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CONFLIT ENTRE LE RÉGENT ET LE PARLEMENT

Paris voulait régner'^). Se croyant supérieur au duc d'Orléans, auquel il avait concédé la régence, le Parlement de Paris voulut prendre le pas sur le chef du gouvernement, lors de la procession du vœu de Louis XIII, mais le régent se présenta dans l'appareil de la royauté, et le Parlement dut se résigner à le suivre *^\ Il ne tarda pas à s'apercevoir qu'en faisant un régent il s'était donné un maître.

Avant de nous occuper des embarras financiers de l'Etat et des expédients auxquels le régent eut recours pour les faire cesser, nous devons rappeler un arrêt du Parlement de Paris '^\ qui fit défense d'imprimer, vendre ou distribuer aucunes bulles de la cour de Rome, sans lettres patentes enregistrées en la Cour. Des arrêts semblables furent rendus par les autres Parlements, et leur stricte exécution fut assurée par la fermeté des magistrats.

Nous devons rappeler également comment le procureur général d'Aguesseau avait été appelé à la dignité de chancelier. Le P"" février 1717, le chancelier Voysin mourut subitement; le lendemain, le régent fit appeler le procureur général d'Aguesseau. Ce magistrat entendait la messe de paroisse, à l'église Saint-André-des-Arts, lorsqu'un gentilhomme vint le prévenir que le régent le demandait. D'Aguesseau, qui n'ignorait pas la mort du chancelier, répondit : « Vous voyez. Monsieur, que j'entends la messe ; aussitôt qu'elle sera finie je ne manquerai pas d'obéir aux ordres de Son Altesse Royale. » Le duc d'Orléans, sur le rapport qui lui fut fait par le gentilhomme chargé de prévenir d'Aguesseau, le renvoya avec ordre d'amener sans retard le procureur général. Lorsque ce magistrat parut, le prince lui dit d'un air riant : « Tenez,

(1) Floquet, Hist. du Pari, de Normandie , 6.198. — (2) De Tocqueville, Hist. phil. de Louis X V, 1.80. — Duclos, Mém. secrets de Louis XIV, 1.336. — (3,1 Du \Q décembre 1116. Anciennes lois, 21.126.

(1717) d'agl'esseau est fait chan'celier 21

M. d'Aguesseau, gardez les clés de la chancellerie jusqu'à ce que je vous les redemande'^^ » Il le mena ensuite aux Tuileries rendre ses devoirs au petit roi ^'^\

L'avocat général Joly de Fleury avait été mandé également. En le voyant entrer, le régent lui dit : « Bonjour, M. le procureur général, je m'assure que vous remplirez parfaitement le rôle de M. d'Aguesseau^^'. » C'est ainsi, que le régent sut s'attacher deux magistrats éminents.

Le nouveau chancelier s'empressa de mander à son tour le célèbre avocat de Laurières et lui dit : « Vous savez que je vous ai prié plusieurs fois de ne vous pas éloigner de moi, et aujourd'hui je vous ordonne de ne me point quitter et de prendre part à ma fortune ^^'. » Il n'était pas possible de réclamer d'une manière plus délicate le concours d'un homme distingué, dontd'Aguesseau était mieux à même que tout autre d'apprécier les talents.

Quelques mois plus tard, le Parlement reçut une de ces visites que les souverains et les princes étrangers se plaisaient à lui faire. Le 19 juin I7I7, Pierre-le-Grand, après avoir visité l'Hôtel des Invalides, fut introduit dans la Grand'Chambre, où il était attendu. « Je viens d'admirer, dit-il, une des plus belles et des plus utiles institutions de Louis XIV, mais ici j'admire encore davantage et suis plus à l'aise, je ne sais pourquoi ? » « Sire, répond le premier président de Mesmes, le sentiment qui vous anime est facile à expliquer : Sous le dôme des Invalides vous n'étiez qu'un héros, qu'un conquérant, que le plus grand capitaine du siècle, ici vous redevenez roi, car c^est

(1) Buvat, Journ. de la régence, 1.245. — (2) En rentrant chez lui, d'Aguesseau monta chez son frère, M. de Valjouan. Il le trouva fumant devant son feu. Mon frère, dit-il en enti-ant, je viens vous dire que je suis chancelier. — Chancelier, répond M. de Valjouan, et qu'avez-vous fait de l'autre? — Il est mort subitement cette nuit. — Oh bien, mon frère! j'en suis bien aise, j'aime mieux que vous le soyez que moi. » Et il reprit sa pipe. Guizot, Hist. de Fr. rac, 5.8, — (3) Buvat, Journ, de la régence, 1.246. — (4) Buvat, Journ. de la régence. 1.247.

22 VISITE DE PIERRE F'" AU PARLEMENT (l*!'')

la justice qui fait les rois; c'est elle qui glorifie leur règne et bénit leur mémoire. »

« Bien, M. le premier président, très-bien, répond à son tour le czar, voilà une belle et bonne remontrance, je saurai en profiter <^). »

L'empereur ayant voulu assister aux débats d'une affaire, l'avocat général de Lamoignon, dit : « Que la contestation était fort sommaire et peu digne d'attirer l'attention du grand prince qu'il voyait dans ce tribunal ; que , quelque loi que sa modestie parût imposer , il ne pouvait s'empêcher de féliciter la Cour de l'honneur qu'elle recevait de sa présence. Qu'on avait vu plusieurs fois les souverains des empires voisins du nôtre venir admirer la profondeur des lumières et la sagesse des décisions de la Cour, mais qu'il n'y avait point d'exemple qu^m prince aussi éloigné de nous , aussi puissant dans l'Europe et dans l'Asie, eût désiré d'être témoin de cette auguste séance. Que si l'histoire doit être chargée du soin de transmettre à la postérité les vertus et les grandes actions de ce héros, le temple de la justice devait compter cette journée entre ses plus illustres, et les annales de la Cour devaient à jamais en conserver la mémoire (^*. »

Le procès-verbal de cette séance ajoute : « Lorsque l'empereur s'en est allé, M. le premier président de Mesmes et toute sa famille l'ont reconduit jusqu'à son carrosse et l'ont vu partir avec de profondes révérences, auxquelles il a répondu par des salutations très-gracieuses. »

Telle fut la visite du czar au Parlement. Le lendemain il quitta Paris. En partant, il s'attendrit sur le royaume, et dit : « Qu'il voyait avec douleur que la France ne tar-

(1) De Marnas, Disc, sur la Grand' Chambre , 53. — (2t Rittiez, Le Palais de Justice de Paris, p. 371.

(1717) L.VW ET d'aGL'ESSE.VU 23

derait pas à S8 perdre par le luxe et le désordre de ses finances '^ ; » paroles prophétiques, qui prouvent que Pierre-le-Grand se rendait parfaitement compte de la triste situation de la France sous le régent.

On sait combien alors était confuse l'administration des finances, et combien il était difficile de pourvoir aux dépenses de l'Etat. Le régent, moins par illusion que par calcul, adopta le système de l'écossais Law, basé sur la cession par Louis XIV de la Louisiane, dont les mines d'or et d'argent étaient, disait-on, bien supérieures en richesses à celles du Mexique et du Pérou. Le chancelier d'Aguesseaii sïndigna d'un système fondé sur une telle erreur, et, dans son inflexible probité, il prédit tous les malheurs et tous les désastres qui devaient en être la conséquence inévitable. Il est des temps où la vérité n'a d'autre chance que de se rendre importune. C'est ce qui arriva à d'Aguesseau. « Ce qti'il y avait de plus incommode en lui, dit Duclos, c'était sa vertu '^L » Ses conseils déplurent, et le régent, sur les pressantes sollicitations de Ltibois*-^', lui ôta les sceaux et l'exila dans sa terre de Fresnes*^'. « Monseignetir, écrivit-il ati duc d'Orléans, vous m'avez donné les sceaux sans que je les eusse mérités, vous me les ôtez sans que je les aie démérités^^>. » Saint-Simon, a dit sur la disgrâce de d'Aguesseau un mot qui est resté :

il) Me m. de St-Sùnon, 15.90. — (2) Duclos, cité par Guizot, Hist. de Fr. rac, 5.11. — (3) A l'occasion de la disgrâce de d'Aguesseau, dans laquelle de Noailles fut compris, Dubois, qui se trouvait en Angleterre, écrivit à d'Argenson: <• J'avais besoin, Monsieur, de cette nouvelle qui a été reçue avec les applaudissements qu'on donnait à Hercule après la défaite des ministres. Je dormirai dorénavant en repos, et je travaillerai sans distraction. Voila le plus mauvais grain séparé, il faudra encore quelques coups de crible : mais les héros méritaient la distinction de n'être pas confondus dans une réforme générale. Pour le dernier coup de crible , on attendait la conclusion du traité de Londres. » Aubertin, L'esprit public au xviii' siècle, 111. — (4) Le 28 janvier 1718. De Lacretelle, Hist. de Fr. au xviii* siècle, 1.296. — Saint-Simon, Mém., 15.379. — Boullée, Hist. de d'Aguesseau, 1.279. — (5) Guizot, Hist. de Fr. rac, 5.12.

24 d'argenson reçoit les sceaux (i~18)

« Ce fut comme un sage qu'il apprit son élévation ; ce fut comme un sage qu'il tomba ^'i). »

D'Argenson, lieutenant général de police à Paris, homme cVacnon et d'exécution que Barbier déclare être le plus grand génie et le plus grand politique de son siècle, comparable au duc de Richelieu (^^, reçut les sceaux'^) et devint le bras droit de l'entreprise dont Dubois était l'âme. Law ne rencontra plus , dès ce moment, d'autre obstacle au développement de ses projets que les remontrances du Parlement.

■ La refonte des monnaies donna le signal des hostilités, et un édit du 31 mai 1718, conçu par le chancelier d'Argenson et masqué par les artifices de Law, fut enregistré à la Cour des monnaies. Attaqué dans sa compétence, le Parlement, auquel le système financier de Law causa, dès l'origine, de justes alarmes, eut à venger à la fois la cause publique et la sienne propre. Peu familiarisé avec les questions de crédit public, il comprenait néanmoins les abus que l'on pouvait faire du papier-monnaie , et ses craintes n'étaient que trop fondées. Il usa de son droit de remontrances. Malheureusement, les remontrances qu'il fit entendre étaient aussi mal conçues'^' qu'elles étaient légitimes. Le régent ne s'y arrêta pas*^'. Le Parlement osa alors rendre un arrêt par lequel il défendit d'obéir à l'édit du roi^^^, jusqu'à ce qu'il plût à Sa Majesté de faire droit aux remontrances. Le régent se contenta de faire casser cet arrêt comme attentatoire à l'autorité rovale. et

(1) St-Simon, cité par Guizot, L'Hist. de France, 5. 12 — (2) Journ. de Barbier, 1.126. — (3) Capefigue, Phil. d'Orléans, 194. — (4) Elles consistaient à dire : 1° Qu'une banque ne pourrait suffire à payer, si tout le monde voulait réaliser à la fois ; 2' que la caisse pourrait tenter la cupidité du gouvernement ; 3' que les billets offraient le danger de pouvoir être plus facilement volés ou perdus que l'argent. BouUée, Hist. de d'Aguesseau, 1.277. — (5.» Le 19 juin 1718. Voltaire, Le Pari, de Paris, 292. — (6) Le 20 juin 1718. Voltaire, Le Pari, de Paris, 293. — Lemontey, Hist. de la régence, 1.177.

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