QUERELLES RELIGIEUSES
ordres sont mécontents à la fois. Une émeute peut faire passer à la révolte, et la révolte à une totale révolution, où l'on élirait de véritables tribuns du peuple, des comices, des communes, et où le roi et les ministres seraient privés de leur excessif pouvoir de nuire. La meilleure raison qu'on dise à cela est que le gouvernement monarchique absolu est excellent sous un bon roi. Mais qui nous garantira que nous aurons toujours des Henri IV? L'expérience et la nature nous prouvent, au contraire, que nous aurons dix méchants rois contre un bon'^'. » Ce langage fait connaître exactement l'état des esprits en 1751, et prouve que la perspective d'une révolution dans l'ordre politique apparaissait aux intelligences.
Les querelles religieuses, moins apaisées qu'interrompues, se ravivèrent également après le décès du cardinal Fleury. Au mois de juillet 1746, le Parlement condamnait au feu deux ouvrages : VHistoire naturelle de Vâme et les Pensées 2)hilosoj)h iqv.es. Dans le premier, on combattait les théories spiritualistes qui distinguaient l'intelligence de la matière, rayant ainsi, disait l'avocat du roi, « les fondements de toute religion et de toute vertu. » Dans le second, « on plaçait, par une incertitude affectée, toutes les religions presque au même rang, pour finir par n'en reconnaître aucune '^^ »
L'année suivante, on eut une première preuve que rien n'était changé dans l'état des esprits, relativement à la constitution Unigenitus. L'évêque d'Amiens invita les curés de son diocèse, par un mandement, à refuser les sacrements à ceux qui n'étaient pas soumis entièrement à la constitution Unigenitus. La Grand'Chambre du Parlement, sur la réquisition des gens du roi, supprima ce mandement ^^) le 7 janvier 1747, mais elle fit
(1) D'Argenson, Mémoires, 6.464, 3 septembre 1754. — (2; Arrêt du 7 juillet 1746. — (3) Journ, de Barbier, 4.221.
88 MAGISTRATS MANDÉS A VERSAILLES (l'747)
transcrire le réquisitoire de l'avocat général d'Ormesson , dans lequel on lisait « que la constitution Unigenitus, affirmée tant de fois par le concours des deux puissances, était devenue par là une loi de TEglise et de l'Etat. » Messieurs des enquêtes, instruits de ces faits, protestèrent, parce qu'ils ne voulaient pas soutfrir que la Grand'Cliambre entreprît et décidât quoique ce fut sans eux'i). Il fut fait droit à leurs réclamations par un arrêt du 17 février''-^^, qui ne fut pas accepté par la cour. Le roi manda à Versailles les députés du Parlement et les reçut très-froidement; il leur exprima qu'ils se préoccupaient mal à propos de la sûreté de sa couronne, et qu'il leur faisait défense de présenter aucune remontrance au sujet de la constitution Unigenitus, sous peine de désobéissance'^'. Le premier président supplia le roi de vouloir bien conserver la Cour dans ses anciens usages et de lui permettre de représenter à Sa Majesté les motifs de la conduite du Parlement, qui ne se départirait jamais du zèle le plus vif et de l'obéissance la plus absolue. Le roi répondit : « Je jugerai de vos sentiments par vos actions <■*'. »
Ce langage sévère du roi et l'arrêt du Conseil sur l'autorité de la constitution Unigenitus ne devaient pas étein-^ dre la querelle entre les jansénistes et les molinistes, ni mettre un terme aux défiances et aux ressentiments contre la royauté. Par une coïncidence digne de remarque, en même temps que V Esprit des lois, par Montesquieu, mettait en parallèle le régime monarchique et le régime républicain (5^, paraissait un livre intitulé les Mœiu^s, le plus agressif que l'esprit philosopliique eût encore inspiré contre l'Eglise. L'auteur*^', avocat au Parlement, oppo-
(1) Journ. de Barbier^ 4.223. — (2) Journ. de Barbier, 4.223. — (3,i Journ. de Barbier, 4.229. — (4) Journ. de Barbier, 4.229. — (5) Livre m, chap. 5- — (6) Il s'appelait Toussaint.