LE PARLEMENT SUSPEND SON SERVICE
avaient pour objet le bien de la religion et la tranquillité publique (^^ » L'arrêt qui suspendait le service des tribunaux avait été rendu à dix heures, avant midi le silence s'était fait dans toutes les juridictions qui relevaient du Parlement.
Aux lettres de jussion pour reprendre ses fonctions, sous peine de désobéissance, le Parlement répondit : « Qu'il ne i^ouYsàt obtempérer sans manquer à ses devoirs et trahir son serment *'2). » De leur côté, les curés de Paris suspendaient aussi leur ministère et laissaient mourir les fidèles sans secours religieux. Le roi crut qu'une plus longue patience avilirait son autorité. Excité par la marquise de Pompadour, que les parlementaires avaient désignée dans les termes les plus injurieux, il fit expédier des lettres de cachet pour exiler, à quarante ou cinquante lieues de Paris, tous les membres du Parlement, excepté ceux de la Grand'Chambre. En outre, quatre magistrats, considérés comme les meneurs, furent enfermés : l'abbé Chauvelin au Mont-Saint-Michel, le conseiller deBèzede Lys à Pierre-En-Cise, à Lyon ; le président Gauthier de Bésigny au château de Ham, et le président de Frémont du Mazy, celui qui avait osé proférer un blâme contre la favorite, aux îles Sainte-Marguerite •^^.
Le lendemain, les magistrats de la Grand'Chambre, que le ministère s'était flatté, à raison de leur âge, de trouver plus dociles, loin de renoncer à la solidarité avec les exilés, demandèrent à subir leur sort. A l'ouverture de la séance, l'un des membres dit : « De quel œil pouvons-nous regarder l'exception qu'il a plu au roi de faire de nous ?
il) Voltaire, Hist. du Parlem. de Paris, 329. — (2) Arrêt du 7 mai 1753. Journ. de Barbier, .5.380. — D'Argenson, Me'moires, 8.15. — (3) Le 8 mai 1753. De Tocqueville, Hist. phil. du règne de Louis X F, 2.121. — De Sismondi, Hist. des Fr., 29.56. — Journ. de Barbier, 5. 3S3. —De Lacretelle, Hist. de Fr. au xvm° siècle, 3.200. — Voltaire, Le Pari, de Paris, 329. — D'Argenson, Me'm., 8.185.
( 1753) PROTESTATION DE l.A GKAND'cHAMBRE 107
Sa Majesté croit-elle que nous serons moins fermes que nos confrères dans le serment de fidélité que nous lui avons voué? Pour moi, Messieurs, je ne le puis envisager que comme une injure faite à mon zèle, et je pense que votre intention, loin de vous en séparer, est, au contraire, de demeurer inviolablement unis(^). » Cette protestation, attribuée au premier président par le public, malgré l'invraisemblance, était l'œuvre de Gilbert de Voisins, greffier en chef du Parlement (^^ Elle courut tout Paris et fut accueillie par des acclamations de joie. La Grand'Chambre déclara, à l'unanimité, que, persistant dans son arrêt du 5 mai, la Cour continuerait, tout service cessant, à vaquer au jugement des procès commencés, et immédiatement elle décréta de prise de corps deux ecclésiastiques et prescrivit une information sur un refus de sacrement ^^L
Cette attitude de la Grand'Chambre causa un grand étonnement et une grande colère à Versailles. D'Argenson surtout était furieux. La veille, il assurait que la Grand'- Chambre viendrait demander grâce, et elle dépassait d'un coup les témérités des enquêtes.
Deux jours après ce nouveau défijeté au gouvernement, la Grand'Chambre fut transférée à Pontoise pour y reprendre ses fonctions ordinaires i-^*. Elle s'y rendit et déclara qu'elle ne connaîtrait que des affaires de refus de sacrements. Tout Paris fut en rumeur et considéra la disgrâce du Parlement « comme le dernier coup de massue » porté « au peu de liberté nationale qui restait encore ^^'. » On trouva, dans plusieurs lieux publics, des billets séditieux portant : « Vive le Parlemeiit ! Meurent le roi et
(1) Journ. de Barbier, 5.385. — (?) Portefeuille de Gilbert de Voisins^ conseiller d'Etat aux arch. nat., carton K, 692, n" 32. — (3) Paillard, Les grandes remon. de 1753, Rev. de Fr. sept. 1876, 996. — (4) Le 11 mai 1753. Voltaire, Le Pari, de Paris , 330. — Journ. de Barbier, 5.387. — Atic. lois, 23.254. — De Tocqueville , Hist. phiL.du règne de Louis XV, 2.121.— (5) D'Argenson, Me m., 8.35.