‹ Aperçu historique sur le Parlement de ParisChapitre 93 sur 288 · CAUSES DE LA SUPPRESSION DES JÉSUITES · texte numérisé non relu

CAUSES DE LA SUPPRESSION DES JÉSUITES

tacle partout. . . la haine était devenue intolérable. Le mouvement ne fut pas seulement dynastique et ministériel. Le sentiment national s'éleva contre eux, plus puissant que la politique transitoire des cabinets; il eut pour organe les corps de l'Etat et à leur tête, le plus élevé de tous, le Parlement de Paris'^L » « Une intrigue de cour, ajoute le même auteur, ne fut pas étrangère à l'expulsion des jésuites; les pères Desmarets et Pérusseau, confesseurs du roi, lui ayant refusé son admission à la table sainte, tant que M""^ de Pompadour ne serait pas renvoyée, cette dernière, aidée par le duc de Clioiseul, parvint à entraîner Louis XV dans le parti contraire aux jésuites '->. »

Si une catastrophe prépara leur expulsion et si une intrigue la détermina, des causes essentiellement politiques amenèrent leur suppression. « Leur existence cependant, d'après l'auteur des Études historiques j,yï' était plus dangereuse pour l'État, et on punit le passé dans le présent, ce qui arrive souvent''^'. » Le bref d'abolition des jésuites, publié à Rome le 19 août 1773, ne parvint en France que le 31 du même mois; il ne fut point revêtu de lettres patentes ni enregistré aux Cours du royaume, parce que la société des jésuites n'y existait plus depuis l'édit de 1764'-^).

La grave mesure de l'abolition de la compagnie de Jésus était-elle légale et opportune? Des écrivains'^* ont pensé que non'*^'. Sa légalité, toutefois, ne saurait être douteuse, car elle était prise par le souverain pontife dans les limites

(1) De Saint-Priest, Histoire de la chute des jésuites, introduction xi. — (2) De St-Priest, Hist. de la chute des jésuites, p. 40. — (3) Ciiâteaubriand, Etudes hist., 4.45S. — (4) Theiner, Hist. du pont.de Clément XIV, 2.385. — (5) Colombet, Hist. de la suppres. des jésuites, 2.98. — (6) L'ex-jésuite Feller, non content d'exciter publiquement ses lecteurs à une résistance ouverte, et de se servir à cette fin des plus absurdes mensonges, ne rougit pas de faire appel à des principes tellement odieux que, si on les eût suivis, ils auraient eu pour conséquence immédiate de faire naître un schisme dans le sein de l'Eglise. Theiner, Hist. du pont, de Clément XIV, 2.395.

162 BREF d'abolition DES JÉSUITES (1773)

de sou pouvoir^ et son opportunité ne peut guère être contestée lorsqu'on se rappelle l'état des esprits en 1773, et les motifs qui déterminèrent Clément XIV. Ce pape, en effet, disait dans son bref d'abolition Dominus et Redemjjtor^^'i: « Ayant reconnu, après un examen, qu'il était très-difficile, pour ne pas dire impossible, de procurer à l'Eg-lise tme paix solide et durable tant que ladite société subsisterait, nous supprimons et abolissons ladite société, abrogeons ses statuts, coutumes et constitutions, nous voulons que ladite destruction ait son entier effet, sans délai et sans obstacle, sous peine d'excommunication majeure contre quiconque y mettrait empêchement'^*. » Le bien de la paix, que Clément XIV croyait attaché à la destruction de cette société, explique cette grave mesure *^^>. Il partagea l'opinion des souverains d'Espagne, de France et d'Autriche, et se détermina surtotit par des considérations politiques. Toutefois, ces considérations ne triomphèrent de ses scrupules « qti'après avoir pesé, disait-il, sa résolution au pied du sanctuaire. » « Je suis le père commun des fidèles, ajoutait-il , et particulièrement des religieux : pour supprimer '■^> un tel ordre, il faut des motifs qui me justifient aux yeux de Dieu et de la postérité (^). »

(1) Du 21 juillet 1773. qui ne fut publié que le 16 août suivant. De Ravignan, Cléiiient XIII et Clément XIV. p. 373. — (2) Silvy, Les jésuites, 241. — Theiner, Hist. de Clément XIV, épis. n° 417, p. 3§5, donne ce bref tn ?jcf^nso. De Geslin, trad. de Theiner, 2.358. — (3' Clément XIV faisait valoir le bien de la paix qu'il croyait attachée à la desti-uction des jésuites. De Ravignan, Clément XIII et Clément XIV, p, 395. — (4) Vie de Clément XIV, 1776, 156. — (5) Michaud, Biographie de Clément XIV. Le 19 mars 1774, Clément XIV écrivait au cardinal de Bernis : « Les graves et sérieuses raisons qui nous ont déterminé à supprimer la Sodété de Jésus, par notre lettre apostolique en forme de bref, d i 21 juillet de l'année dernière, vous sont parfaitement connues. Nous voulions de cette manière rendre à l'Eglise et y consolider la concorde et la paix, conformément aux demandes longtemps et souvent répétées, ainsi que vous le savez, que nous adressaient les princes nos trèschers fils, et surtout le roi très-chrétien. » Theiner, Hist. du pont, de Clément XIV. 2.471.

(1773) LE p. DE RAVIGNAN ET LE P. CORDERA 163

De nos jours, un savant père de la compagnie de Jésus, appelé à se prononcer sur la sentence du chef de l'Église contre les jésuites, s'est exprimé ainsi : « Fut-elle légitime ? Oui, car le saint-siége avait le droit de supprimer ce qu'il avait établi. Fut-elle prudente et opportune? Beaucoup de gens l'ont nié, moi je respecte avec mes pères l'étrange situation dans laquelle se trouva le vicaire de Jésus-Christ (i\ » A l'époque même de la suppression des jésuites, l'un d'eux, le père Jules Cordera, se rendit 1 interprète de la même pensée, qui était partagée par toute la compagnie : « Un prince peut, dit-il, licencier un régiment courageux et fidèle pour des raisons d'ordre public..., le saint père était assiégé par des menaces incessantes de pertes temporelles, de schisme..., il crut pouvoir sacrifier la société de Jésus pour éviter un plus grand mal. »

On ne saurait rien ajouter à ces appréciations si autorisées du P. de Ravignan et du P. Cordera, mais nous devons rappeler qu'un historien protestant, Jean Muller, n'a pas craint, dans son impartialité, de terminer le chapitre qu'il consacre à la cour de Rome et à la compagnie de Jésus, par ces paroles : « Les sages ne tardèrent pas à penser qu'avec les jésuites était tombée une barrière nécessaire et commune à tous les pouvoirs ^^^ »

Quant au Parlement, on .ne peut nier qu'il fût dès longtemps l'adversaire des jésuites, et que les idées traditionnelles dans lesquelles il avait vécu avaient influé sur ses décisions. Toutefois, il ne statua qu'après avoir accordé tous les délais qui lui furent demandés. Il ne le fit qu'en pleine connaissance de cause , après l'examen le plus approfondi et en ne se préoccupant de l'admissibilité ou non admissibilité de l'institut que sous le rapport du public, de la sûreté du souverain et de l'enseignement de la jeu-

U) De Ravignan, Clément XIII et Clément XIV, p. 403. — (2) Jeau Muller, Hist. univ., liv. xxiii, ch. 9, édit, de 1817. Tubingue.

164 l'avocat général joly de fleury (1~*3)

liesse '^\ Il n'est donc pas possible dépenser, suivant la remarque de l'avocat général Joly de Fleury « que la prévention seule fut le mobile qui fit agir tous les esprits et que l'envie de nuire à cette compagnie imposa silence à la voix delà conscience et aux sentiments d'équité, dans tous les hommes distingués qui s'élevèrent avec tant de chaleur contre elle'^\ » Cette appréciation du rôle du Parlement de Paris, dans le procès qui amena l'expulsion des jésuites, ne saurait être sérieusement contestée ^^\ mais les rigtieurs contre les personnes dépassèrent le sentiment public, et l'histoire ne saurait les excuser.

Quoi qu'il en soit, la chute de l'institut fut célébrée dans les hauts rangs comme tm triomphe du gallicanisme sur l'ultramontanisme, et une partie dti clergé séculier en ressentit une secrète joie, ne comprenant pas encore qtt'on ne tarderait pas à s'en prendre à lui, après la ruine d'tme société qui avait défendu les intérêts du sacerdoce entier. De leur côté, les philosophes s'en réjouirent, et d'Alembert écrivit à Voltaire, dès le 4 mai 1762, « que les Parlements croyaient servir la, religion par cette mesure, mais qu'ils servaient la raison sans s'en douter, et qu'ils étaient les exécuteurs de la haute justice pour la philosophie, dont ils prônaient et accomplissaient les ordres sans le savoir (-^^ ». La destruction des jésuites ne servit ni la religion, ni la raison, car elle était contraire à la jtistice comme à la liberté (^>.

(1: Gilbert de Voisins, Proche?, contre les jésuites, 323. — (2) Compte rendu au Parlement par l'avocat général Joly de Fleury. Gilbert de Voisins, Procéd. contre les jésuites, avert. 6. — (3) Rien de plus conforme à ce qu'on est convenu d'appeler la logique des faits , rien de plus conséquent avec l'esprit général du xviii' siècle que l'arrêt rendu par le Parlement contre la célèbre compagnie. Trognon, Hist. de Fr., 5.501. — D'après Donou, Cours d'études hist., 6.494, les Parlements avaient en cette affaire excédé les limites du pouvoir judiciaire, mais ils exprimaient certainement un vœu national. — (4) Lettre de d'Alembert à Voltaire, 4 mai 1762. — De Lacuisine, Le Pari, de Bourgogne, 2.214. — 1.5) Guizot, Hist. de Fr. rac. 5.200.

( 1760) PREMIER COUP PORTÉ A l'aLTORITÉ DU PARLEMENT 165

Expulsés de France par un jugement qui fut tout politique, les disciples de Loyola ne devaient pas en être bannis à jamais. -La réaction contre les idées philosophiques du XVIII'' siècle et le besoin d'unité dans l'Eglise, après les coups terribles de la révolution, devaient amener le rétablissement des jésuites '^* et leur retour en France. Ils ne purent y rentrer toutefois qu'à l'ombre du droit commun, et lorsque le pays fut en possession d'une sérieuse liberté civile, affermie par leur présence et celle des nombreux ordres religieux proscrits pendant la révolution.

L'entente que la destruction des jésuites semblait avoir établie entre le ministère et les Parlements ne fut pas de longue durée '^'^ et la même cause allait entraîner leur chute simultanée. Une simple querelle entre le Parlement de Bourgogne et les élus de cette province permit de porter un premier coup à l'autorité des Parlements. Un édit du mois de février 1760 avait établi en Bourgogne, ainsi que dans toutes les autres provinces, un nouveau vingtième pour subvenir aux frais de la guerre de Sept Ans. Le Parlement de Dijon ayant refusé l'enregistrement de cet édit, les élus qui représentaient les Etats dans l'intervalle des réunions triennales de ces Etats, contractèrent un abonnement sur le vingtième demandé, prétendant que le Parlement n'avait pas le droit de participer à l'enregistrement desédits qui établissaient de nouvelles taxes. Ces prétentions, développées avec force et talent dans un mémoire, par l'avocat Varenne, député de la province et

(l) Pie VIT, en rétablissant les jésuites, d'abord en mission, en 1S04, ensuite dans tout le monde chrétien, en 1814 ( de Ravignan, Hist. de Clément XIV, vol. suppL, 2.480 et 488), déclare : « Que placé dans la nacelle de saint Pierre, il se croirait coupable devant Dieu d'une faute très-grave s'il rejetait les rameurs forts et vigoureux qui s'offraient à lui. >• De Ravignan, Histoire de Clément XIII et de Clément XIV, 1.406. — ii) De Bastard, Les Parlements, 2.214.

Page 1