FLEURY ET LA CONSTITUTION UNIGENITUS
n'eut pas lieu toutefois. Prosper Lambertini fut élu pape, le 17 août 1740, sous le nom de Benoit XIV. Cet échec de Fleury ne ralentit pas son zèle pour la constitution. Le Parlement ayant supprimé une instruction pastorale de l'évêque de Laon et défendu « de faire aucuns actes ou écrits qui tendissent à autoriser le refus des sacrements ou de la sépulture sur le fondement de l'appel à la constitution <^^\ » le cardinal fit casser l'arrêt par le Conseil d'Etat '2).
A cette époque, d'autres objets plus graves s'imposaient aux préoccupations du public comme à celles du gouvernement. Dès le mois de mai 1739, dans les provinces de la Touraine, du Maine, de l'Angoumois, du Haut-Poitou, du Périgord, de l'Orléanais et du Berry, les hommes « mouraient dru comme mouches de pauvreté et en broutant l'herbe "^^^ » Un jour, le duc d'Orléans apporta au roi un pain de fougère, disant : « Sire, voilà de quoi se nourrissent vos sujets^-**. » Le président de la Cour des aides, dans une harangue publique, parla au roi de la souffrance de ses peuples, « obligés de disputer la nourriture aux bêtes qui vivaient dans les champs ^^>. » La famine provenait moins du manque de blé que de la mauvaise administration du cardinal, qui devint odieux à toute la France. Des soulèvements se produisirent sur plusieurs points du royaume; on craignit une révolte à Paris, prêt à manquer de pain*^^'.
Ce fut au milieu de cet état de choses qu'un événement inattendu, la mort de Charles VI d'Autriche, le 20 octobre 1740, faillit bouleverser tout le système continental (~), en jetant en Europe un ferment nouveau de
(l) Arrêt du Pari, du 1" septembre 1740. — (2) Arrêt du Conseil d'Etat du 6 septembre 1740. Rocquain, L'Esprit révol., 103. — (3) D'Argenson, Mém., 2.149. — (4) D'Argenson, Mém., 2.159. — (5) Journ. de Barbier, 3.180. — D'Argenson, Mém., 3.180. — (6) D'Argenson, Méyn., 3.168. — (7) Hénault, Abr. c/ir., 364.
(1740) CHARLES VI d'autriche 79
discorde et de guerre. Ce prince, dernier descendant mâle de l'ancienne et fière<^) maison d'Habsbourg, avait assuré le trône à sa fille Marie-Thérèse par une pragmatique faite en 1720, et reconnue par toute l'Europe à l'exception de la Bavière. Cette pragmatique n'empêcha pas cinq prétendants : l'électeur de Bavière, le roi de Prusse, l'électeur de Saxe, le roi d'Espagne et le roi de Sardaigne, de vouloir démembrer l'Autriche. Au mois de décembre 1740, une armée prussienne entra dans la Silésie '2) et s'en empara. Ce fut le coup d'essai de Frédéric II, qui résolut d'élever la Prusse au rang des grands états européens et inaugura cette politique d'envahissement, dont la monarchie prussienne ne s'est jamais départie, et qui a abouti, pour l'Autriche, à Sadowa, en 1866, et pour la France, en 1870, au désastre de Sedan.
En 1741 , le cardinal Fleurj, malgré sa répugnance pour la guerre, s'unit contre la maison d'Autriche, notre éternelle rivale, il envoya des troupes pour soutenir l'électeur de Bavière et s'empara de Vienne. Marie- Thérèse fut obligée de fuir de sa capitale, et sa détresse devint si grande qu'elle écrivit à la duchesse de Lorraine, sa belle-mère : « J'ignore aujourd'hui s'il me restera une ville pour y faire mes couches ^^\ » Malgré tous ses revers, Marie-Thérèse ne se laissa pas abattre ; elle convoqua à Presbourg les Etats de l'empire, se présenta au milieu d'eux, tenant entre ses bras son fils aîné, et fit un appel à leur fidélité; les Magnats, émus et enthousiasmés, tirèrent leurs sabres et s'écrièrent : « Moriamur pro rege nostro Maria-Theresa. » Les Hongrois envahirent la Bavière et entrèrent dans Munich; Marie-Thérèse, en
(1) Elle avait pour devise les cinq voyelles, a e i o u, dont le sens était Austrice est imperare orbi universo. — (2) Au mois de décembre 1740. — (.3)Hénault, Ahr. chr., 366.