‹ Aperçu statistique de l'Exposition de Limoges en 1855Chapitre 37 sur 58 · I. — CORDONNERIE · texte numérisé non relu

I. — CORDONNERIE

On peut dire avec vérité que la fabrication eu gros de la chaussure est une industrie particulière à Limoges. Il y a bien çà et là en France quelques maisons qui exploitent cet article; mais, après Paris, Limoges seule est reconnue pour un centre où le commerce d’exportation peut toujours largement s’approvisionner.

Cette industrie a pris naissance à Saint-Léonard vers la fin du xvnie siècle; mais on n’y confectionna

COHDONNEIUK.

jamais que des chaussures communes que les marchands colportaient de foire en foire.

« Vers 1820, dit M L. Ardant, dans son Compte - » rendu de 1844, nous voyons la cordonnerie s’ins- » taller à la Maison-Centrale de Limoges ou dans la » ville, et s’ouvrir des débouchés dans l’Ouest et le » Midi , sous l’excitation d’un voyageur devenu de- » puis un de nos négociants distingués , M. Bau- » vieux aîné.

» MM. Teytut frères aidèrent de leur côté à l’ex- » tension de celte fabrication naissante, qui, dix ans » plus tard, trouva dans M. Mallet un organisateur » intelligent. A la chaussure dite de pacotille, qui se » confectionnait à Saint-Léonard et à Limoges, il » joignit de nouveaux modèles qu’il emprunta à la » capitale ou aux ateliers les plus avancés de la » France; il les fit imiter et perfectionner avec éco- » nomie, et notre ville peut désormais produire la » chaussure de luxe avec autant de succès qu’elle » avait fabriqué la chaussure ordinaire. »

En 1844, six cents ouvriers étaieiU occupés par cette industrie, dont la valeur commerciale était pour le département de 7 à 800,000 francs.

Aujourd’hui, elle utilise quinze cents ouvriers ou ouvrières, dont le salaire varie entre 2 fr. 50 c. et 1 fr. ,• et elle produit, année moyenne, de 11 à 12 cent mille francs de matières fabriquées. Paris, l’Ouest et le Midi sont devenus ses tributaires.

Ce progrès, la cordonnerie de Limoges le doit au

CORDONNERIE

choix consciencieux des matières premières, à la solidité de sa couture, à l’élégance de la forme et à l’excessif bon marché de la vente; cependant il nous semble qu’elle pourrait prendre un développement plus considérable encore si notre ville savait tirer un meilleur parti des ressources que lui offre l’abondance des matières premières.

Pour bien faire comprendre notre pensée, qu’il nous soit permis d’entrer dans quelques détails sur le commerce des cuirs dans le département de la Haute-Vienne.

La boucherie de Limoges présente un avantage considérable aux marchands de peaux en poil et en laine. Elle est renommée dans la tannerie par sa belle dépouille et la .bonne nature de ses cuirs. En outre , l’abat qui s’y fait est peut-être le plus important de France , eu égard à la population. Ainsi , pour o étudier que l’année 1854, l’abattoir a livré à la consommation 295 bœufs, 3,032 vaches, 9,279 veaux, 4,662 porcs, 55,350 moutons et 34,612 brebis. »

On ne sera donc pas surpris si des hommes compétents évaluent le commerce des cuirs sur notre place à trois millions, qui se répartissent ainsi : corroierie, 600,000 fr. ; cuirs divers, 1 ,800,000 fr. ; cuirs en poil, 700,000 fr.

Avec des éléments semblables , Limoges devrait posséder des tanneries nombreuses et fournir à la cordonnerie toutes matières premières dont elle a

CORDONNERIE

besoiu. H n’en est rien cependant : les peaux fraîches sont achetées par les tanneurs de Saint-Léonard, de Bellac, d’Eymoutiers, de Saint-Junien, et surtout par ceux du Berry qui les préparent et les revendent ensuite à Limoges. Aujourd’hui , Argenlon a pour ainsi dire le monopole de cette fabrication.

Cette lacune dans notre industrie provient de l’opinion trop répandue que les eaux de la Vienne et celles qui découlent des plateaux des environs de Limoges ne sont pas propres à la tannerie. Cette opinion est tout simplement absurde. Avant la révolution , la fabrication des cuirs tannés était la ressource ordinaire des bourgeois honorables qui avaient perdu leur patrimoine dans des spéculations malheureuses. Ces industriels, dépourvus de connaissances spéciales, ne pouvaient adopter que des systèmes imparfaits, bizarres même, que la routine la plus aveugle imposait en maîtresse absolue. La concurrence étrangère s’empara bien vite de la place de Limoges, et, plutôt que de chercher à perfectionner leurs produits, à faire appel à la science, nos tanneurs préférèrent accuser la Vienne des résultats de leur inexpérience.

Aujourd’hui, nous ne connaissons à Limoges que quelques tanneries, dont les principales sont celle de M. Audouin et celle que M. Patry, marchand de cuirs, fait établir sur la Vienne. Les excellents résultats obtenus depuis longues années par le premier deces industriels, démontrent qu’avec de l’intelli-

CORDONNERIE

gence on peut tout aussi bien travailler à Limoges qu’ailleurs.

La position centrale de la ville de Limoges fait qu’il y passe une très grande quantité de cuirs tannés, venant de la Touraine, de l’Orléanais et du Berry, et se dirigeant sur Toulouse pour la consommation de quelques villes méridionales ; pourquoi donc nos industriels, au lieu de se borner au commerce d’entrepôt , ne s’empareraient-ils pas de ces marchés? A quoi bon employer inutilement une partie de leurs capitaux à payer à d’autres villes, et notamment à Argenton, le prix de la main-d’œuvre, et laisser à d’autres les bénéfices de l’exploitation?

On objecterait vainement qu’ Argenton est plus rapproché que nous des points d’où se tirent les écorces; tout compte fait, l’achat des matières nécessaires au tannage des peaux serait moins onéreux à l’industrie que la perte d’argent provenant des ports à payer et de la différence entre l’achat des cuirs en vert et des cuirs préparés. D’ailleurs, en exploitant le Midi, Limoges obtiendrait la préférence sur les provinces que nous venons de citer, à cause delà proximité qui diminuerait les prix de transport ; elle pourrait ainsi se récupérer des frais que lui routerait l’achat des écorces.

Si la tannerie est presque nulle à Limoges, il faut reconnaître au contraire que la corroierie y est une branche de commerce fort importante. Tous nos marchands de cuirs, et ils sont nombreux, emploient à

Page 1