GUÉRIN DE TENCIN ET LES AVOCATS
Ce triomphe des avocats ne fut pas accepté parles constitutionnaires. L'archevêque d'Embrun, Guérin de Tencin, par des motifs d'animosité personnelle contre le barreau, suivant Fournel'i^ fut le premier à attaquer, dans un mandement, les avocats, qu'il qualifiait « d'hommes bouffis d'arrogance et de missionnaires d'hérésie, prétendant donner des leçons aux prélats ^^\ » Le Parlement prit fait et cause dans cette alfaire et ordonna, par un arrêt du 29 janvier 1731, que le mandement de l'archevêque serait supprimé, comme téméraire, séditieux et tendant à troubler la tranquillité de l'Eglise et de l'Etat '3'. Tous les évêques unigénitaires se prononcèrent dans le même sens que Tencin, et l'archevêque de Paris, de Vintimille, publia une instruction pastorale, suivie d'une ordonnance, portant suppression de la consultation des qtiarante avocats'-*', comme contenant des principes faux, pernicieux, erronés et même hérétiques.
Le Parlement considéra cette instruction pastorale comme un libelle. 11 reçitt le procureur général appelant de l'ordonnance du prélat, et en interdit par provision la distribution'^'. Un arrêt du Conseih'^' imposa un silence
(1) L'abbé Guérin, depuis cardinal de Tencin , était en instance, en 1726, au sujet d'un prieuré qui lui était disputé comme ayant été obtenu par des voies simoniaques. Son adversaire était parvenu à se procurer l'original du traité et l'avciit remis à son avocat, M" Aubrj, pour le produire à l'audience. M* Aubrv, ne voulant pas se servir d'abord de tous ses avantages, se réduisit à faire un appel à la conscience de l'abbé, qu il voulait amençr à prêter serment. De Tencin persuadé, d'après ce langage, que l'avocat de son adversaire n'avait pas connaissance du traité, protesta qu'il n'avait jamais existé, et offrit d'affirmer par serment qu'il n'en avait jamais f.dt aucun. — M° Aubry donna alors lecture du traité, et la Cour prononça un arrêt contre Guérin de Tencin, avec dépens et amende, ce qui était une flétrissure. Cet arrêt se répandit à l'instant dans Paris avec l'éclat et le scandale qui en étaient inséparables. Fournel, Hist. des avocats, 2.461. — St-Simon, Mém., 18, p. 7, place cet arrêt à la date de 1729. — (2^ En janv. 1731. Journ. de Barbier, 2.144. — (3) Journ. de Marais. 4.201. — Journ. de Barbier. 2.145. — (4) En février 1731. Journ. de Barbier, 2.147. — (5) Du 5 mars 1731. Journ. de Barbier, 2.149. — (6) Du 10 mars 1731. Ane. lois, 21.351.
(1731) APPEL COMME d'aBUS ÉVOQUÉ PAR LE ROI 63
général et absolu sur les disputes qui s'étaient élevées relativement à la nature, l'étendae et les bornes de l'autorité ecclésiastique ei de la puissance séculière, à l'occasion de quelques écrits répandus dans le public. Les unigénitaires ne se trouvèrent pas satisfaits, et ils obtinrent, le 30 juillet 1731, un arrêt du Conseil d'Etat par lequel le roi évoqua à sa personne l'appel comme d'abus, interjeté par le procureur général, de l'ordonnance de l'archevêque de Paris, et permit à ce prélat de la faire distribuer'^'. Les avocats, replacés ainsi sous l'inculpation de fauteurs d'hérésie, décidèrent qu'ils cesseraient d'exercer leurs fonctions. Le lendemain ils désertèrent les audiences et suspendirent leurs travaux de cabinet. Invités à reprendre leur service dans les trois jours, sous peine de voir le roi user contre eux de son autorité, ils persistèrent dans leur abstention. Le 27 août, dix avocats, que l'on considérait comme les plus ardents, furent exilés dans de petites villes éloignées de Paris (2).
La défense du 10 mars 1731, relative aux contestations qui s'étaient élevées sur les bornes de la puissance spirituelle et de la puissance temporelle, n'ayant pas paru suffisante, un arrêt du Conseil, du 5 septembre '^', retendit aux disputes sans cesse renaissantes à l'occasion de la bulle Unigenitufi. Ces disputes n'avaient d'autre effet que de perpétuer le trouble et la division au sujet d'une affaire qui devait être regardée, de tous côtés, comme entièrement finie. Tout fut ainsi terminé par le concours des deux puissances. « 11 ne resta plus qu'à faire cesser les suites d'une division si dangereuse et si contraire au bien commun de la religion et de l'Etat. »
Deux jours après, le Parlement, de son propre mouve-
(1) Journ. de Barbier, 2.183. — (2) On leur fit, au moment de leur départ, une sorte d'ovation. Marais, Journ., 4.279. — Journ. de Barbier, 2.186. — Fournel, ift5^ des avocats. — (3) En 1731. Ane. lois, 21.365.