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LE MATÉRIALISME

hardies, « il décria le Parlement aux yeux des partisans déjà nombreux de la libre-pensée'^*. »

« Le matérialisme^ c'est là le grand grief, » écrivait Barbier à cette époque (^\ Il soufflait un vent philosophique de gouvernement libre et antimonarchique. Dès le 9 septembre 1752, le marquis d'Argenson consignait dans ses mémoires : « La mauvaise issue de notre gouvernement monarchique absolu achève de persuader en France et par toute l'Europe que c'est le pire des gouvernements. Je n'entends que philosophes dire, comme persuadés, que l'anarchie même est préférable puisqu'elle laisse au moins ses biens à chaque habitant, et que quelques troubles, quelques violences qui y surviennent, ne préjudicient qu'à quelques individus et non au corps de l'Etat comme ici; nous voyons ceci au plus grand jour sous le régime actuel. Cependant, les idées cheminent et s'élèvent pour se soustraire à ce mal , qui pourra commencer une révolution nationale *^'. L'on demande où sont les personnages, les chefs de cette révolution. Je réponds : Ce sont les Parlements et leurs chefs, lesquels s'accréditent dans le public, s'attirent aujourd'hui la confiance publique. Or, étant dangereitx pour la cour d'y toucher, ils avanceront et établiront de plus en plus leur potivoir'^'. »

Quatre ans plus tard, d'Argenson complétait ainsi sa pensée : « L'anarchie marche à grands pas... Cependant, il souffle d'Angleterre un vent philosophique, on entend murmurer les mots de liberté, de répuhUcanisine ; déjà les esprits en sont pénétrés, et l'on sait à quel point l'opinion gouverne le monde. Il se peut qu'une nouvelle forme de gouvernement soit déjà conçue en de certaines têtes,

(,l)Rocquain, L'Esprit révol. avant la Re'ool., 2lz>.—Q\ie] fracas pour le livre de M. Helvétius! écrivait Voltaire. Voilà bien du bruit pour une omelette, Corresp. gé7i.,6.l9l. —(2) Journ. de Barbier, 6.523.— (3) D'Argenson, Me'm., 7.P94. — (4) D'Argenson, Me'-m., 4.163, édit. Janet.

140 LE MARQUIS d'argenson (1756)

pour en sortir, à la première occasion, armée de toutes pièces. Peut-être la révolution s'opérera avec moins de contestation que l'on ne pense ; il n'y faudra ni prince du sang, ni seigneurs, ni fanatisme religieux, tout se fera par acclamation, comme les papes s'élisent quelquefois. « Je sais que déjà toutes les corporations ont été attaquées, leurs privilèges retirés, les officiers municipaux des villes supprimés, les pays d'état imposés arbitrairement, les assemblées du clergé dissoutes, les Parlements fort dégradés. Mais voilà que le Parlement de Paris reparaît en scène, et tout en lui dénote l'esprit républicain. On le craint, on lui défère; il peut ranimer les autres corps. Ob ! si jamais la nation prétendait faire revivre ses anciens droits, elle ne manquerait pas d'établir une assemblée universelle bien autrement redoutable à la royauté. Elle s'arrogerait le pouvoir de faire les lois et ne laisserait au roi qu'une exécution provisoire. Voilà ce qu'on risque à vouloir renverser une barrière qui ne présente aucune inquiétude sérieuse à l'autorité <^i'. »

Un schisme commençait entre l'esprit français et la royauté, et la hardiesse des mots suivait celle des choses : le nom de républicains figure dans les brochures, à côté de ceux de parlementaires et de jansénistes <^2*, et les droits de la nation étaient invoqués comme supérieurs à ceux de la royauté. Les Parlements se coalisèrent pour ne former qu'un corps, et refusèrent d'enregistrer des édits créant de nouveaux impôts. Le Parlement de Paris annonça l'intention de demander des comptes au ministère et de s'enquérir si les sommes considérables versées au Trésor depuis plusieurs années avaient été réellement dépensées au service de l'Etat, disant que tant qu'il n'aurait pas obtenu cette justification, « il ne pouvait, en conscience, enregistrer des édits de taxes sur les peu- Ci) D'Argenson, Méat., 5.346, édit. Janet. —{2) Journ. de Barbier ^ô. 255.

(1760) REFUS d'enregistrement 141

ples(^>. Il arrêta de fortes remontrances, dans lesquelles il exprima « qu'un ordre légal devenait plus que jamais nécessaire, dans les circonstances présentes, pour affermir la confiance et la tranquilité publique <^'. Le roi refusa d'entendre ces remontrances et se retrancha sur quelques objets de ses édits. Le Parlement enregistra les édits ainsi modifiés, en indiquant d'une manière très-explicite qu'il comptait ne point reconnaître, à l'avenir, l'autorité des lits de justice et n'accepter pour lois que celles qu'il aurait librement consenties. Le Parlement de Rouen ne se borna pas à résister aux ordres du roi, il demanda la convocation des Etats généraux*^), seuls puissants pour remédier à tant de maux.

Un arrêt du 9 mai 1760, qui appartient à l'histoire de notre droit public, mérite d'être rappelé. Il faisait inhibitions et défenses « à toutes personnes de quelques qualités et conditions qu'elles fussent, de former aucunes assemblées illicites, ni confréries, congrégations ou associations en la ville de Paris et partout ailleurs , sans l'expresse permission du roi et lettres patentes vérifiées en la Cour*^"*). » Cet arrêt important n'était que l'application des ordonnances de Villers-Cotterets (1539) et de Moulins (1566), et des principes consacrés soit par les Etats généraux d'Orléans, en 1560, ei de Blois, en 1579, soit par de nombreux conciles. Celui de Rouen s'exprimait ainsi : « Les confréries ou associations qui sont établies par piété, sous le titre de charité ou autres dénominations, ne fout que nuire aux fidèles et déranger l'ordre établi dans l'Eglise; elles nuisent même au temporel et introduisent le fanatisme dans les esprits. On élève dans chaque église particulière autel contre autel ; on oppose sacrifice à sacrifice^ prêtre à prêtre, paroisse à

(1) Barbier, Journ., 1.22S. —(2) Le 26 février 1760. Barbier, Journ., 7.233. — (3)Floquet, 6.369. - (4) Ane. lois, 2.299. - Dufey, Hist. des Pari., 2.21.

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