TRIOMPHE DU PARLEMENT
du royaume, sans s'écarter du respect dû à la religion et à mes volontés (1). »
Malgré ce langage du roi, malgré la déclaration du premier président sur l'origine des droits des Parlements, la victoire des magistrats était complète, et elle les rendit plus forts, plus fiers et plus agressifs. Dans cette mêlée confuse des divers pouvoirs qui se choquaient, toi^ s'affaiblissait, tout s'abaissait, la royauté, le clergé, l'autorité judiciaire. La France apprenait à ne plus rien respecter. Une querelle, commencée par le renvoi d'une supérieure d'hôpital, avait amené, en moins de cinq mois, les changements dont s'effrayaient les esprits clairvoyants et qui faisaient dire à Voltaire : « Tout ce que je vois jette les semences d'une révolution qui arrivera infailliblement. Ce sera un beau tapage ^~>. »
La Chambre royale avait été supprimée'^), le Parlement avait triomphé, mais les esprits ne se calmaient pas. Une nouvelle déclaration, que le Parlement se hâta d'enregistrer ^'^^j, ordonna un silence absolu sur les matières religieuses ; personne ne le garda. Un refus de sacrements, fait par ordre de l'archevêque de Paris, amena une information contre ce prélat, qui déclara « n'avoir de comptes à rendre qu'à Dieu'^). » Il fut exilé à Conflansf*^^, et le roi exprima au premier président, qui était venu lui rendre compte de l'information : « Qu'il avait marqué son mécontentement à Monseigneur l'archevêque, en le punissant de manière à faire connaître la ferme résolution où il était de maintenir la paix dans son royaume et l'exécution de sa déclaration du 2 septembre précédent ; qu'ainsi il comptait que son Parlement n'irait pas plus loin contre lui(''\ »
(1) Journ. de Barbier, 6.60. — (2) Paillard, Les grandes remon. de 1 753. Rev. de Fr. octobre 1876, 189. — (3) Ane. lois, 22.259. — (4) Le 8 oct. 1754. Ane. lois, 22.260. — (5) D'Argenson, Mem., 8.311. — (6) Le 2 décembre 1754. Voltaire, Le Pari, de Paris, 333. — Journ. de Barbier, 6.81. — Luynes, Mém., 13.394. — (7) Journ. de Barbier, 6.82.
(1754) EXIL DE i/archevèque de paris 117
L'archevêque de Paris se rendit à Contians, mais il donna des instructions aux curés de son diocèse et les refus de sacrements continuèrent. Le Parlement renouvela ses poursuites. Un arrêt enjoig-nit aux prêtres de Saint-Etienne-du-Mont « d'administrer dans l'heure » une demoiselle Lallemant, lingère, à l'enseigne des Rats, place Maubert'^-*. « C'est la première fois, dit d'Argenson^ que ce corps est obéi. Le peuple est dans l'enchantement'2>. » Un autre arrêt ordonna la vente des meubles de l'évêque de Troves, pour refus de sacrements à un malade janséniste ^-^^ L'archevêque de Paris interdit le prêtre de Saint-Etienne-du-Mont qui avait administré la demoiselle Lallemant, et fut exilé à Lagny-sur-Marne^^). Cette nouvelle rigeur ne fit pas cesser les troubles dans l'Eglise de Paris.
Le Parlement bannit le curé de Sainte -Marguerite, pour refus de sacrements à une dame Perti, et décréta de prise de corps divers ecclésiastiques. Il osa davantage; le 18 mars 1755, il déclara que la bulle Unigenitus n'était pas règle de foi, et il défendit à tous les ecclésiastiques, de quelque ordre, qualité et dignité gu^il fussent, de lui en attribuer le caractère^^K Cet arrêt, dont le public accueillit la lecture par des battements de mains, fut publié partout. On y voyait la constitution anéantie nationalement*^*^'. Afin de ménager le clergé, qtii allait se réunir en assemblée générale et dont le ministère espérait un don gratuit de seize millions, le roi cassa l'arrêt du 18 mars, par arrêt du Conseil du6 avril 1755'"'. Le Parlement se préoccupa peu d'tme décision, dont on avait eu le soin de lui faire connaître le motif, et qui ne pouvait satisfaire pleinement les évêques.
Un mandement de l'archevêqite de Paris, du 19 sep-
(1) Journ. de Barbier, 6.83. ^ (2) D'Argenson, Me'm., 8.380. — (3) Journ. de Barbier, 6.97. — (4) Journ. de Barbier, 6.130. — (5) D'Argenson, Me'm., 8.452. — (.6) D'Argenson, Me'm., 3.451. — (7) Rocquain, 188.
118 MANDEMENT DE l'aRCHEVÈQUE DE PARIS (1756)
tembre 175G, sur l'administration des sacrements et la soumission à la constitution Unigenitus'^^\ raviva la lutte. Ce mandement portait défense à toute personne de lire ou de retenir les imprimés, extraits des registres et arrêts du Parlement de Paris, en date des 18 avril, 19 et 30 août 1752, 9 avril 1753, 3, 8 et 18 mars, 13 et 18 mai 1755. Il défendait à tout séculier de se pourvoir devant les magistrats pour se faire administrer les sacrements; à tout magistrat ou séculier de rendre un jugement portant injonction d'administrer les sacrements, à tout curé ou prêtre de les administrer en vertu de sentence émanée d'un tribunal séculier'^). Ce mandement émut vivement l'opinion publique.
La Chambre des vacations du Parlement fit défense par provision à tous curés, vicaires et autres de le publier ^^', et le Chàtelet se rendit l'organe du mécontentement de la magistrature qui était en vacances. Par une sentence du 4 novembre 1756, il déclara ce mandement et les lettres pastorales de l'archevêque attentatoires à l'autorité du roi, injurieuses au Parlement*^"*), et il ordonna qu'ils fussent brûlés en place de Grève par l'exécuteur de la haute justice. L'archevêque répondit par un nouveau mandement, auquel l'adhésion de l'évêque de Saint-Pons '^^, Mgr de Guénet, donna plus d'importance, et il passa dans son parti pour martyr de la foi, comme le Parlement avait passé dans toute la France pour martyr des lois '^*^'. Le roi imposa le silence le plus absolu, et les esprits se calmèrent momentanément.
De son côté, la Sorbonne ayant soutenu des thèses con-
(\)Journ. de Barbier, &.Z09. — (2) Journ. de Barbier, 6.310. — (3) Journ. de Barbier, 6.371. — (4) De Bastard, Les Pari. 2.2b. — Journ. de Barbier, 6.385. — (5) L'évêque de St-Pons, Mgr de Guénet, n'en était pas à son premier démêlé avec la justice. Le Parlement de Toulouse avait déjà condamné plusieurs de ses écrits. De Bastard, Les Parlements, 2.2^. — (6) Voltaire, Le Parlement de Paris, 333.