglise. Il ne devait pas tarder à s'introduire dans l'Etat.
Quelques jours après Tarrêt du Parlement, le cardinal Fleury, dominé avant tout par le désir de ramener la paix dans TEglise, fit rendre une déclaration (2) par laquelle le roi expliqua de nouveau ses intentions sur l'exécution des bulles des papes données contre le jansénisme, et sur celle de la constitution Unigenitus, dont l'enregistrement, comme loi de VEtat, eut lieu dans un lit de justice le 3 avril 1730^3^. Cet enregistrement ne se fit pas sans protestations. Le chancelier avait exprimé que Sa Majesté laissait toute liberté pour l'expression des suffrages. Les opinions se produisirent dans rassemblée du Parlement avec une indépendance parfois agressive contre le chancelier d^Aguesseau, qui recueillit les voix <"*). Le conseiller de Lesseville, âgé de '^^ ans, déclara « que ce n'était pas de cette manière que se traitait la religion. » L'abbé Pucelle, que d'Aguesseau consulta avec déférence , s'exprima ainsi : « C'est pour mériter l'idée que vous voulez bien avoir de moi que j'opine dans un sens tout opposé. Comme
(1) Rocquain, L'Esprit révol. avant la Révol., 54. — (2) Le 24 mars 1730. Ane. lois, 21.330. — Jobez, La France sous Louis XV, 2.503. — (3) Ane. lois, 21.332. — De Lacretelle, Hist. de Fr. au xviir sièele, 2.82. — Jobez, La France sous Louis XV, 2.508. — Hénault, Abr. chron., 355. — (4) Falconnet, Etudes sur d'Aguesseau, 1.121.
(1730) UOUERV DE VREVINS ET u'aGL'ESSEAU 59
chrétien et comme citoyen je ne puis concourir à l'enregistrement d'une déclaration qui ne saurait être exécutée que pour le malheur delà religion et de l'Etat. Je suis trop fidèle sujet du roi, pour consentir qu'on le dépouille de de ses droits^ et qu'on le déclare fidèle vassal du pape^^^. »
Un autre conseiller de la Grand'Chambre, Robert de Vrevins, demanda au chancelier s'il était possible que celui qui avait, en 1715, consenti à perdre sa charge de procureur général plutôt que de donner ses conclusions pour une semblable délibération, en fût aujourd'hui le promoteur ? « Qu'est devenu. Monsieur, lui-dit-il, le zèle intrépide que vous témoignâtes alors ? La vérité dépendelle des conjonctures du temps? Sepeut-ilque vous veniez ici, en personne, attaquer et détruire des maximes que les plus terribles menaces n'étaient pas capables de vous faire abandonner autrefois ! Quantum muiatus ah illo ! (^^ »
Malgré ces véhémentes interpellations, malgré le refus de la majorité des magistrats, l'enregistrement pur et simple fut ordonné, et l'arrêt prononcé en ces termes : « Le roi ordonne que la déclaration sera registrée, etc., parce que le Parlement, dans un lit de justice, n'a que voix consultative et non délibérative ('^^ »
La révolution qui s'était produite dans les idées politiques et religieuses de la France, à la mort de Louis XIV, avait agi sur les compagnies judiciaires elles-mêmes. Le Parlement de Paris, partisan zélé, à toutes les époques, des libertés gallicanes, en avait subi l'influence ; aussi ne tarda-t-il pas à se montrer surveillant inquiet du clergé et bientôt son adversaire ^^\ Le lendemain du lit de justice du 3 avril 1730, à l'instigation de l'abbé Pucelle, le Parlement voulut protester, mais le premier
(1) Falconnet, Etud. sur d'Aguesseau, 1. 121. — (2) BouUée, Vie de d'Aguesseau, 2.44. — (3) Journal de Barbier, 2.107. — (4) De Bastard, Les Pari, de Fr., 2.10.