‹ Aperçu statistique de l'Exposition de Limoges en 1855Chapitre 36 sur 58 · DROGUETS ET FLANELLES. — FILATURES ET TISSAGES DE LAINE. — LES TAPIS · texte numérisé non relu

DROGUETS ET FLANELLES. — FILATURES ET TISSAGES DE LAINE. — LES TAPIS

Sous l’Empire et jusqu’en 1819, le chiffre officiel de la population de Limoges fut de 20,250 habitants ; de J 81 9 à 1830, il s’éleva progressivement à 27,070 ; enfin le recensement quinquennal de 1852 le porta à près de 42,000. Il est probable que l’année prochaine l’administration aura à constater encore un nouvel accroissement.

En comparant ces chiffres au développement de l’industrie à Limoges , on est forcé de reconnaître qu’ils ont avec elle une connexité intime. Mais ce serait un tort grave que de les attribuer exclusive-

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ment à l’extension de la porcelaine ; il est à Limoges une industrie qui , pour être moins brillante , remue tout autant de capitaux et occupe un nombre égal de bras : nous voulons parler de la fabrication des droguets et des flanelles. Au-dessous de ces deux branches de notre commerce , viennent la cordonnerie et la saboterie , qui réclament aussi une large part dans l’agrandissement de notre cité.

On nous permettra donc d'étudier avec quelques détails l’origine de ces industries.

On ne saurait préciser l’époque où s’introduisit à Limoges et dans le département la fabrication du droguet. Cependant, en considérant que , jusqu’au milieu du xvme siècle, les métiers des tisserands étaient disséminés dans les campagnes ; que les fils et les laines employés pour les chaînes et les trames étaient filés à la main dans les villages, on pourra la considérer avec raison comme une de ces industries inhérentes au sol et nées avec la civilisation. A Limoges , elle semble s’être établie , dans le principe, aux abords du pont Saint-Martial. Là elle fut longtemps obscure et dédaignée, et elle n’acquit une importance réelle que lorsque Turgot l’eut fécondée par ses encouragements. Ce grand homme avait compris ce principe que les libre-échangistes n’apprécient pas assez , que l’Allemagne a trop méconnu, et que ses économistes cherchent péniblement à faire prévaloir aujourd’hui : qu’il faut surtout encourager la fabrication nationale, alors qu’elle demande au pays

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et surtout à l’agriculture, les matières premières dont elle a besoin. Les fils de chanvre ou de lin et la laine qu’emploient les fabricants dedroguets, leur étaient fournis par le Limousin et par quelques provinces environnantes. Turgot les soutint dans leurs tentatives, par ses conseils d’abord, et ensuite en diminuant leurs impôts 4, et enfin en leur accordant des secours annuels qui étaient pris par moitié sur les fonds libres de la généralité de Limoges et sur la caisse du demi pour cent du commerce de France.

Ses efforts furent couronnés du succès le plus complet. Malheureusement la révolution survint, et, de même qu’il avait anéanti la fabrication de la porcelaine, son souffle dispersa les tisserands et les teinturiers que Limogés avait attirés en grand nombre. Le mal fut même plus grand pour l’industrie des droguets,car, tandis que Limoges compte aujourd’hui dans ses ateliers de porcelaine un grand nombre d’ouvriers qui, par leur intelligence et leur habileté, peuvent lutter avec ceux de l’Angleterre et de l’Allemagne , nos tisserands sont restés dans un degré remarquable d’infériorité. De 1790 à 1800 la décadence des grandes fabriques engagea les tisserands à retourner dans les campagnes, et cette dispersion des métiers, loin de perfectionner l’art , replongea cette industrie dans l’ignorance et dans la voie de la rou-

1 Sous l’ancien régime , les fabricants de droguets n’étaient taxés d’office qu’à 5 fr. 50 c. par soixante métiers battants.

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tine la plus complète et la plus inintelligente. De là vient surtout cette disette d’ouvriers habiles dont nos industriels se plaignent encore si amèrement.

En 1801, il n’existait à Limoges que neuf fabriques de droguets et de flanelles, qui se trouvaient entre les mains de MM. Pierre Laforêt, Joseph Senamaud et Baudet, Noualhier, Juge-Saint-Martin, Morterolles , Deîage , Châtain , Gay - Bellile et Châtenet.

Le produit annuel de ces neuf manufactures consistait en mille cinq cents pièces de flanelle qui formaient ensemble 39,000 mètres , et en quatre mille cinq cents pièces de droguet d’une longueur totale de 148,500 mètres 1 2 Les droguets étaient le plus souvent teints en gros bleu et en bleu mélangé.

Le chiffre annuel de la fabrication à Limoges des flanelles s’élevait à 91,900 fr. ; celui des droguets, à 222,750 fr., en tout 313,950 fr., donnant un bénéfice net de 42,375 fr.

Le quart des premiers de ces produits, la huitième partie des seconds se consommaient sur les lieux ; le surplus était exporté dans les départements de la Dordogne, de la Charente, de la Charente-

1 La longueur des pièces de droguet était de 33 métrés, et leur largeur variait de 58 à 78 centimètres. Il entrait dans la composition de chaque pièce 3 kii. de fil et 6 kiî. de laine. Les pièces de flanelle avaient 26 mètres de longueur sur 89 centimètres de large. Chaque pièce contenait 3 kiL de fil et 5 kiL de laine, et quelquefois

2 kil. de coton .

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Inférieure, delà Gironde, de l’Indre, d’Indre-et- Loire, du Cher et de la Loire.

A côté de ces neuf manufactures, il existait à Limoges et dans les villes de Saint-Junien , de Saint- Yrieix et de Saint-Léonard, soixante-quinze petites fabriques employant en moyenne chacune trois ouvriers, et fournissant ensemble mille trois cent cinquante pièces de serges et quatre mille cinquante pièces de droguets.

Les serges valaient 118,125 fr. et les droguets 200,475 fr. , soient 318,600 fr. , donnant un bénéfice net de 80,068 fr.

Enfin il y avait en outre, dans les campagnes, un grand nombre de métiers épars qui n’étaient tenus en activité que durant la suspension des travaux de la terre. Les tissus que ces métiers livraient à la consommation étaient de qualité inférieure, et cependant leurs produits s’élevaient à près d’un million de francs.

Néanmoins, comme les étoffes que faisaient les tisserands des campagnes s’employaient presque exclusivement dans le pays, et que, par conséquent, elles n’entraient pas dans le commerce, nous ne citerons ce chiffre que pour mémoire, et nous n’évaluerons la fabrication des flanelles et des droguets sous l’Empire, qu’à la somme de 632,550 fr.

Jusqu’en 1825, ce chiffre d’affaires ne progressa pas d’une manière sensible; il faut constater cependant que, par l’intermédiaire du Commerce d’En-

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trepôt, les produits de Limoges commencèrent dés ce moment à être mieux appréciés sur les bords de la Loire, dans une partie de la Bretagne et de la Vendée.

Alors, en effet, ce commerce qui, pendant plusieurs siècles, avait reçu en dépôt les tissus du Nord et du Midi, se trouvant resserré par les concurrences qui surgissaient de toutes parts , plusieurs maisons profitèrent de leurs anciennes relations pour remettre les articles de Limoges sur des marchés que Roubaix et Chollet approvisionnaient exclusivement. MM. Boyer frères, Mme veuve Laporte et fils peuvent surtout revendiquer à bon droit l’honneur de cette entreprise, et le mérite d’avoir contribué pour une large part à la prospérité de cette branche d’industrie.

En 1839, la fabrication de la seule ville de Limoges était évaluée à vingt mille pièces. — C’était quinze mille de plus que sous l’Empire.

Dans la période de 1844 à 1849, Limoges vit paraître les premières étoffes de fantaisie que le mode poussait alors à fabriquer; elle avait encore peu d’imitateurs dans ce genre, d’ailleurs assez peu développé dans son sein, et la concurrence étrangère ne la stimulait pas assez pour demander à ses producteurs des efforts que l’on croyait superflu.

Mais bientôt d’habiles imitateurs vinrent porter au milieu de nous des produits similaires établis dans de meilleures -conditions de filature, avec des ou-

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vriers plus habiles, et, en 1852, Limoges eut à craindre que son industrie ne perdît, en peu d’années, la majeure partie des relations qu’elle avait mis si longtemps à acquérir. — La concurrence fit alors ce que la vieille routine avait redouté d’aborder ; le fabricant menacé dans son existence, les ateliers dans leur exploitation, réalisèrent des progrès incessants. Les tissus furent plus beaux, les dessins plus variés, et l’on parvint à coter de 1 fr. 40 c. à 1 fr. 70 c., ce qui, en 1844, avait été établi de 1 fr. 90 c. à 2 fr. Cependant si , malgré cet abaissement d’un quart dans les prix de vente, on vient à comparer les produitsdes Expositions de 1844 et 1849 à ceux que les fabricants envoient en ce moment à Paris, on est frappé des progrès notables qu’ils ont obtenus, de l’étendue des marchés qu’ils exploitent , du chiffre de leurs affaires.

Depuis trois ans, on peut hardiment portera plus de 3 millions, pour Limoges seulement, la valeur annuelle des articles-laine livrés au commerce des départements autres que celui de la Haute-Vienne, et, dans cette somme, nous ne faisons pas figurer l’industrie des tapis , dont M. Romanet vient de nous doter d’une manière si brillante.

La suite de ce récit fera connaître les difficultés qu’ont eu à vaincre nos industriels pour arriver à ce résultat.

Pendant que la fabrication ne dépasse pas le chiffre de 600,000 fr. , les laines du pays et du

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Médoc suffisent à peu près à notre approvisionnement. Du moment que ies affaires s’étendent , I’insuftisance des matières se fait sentir , et il faut songer à s’en procurer au-dehors. Le Poitou est , pendant un temps , une mine précieuse ; mais ce marché nous est bientôt enlevé , et ce sont des négociants de Limoges qui font connaître à Paris et à Reims ces laines qui n’avaient jusqu’alors d’écoulement qu’à Chollet et Limoges.

Il faut aussitôt se créer un marché nouveau qui livre ses produits à des conditions avantageuses. Les fabricants de Limoges abordent alors les laines étrangères sur les places de Bayonne et de Marseille, et font venir à grands frais, avec les prix élevés d’un roulage de plus de deux cents lieues, des matières grevées d’un droit d’entrée de 22 °;0. Malgré toutes ces entraves, la fabrication marche et ses produits se vendent de plus en plus.

Qu’il nous soit permis de faire ici quelques réflexions. La loi de douane, qui grève d’un droit de 22 °/0 les laines étrangères, a été rendue dans l’intérêt de l’agriculture; mais en même temps, elle fixait un délai au bout duquel, par un dégrèvement successif, les laines devaient entrer en toute franchise. Ce temps est expiré ; cependant , le droit de 22 °/0 existe toujours, et seules, les laines de l’Algérie ont subi ce dégrèvement. Les fabricants de Limoges , qui ne sont dans celte question que l’écho de toute l’industrie française , réclament contre le maintien de ce droit ,

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en Taisant observer que l’agriculture est tellement en arrière de ces besoins , que la pénurie de la fabrication est si grande , qu’il importe , si on ne veut la voir péricliter, de lui fournir les moyens d’alimenter largement ses métiers.

Ils prétendent, en outre, que ce droit de 22 °/0 loin de venir en aide au Trésor, lui enlève une foule de ressources que lui procurerait le développement de la fabrication.

L’augmentation progressive des recettes de l’administration des postes , malgré l’abaissement du potT des lettres, suffit pour démontrer la vérité de celte assertion.

Le gouvernement de l’Empereur est entré dans une voie si libérale ; il a déjà apporté tant de modifications aux lois de douane ; il s’est , en un mot , tellement occupé de la solution du problème de la vie à bon marché, que le commerce de Limoges a la plus ferme espérance de voir ses voeux exaucés dans un délai plus ou moins long. Mais, il nous permettra de le lui demander, est-ce du gouvernement seul qu’il doit attendre le soulagement dont il a besoin, et n’a-t-il pas avant tout à se venir en aide à luimême^

ïl est peu de pays qui soient aussi bien dotés que le Limousin pour l’élève des bestiaux ; eaux abondantes, pâturages nombreux, sol accidenté; il réunit toutes les conditions de prospérité, et cependant les lainages qu’il produit sont presque sans valeur; le

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croisement inintelligent des bêles de diverses couleurs, mouchète la toison d’une manière désagréable; par le défaut de nourriture, la laine se pique de poil morl, impropre à la filature; enfin beaucoup de terres ne produisent que des herbages durs et sans saveurs, parce que nul travail ne leur enlève les eaux qu’elles ont en excès. Pourquoi le commerce ne seconde-t-il pas avec énergie les efforts de l’administration qui, tout récemment encore, a recommandé avec tant d’insistance l’emploi du drainage pour l'assainissement des prairies ; qui multiplie les primes d’encouragement pour l’amélioration de la race ovine? Pourquoi ne fait-il pas comprendre aux cultivateurs que leurs intérêts sont identiques au sien et qu’ils ont autour d’eux des mines inépuisables à exploiter? Avant Turgot, Sully disait que « labourage et pâturage sont mamelles de l’ Estât et vrays thrésors du Pérou. » Qu’à l’exemple de ces grands hommes, il demande donc , avant tout , au sol natal les ressources dont il a besoin.

Rouen fournit à la fabrication des droguets les cotons-fils pour chaîne. Ces cotons, d’un poids approximatif de 100,000 kilog. et d’une valeur de 350,000 à 400,000 fr. sont, pour la plus grande partie, teints à Limoges. Il est fâcheux qu’aucun industriel ne porte son intelligence et ses capitaux dans la construction d’une filature de coton. Par la facilité de s’établir sur un des cours d’eau de la Haute- Vienne, il trouverait une grande compensation aux

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Irais de transport des matières premières et aurait un débouché facile et lucratif de ses produits. C’est une lacune regrettable dans notre fabrication limousine que nous espérons voir bientôt disparaître.

Les fils, dont l’emploi décroît sensiblement depuis l’introduction de la nouveauté dans la fabrication des droguets, étaient autrefois un important article de consommation. En 1801, on calculait qu’il se récoltait, dans le département de la Haute-Vienne, 88,000 kil. de lin et 840,000 kil. de chanvre, représentant bruts une valeur de 586,800 fr., et filés, celle de 970,174 fr. Une partie de ces fils entraient dans la fabrication des droguets, des flanelles, des siamoises et des basins , jusqu’à concurrence de 75,720 kil., qui, à raison de 16 fr. le kil. , représentaient une valeur de 211,520 fr. Aujourd’hui, Paris et les départements du Nord fournissent les quantités dont a besoin l’industrie. Il y a donc ici encore à signaler une décroissance dans les produits agricoles du département. On dit bien que le sol n’est pas propre à la culture du lin et du chanvre; mais, pour pouvoir se faire admettre, cette opinion aurait besoin d’être appuyée de la déclaration de nos agronomes les plus distingués, qui ne se sont pas encore prononcés, que nous sachions. Cette question est d’autant plus importante, que le Nord et l’Est commencent à monter sur une très grande échelle les filatures 1 de lins peignés. Notre département aurait donc tout intérêt à développer la culture du chanvre et du lin.

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car il serait toujours assuré de les écouler sous une forme ou sous l’autre,

La filature joue un grand rôle dans la fabrication des flanelles. De grandes modifications ont été apportées, de grands progrès ont été réalisés daqs cette industrie qui appartient essentiellement à la France. Il y a un contraste frappant entre les fils employés depuis deux ans surtout et ceux qu’on utilisait auparavant. Les numéros employés jusqu’en 1844 ne dépassaient guère le numéro 9 ; aujourd’hui, avec des matières d’une infériorité marquée, la filature ne livre presque rien au-dessous du numéro 20. Ce sont encore la concurrence, la comparaison des produits du dehors, les observations intelligentes des chefs de fabrique, qui ont amené ce résultat, signe précurseur d’un nouveau et rapide progrès.

MM. Â. Noualhier, Jahet, Syrieix , E. Ardant, veuve Laporte et fils, Romane! do Caillaud , possèdent les principaux établissements de filature. La quantité des laines mises en œuvre par eux varie entre 380 et 400,000 kil. , représentant une valeur de 1,200,000 fr. Les prix de filature sont de 60, 80, 90 et 100 fr. les 100 kil.

Les teintures de Limoges ont, depuis longues années, une réputation méritée ; autrefois., on les vantait surtout pour la beauté de leur rouge et de leur bleu : aussi le bleu était-il devenu le fond presque exclusif des -droguets. C’est encore à Turgot que cette branche de l’industrie des laines doit sa prospérité.;

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ïe premier, il eut la pensée de faire venir de Lyon des ouvriers habiles qui formèrent des élèves, et la nature des eaux du Limousin, qui sont très propres à la teinture, favorisa les progrès de celte entreprise. Aujourd’hui encore, il serait difficile de trouver en France une localité où la cuve à l’indigo se traite avec autant de succès : vivacité de couleur, solidité de ton, modicité de prix , tout est bien, irréprochable même. Mais, il faut bien l’ajouter, la couleur bleue de toute nuance, qui faisait la base de la teinture des laines, ne suffit plus aux besoins de la consommation ; le développement de l’article de fantaisie force les fabricants à employer les couleurs les plus variées, les plus brillantes. La teinture de Limoges s’est mise rapidement en mesure de répondre à ces nouvelles exigeances, chacun se plaît à le reconnaître ; seulement, elle n’est pas arrivée encore à produire à bon marché, et, dans la position exceptionnelle où se trouve Limoges, le bon marché seul peut lutter contre les difficultés que nous suscite la concurrence.

MM. P. Deschamps, Bonnadier, Fournier frères, et en dernier lieu MM. Rivière et Texier, possèdent les établissements de teinture dont nous venons de vanter les produits.

Si la filature et la teinture ont fait de grands progrès, il n’en est pas de même du tissage : nous le disons à regret, cette partie de la fabrication laisse beaucoup à désirer, et la faiblesse des ouvriers est

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un des pï us grands obstacles a la prospérité de notre industrie.

Nous avons déjà expliqué en partie les causes de cette infériorité, en disant qu’à la révolution les métiers se dispersèrent dans les campagnes ; que les bonnes traditions furent rompues, et que l’ignorance et la routine écartèrent toute idée de progrès et d’innovation ; mais il en est d’autres encore qu’il importe de signaler.

Dans l’Alsace, la Flandre, la Normandie et la Vendée, le tissage est arrivé à un degré remarquable de perfection. Introduit dans les classes agricoles qui utilisent ainsi leurs moments perdus, il a développé entre les tisserands des villes et ceux des campagnes une louable rivalité, dont le résultat profite à l’industrie locale et contribue à faire la réputation si bien méritée de toutes ces contrées. Là, les villes et surtout les grands industriels n’ont pas hésité à créer des écoles de tissage, de mécanique et de chimie appliquée, dans lesquelles se professent de saines doctrines , où s’introduisent sans difficulté les théories nouvelles, et d’où sortent des sujets remarquables qui développent chez leurs confrères les préceptes qu’ils y ont puisés.

A Limoges, au contraire, pas de bonnes traditions, pas d’émulation chez les ouvriers tisseurs; partout au contraire l’ignorance des connaissances les plus simples et les plus élémentaires. Cet état de choses est grave , car il tend à paralyser jusqu’au

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cœur la fabrication des étoffes de laine. Nous ne ferons pas à nos lecteurs l’injure de leur démontrer qu’avec de mauvais ouvriers, il est impossible, même avec d’excellentes matières premières, d’obtenir de bons produits ; mais nous devons constater que le mauvais ouvrier demande toujours très cher d’un ouvrage défectueux ; trop souvent , dans nos pays , les métiers sont mal montés sur des planchers gauches ; ils sont entretenus avec peu de soins. L’ouvrier fabrique avec peine, et, comme l’expérience ne lui a pas enseigné à abréger les préliminaires du travail, il n’avance que fort lentement ; et, cependant , quelque faible qu’ait été sa production, l’industriel qui a besoin de lui est obligé de lui payer de sa journée le prix qu’il aurait donné à un ouvrier habile qui aurait produit un tiers d’étoffes de plus.

L’envidage des canettes , c’est-à-dire des bobines qui servent à former la trame des tissus, est encore une cause de l’augmentation du prix des journées. Dans les conditions actuelles , le tisserand est obligé d’employer les membres de sa famille à cet envidage, et, par conséquent, d’en compter le prix de revient à un taux assez élevé. Or, ce surcroît de dépenses , c’est le fabricant qui le supporte; il a donc, par ce seul fait, une augmentation de ses frais, un moyen de moins pour lutter contre la concurrence.

11 nous semble qu’en signalant ces causes d’infériorité, nous avons indiqué le moyen de les faire disparaître. Nous avons eu l’honneur d’être membre de

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îa Société industrielle de Mulhouse , et nous avons pu constater souvent les heureux effets de son action sur lé pays. Son école de chimie appliquée à la teinture, a doté l’Alsace et même Rouen de coloristes habiles , à qui nous devons chaque jour des effets nouveaux dans les impressions; la fabrication des papiers peints, l’industrie des châles et des mousselines-laines lui doivent des dessinateurs d’un talent souple et fécond. Elle a pesé d’un grand poids dans la question de l’établissement du chemin de fer de Strasbourg à Bàle, la première grande voie ferrée dont a été dotée la France; récemment elle a Contribué pour une grande part à la concession de îa ligne de Mulhouse à Paris; tous les ans elle met au concours des problèmes à résoudre, non-seulement dans l’intérêt de l’industrie, mais encore sur toutes les questions d’hygiène , d’agriculture et d’arts domestiques. Les inventeurs n’ont qu’à lui communiquer leurs découvertes pour obtenir immédiatement des rapports dont l’impartialité est le moindre mérite.

Pourquoi Limoges qui possède tant de ressources, qui a devant elle un avenir si brillant, ne constituerait-elle pas une société analogue. Ce ne sont, certes, ni les intelligences, ni les capitaux qui lui manquent. Les fabricants auraient un centre naturel de réunion, un moyen assuré d’attirer à eux le perfectionnement et le progrès.

Alors il leur serait facile d’imiter l’exemple de Turgot, et, au lieu de demander à la Maison Centrale

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leurs meilleurs ouvriers tisserands, ils pourraient appeler du dehors des hommes expérimentés qui répandraient promptement dans le sein de la population l’habitude d’un travail raisonné et produit par conséquent dans les conditions les plus économiques. ,

Si nous ne savions avec quelle sollicitude l’administration étudie la question du paupérisme et cherche les moyens d’y remédier, il nous serait pénible d’avouer que, sur une population qui n’atteint pas 45,000 âmes, il y a de 13 à 15,000 individus inscrits au bureau de bienfaisance. Ce chiffre est énorme sans doute ; mais la fabrication des articles-laine pourrait, si elle le voulait sérieusement, le diminuer dans une forte proportion. Parmi les nombreux mendiants qui sillonnent nos rues, il en est bien peu qui seraient incapables de travailler à la confection des canettes ou au tri de ce qu’on appelle la renaissance ; ces mendiants, recueillis dans une maison de refuge, gagneraient facilement de 35 à 45 cent, par jour, et dégrèveraient d’autant le budget de la bienfaisance publique; la sécurité générale y gagnerait ; le tisserand pourrait envoyer ses enfants à l’école; il ne les étiolerait pas par un travail prématuré, et enfin on obtiendrait, sans perte pour lui, une réduction dans le prix de la main-d’œuvre.

Ces questions sont en germe dans tous les esprits, nous le savons; une société industrielle concourrait à leur développement et à leur application utile. Elle aurait, on le voit, un magnifique programme à réaliser

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Cepeodant , malgré ces causes d’infériorité, nous ne ferons qu’un acte de justice en répétant qu’il y a dans la fabrication des droguets un progrès réel , surprenant même. Ici encore nous sommes obligé de déplorer qu’il n’ait pas été donné suite au projet d’exposition locale ; la population limousine , nonseulement celle qui a porté des droguets tels qu’on les faisait il y a trente ans, mais même celle qui a vu les expositions de 1844 et de 1849, aurait été frappée de l’énorme différence qui existe entre les produits de 1855 et ceux des années précédentes.

On sait, en effet , ce qu’étaient les droguets à l’origine; un tissu de laine grossière, teint en bleu, en gros vert ou en brun; plus tard, on coupa ces fonds par des bandes d’une nuance plus claire ou plus foncée; plus tard encore, ces bandes furent remplacées par de larges carreaux; peu à peu ces carreaux devinrent plus petits; des couleurs plus vives usurpèrent la place du bleu ; en même temps, les tissus devinrent plus légers, plus souples, et l’on vit apparaître les étoffes dites de laine douce, à dessins, à damier pour pantalon ; aujourd’hui, le droguet est une étoffe dont les couleurs chatoyantes sont combinées de manière à former des dessins agréables à l’œil ; la cardeuse mécanique permet de donner à la laine tout le soyeux qui lui est propre; en un mot, il a pris droit de bourgeoisie dans la toilette des dames. Les maisons qui exposent , Mme veuve Laporte, MM. Pétiniaud-Bobos, Delor, Boyer et Lacour..., ont fait

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des chefs-d’œuvre en ce genre. M. Delor a, de plus, eu le mérite de présenter des flanelles imprimées qui sont appelées à une grande vogue pour articles d’habillements d’hiver

Les prix, nous l’avons déjà dit, ont baissé dans une proportion identique. Ainsi , ce qui , en 1844 , se vendait au prix de 2 fr. le mètre , est coté de 1 fr 40 à 1 fr. 70 c. ; on peut donc dire qu’une fabrication qui, en si peu d’années, a subi d’aussi heureuses modifications, a bien mérité du pays et a droit à tout son intérêt.

Cela est vrai, surtout si l’on considère la situation dans laquelle elle se trouve. La fabrication du droguet n’a eu jusqu’à présent que peu d’éléments favorables, tandis qu’au contraire elle a eu à lutter contre de sérieux obstacles de diverses nature. Les éléments favorables se bornent exclusivement aux perfectionnements apportés à la filature et à la teinture, à l’intelligence des chefs de maison et aux capitaux dont ils ont pu disposer. Les obstacles, au contraire, sont nombreux comparés aux avantages obtenus par les industries rivales. Pas d’écoles de tissage, pas d’entrepôts, pas de chemins de fer ni dè voies navigables. Le manque de bons ouvriers constitue une perte de temps et une augmentation considérable dans les frais généraux ; l’absence d’un entrepôt oblige les fabricants à des déboursés considérables, parlant à de fortes avances qui se traduisent par la perte de gros intérêts ; enfin le manque de chemins de fer s’oppose

LES TAPIS

non-seulement à la prompte livraison des marchandises vendues, mais il empêche encore l’acheteur de se rendre à Limoges et laisse à la concurrence la faculté de l’attirer à lui.

Donc, si dans de semblables conditions nos industriels sont arrivés aux résultats que nous venons de constater, on peut juger de ce qu’ils auraient fait dans une situation meilleure, et apprécier les richesses dont ils auraient doté le département dans un avenir prochain. Mais cet avenir, c’est à eux et à eux seuls de le conquérir ; ils ont pour eux l’intelligence, la fortune, que leur manque-t-il donc pour atteindre le but? Rien. Ils n’ont qu’à vouloir, mais à vouloir fortement, avec persévérance, avec ténacité.

LES TAPIS

L’usine de M. Ko ma net est située au bord de la Vienne, à dix kilomètres, et sur la route la plus fréquentée de Limoges; et, cependant, le plus grand nombre de nos lecteurs ne se doutent pas , nous en avons la preuve, qu’il y a là une fabrique de tapis qui produit des choses charmantes , qui se développe chaque jour, et dont la réputation est déjà établie à Felletin , à Aubusson et à Paris.

L’établissement du .Caiilaud était x dans l’origine . une manufacture de papiers, que M. Romanet père convertit plus tard en une filature de laine, et où if

LKS TAPIS.

fabriqua le premier, si uous ne nous trompons, les cuirs-laines , qui eurent dans le temps une si grande vogue, et que leur solidité même fit déprécier par % les marchands tailleurs.

En 1848, il était la propriété de M. Romanet fils, qui avait pris la suite des affaires de son père et y continuait les opérations de la filature. Lorsque la révolution de février éclata, M. Romanet était détenteur de fortes parties de laines que la crise commerciale dépréciait de près de moitié. Plutôt que de s’en défaire à perte, il eut la pensée de les utiliser lui-même; il appela à lui des contre maîtres intelligents, des teinturiers habiles, des ouvriers expérimentés et il construisit une manufacture de tapis.

Nous avons été récemment admis à visiter cette usine, et nous avons été frappé de l’ordre qui y règne et de l’intelligence avec laquelle on a disposé les ateliers pour les différents détails de la fabrication , filature, teinturerie, séchoir, tissage, tout y est rassemblé de la manière la plus heureuse et la plus économique ; cent vingt ouvriers se trouvent à l’aise dans l’établissement , et une force motrice de vingtcinq chevaux, empruntée à la Vienne, met en jeu les belles machines qu’emploie M. Romanet.

Les premiers tapis fabriqués par lui furent les jaspés. On sait ce que sont ces grandes bandes qui servent à couvrir les escaliers et le sol des appartements ; plus tard , il monta des métiers à la Jacquart pour fabriquer les moquettes à grands rama-

LES TAPIS

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ges , et, depuis quelques mois, il fabrique la moquette à chenille, dite article de Nismes.

La trame des tapis est formée par le fil du phormium tenax ou de la jude , espèce de chanvre' qui vient du nouveau continent, et que la marine emploie avec le plus grand avantage depuis quelques années pour la fabrication de ses câbles et de ses cordages.

La chaîne des tapis est en laine de diverses couleurs. La teinture en est très belle, très vive, et les nuances dont elle se compose sont engencées avec un goût exquis. On devine en les voyant que la main d’une femme , et d’une femme artiste, a seule pu les combiner d’une manière aussi gracieuse. El, en effet, M‘ne Romanetest un peintre de talent qui a , au plus haut degré, le sentiment du coloris; c’est elle qui fournit les dessins de ses tapis et en dirige l’exécution,

Les journaux ont souvent retenti des descriptions des splendeurs de cet immense caravansérail qui s’élève rue de Rivoli, et que l’on appelle Vhôtel du Louvre. M. Romanet a traité avec les propriétaires de ce gigantesque établissement pour 4,000 mètres ( 4 kilomètres) de tapis flammés. Ces lapis sont quelque chose de charmant et de tout à fait nouveau.

La chaîne est formée par des laines d’une seule couleur, mais de deux nuances; l’ouvrier obtient, de cette manière, des effets chinés ou flammés d’un effet très gracieux. Nous avons vu des tapis verts

LES TAPIS

nuancés de vert sombre, où le dessin rappelle exactement l’aspect d’une prairie sur laquelle seraient élalées de larges bruyères. Ces lapis sont traités comme le velours, dont ils ont tout le confort.

Ce produit est une spécialité de M'. Romanet , et , par son élégance et la modicité de son prix, il est appelé certainement à remplacer dans toutes les maisons bourgeoises ces tissus grossiers dont on se sert trop souvent pour descentes de lit ou garnitures de feu.

La fabrication des tapis donne lieu à beaucoup de déchets de laine qu’on peut utiliser sous diverses formes. De nombreux enfants sont occupés à trier ces déchets, à rattacher les bouts de fil et à réassortir les brins de chaque couleur. Dans sa sollicitude pour les ouvriers de l’usine, Mme Romanet avait fait venir près d’elle une institutrice qui était chargée de donner à ces enfants les premiers éléments de l’instruction et surtout de l’éducation. L’épidémie qui a sévi l’année dernière aux environs de Limoges a enlevé celle institutrice, et Mme Romanet s’occupe de la remplacer par deux religieuses, qui auront la double mission d’instruire les enfants et de soigner les malades.

Nous commettons sans doute une indiscrétion en révélant ce fait ; mais il touche à de trop graves intérêts pour que nous n’insistions pas sur les conséquences de son application.

Dans le nord et dans l’est de la France, et notamment en Alsace, il n’est pas de fabrique qui ne pos-

LES TA LIS

sède sod instituteur , sa caisse de secours et même sa caisse de retraite. Beaucoup ont des lavoirs, des salles d’asile, des greniers d’abondance, où les ouvriers trouvent, à prix coûtant, les denrées et une partie des vêtements qui leur sont nécessaires. Ainsi, chez MM. Dolfus-Mieg, à Mulhouse; à Colmar, chez MM. Hertzog ; à Munster, chez MM. Hartmann...., ces institutions sont arrivées à un degré de perfection remarquable. MM. Gros - Odier - Roman , de Wesserling, ont organisé des caisses de retraite, combinées de telle sorte, qu’elles prêtent à l’ouvrier économe les fonds nécessaires à l’achat d’une maison , d’un champ. — Us ont un théâtre, des écoles de chant et de dessin : en un mot, ils cherchent , par tous les moyens possibles, à améliorer le sort de l’ouvrier et à développer son intelligence. Et c’est là non-seulement de la philantrhopie éclairée, c’est encore un heureux calcul ; car l’ouvrier instruit produit toujours mieux et à meilleur marché que l’ouvrier routinier et incapable, quoiqu’il soit mieux payé que ce dernier. Us attachent par là au sol leur personnel , et préparent ainsi à leur maison une série de générations qui, vivant à la fois et de l’agriculture et de l’industrie , ont tout intérêt à ce que ces deux sources de la richesse nationale prospèrent également.

Sans doute la fabrication de Limoges n’est pas organisée sur une échelle assez grande pour que les institutions dont nous venons de parler s’y établis-

sent avec autant <Je détails, niais on ne saurait disconvenir néanmoins qu’il y a parmi nous beaucoup à faire. En première ligne, nous citerons les cités ouvrières qui ont si bien réussi à Paris , à Mulhouse, à Marseille; les associations pour la vente à prix réduits des denrées alimentaires , dont Grenoble fait un si heureux essai; l’institution des Petites-Sœurs des pauvres, qui rendent de si grands services au corps et à làme des indigents; enfin, et entre plusieurs autres choses, l’organisation des caisses mutuelles de secours. Ces caisses existent à Limoges, mais malheureusement elles n’y opèrent pas tout le bien qu’on en attend , parce qu elles sont trop divisées, trop morcelées, et qu’elles consomment ainsi trop en frais généraux.

Le gouvernement impérial est entré avec ardeur dans cette voie nouvelle; les nombreux décrets dus à l’initiative de Napoléon III démontrent avec quelle sollicitude il s’occupe de la solution de tous les problèmes qui intéressent l’agriculture et la classe ouvrière. En le secondant dans ses vues, on ne ferait pas seulement une œuvre de patriotisme, on préparerait à notre province, et surtout à Limoges, un avenir de richesse et de postérité; car on assurerait à l’industrie et à l’agriculture le progrès, sans lequel il n’y a plus pour uu pays que la décadence et la pauvreté.

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