‹ Aperçu statistique de l'Exposition de Limoges en 1855Chapitre 4 sur 58 · LA BO RC EL A IN · texte numérisé non relu

LA BO RC EL A IN

communiqué leurs procédés, parvinrent à fabriquer quelques pièces de porcelaine dure. M. de Lauraguais en présenta des échantillons à l’Académie en 1766. Cependant, d’après les archives de la manufacture de Sèvres, il parait certain que ce fut M. Macquer qui, en 1768, y introduisit cette nouvelle fabrication.

Dès ce moment la France était dotée d’une industrie nouvelle.

Le Limousin possédait en abondance les matières premières de la porcelaine ; l’illustre Turgot, au nom duquel se rattachent toutes les pensées du bien public qui ont été réalisées en faveur de cette province depuis plus d’un demi-siècle, Turgot comprit que son pays devait être le centre naturel de cette fabrication , et, éclairé par les conseils de M. Macquer, il dirigea lui-même les premiers essais qui furent faits sur la porcelaine. C’est donc à lui que Limoges doit cet élément de sa prospérité actuelle.

Il y avait à cette époque, à Limoges, une manufacture de faïence, dont M. Massier était le propriétaire, et qui se faisait remarquer par la dimension et le cachet artistique de ses produits l. MM. Grellet en firent l’acquisition en 1773, et y établirent une fabrique de porcelaine , sous la direction de M. Massier et d’un chimiste appelé Fournerat.

i MM. Lesmes frères possèdent encore un plat de dimension considérable, fabriqué dans cet établissement en 1781.

On a eu trop souvent à constater dans les annales de l’industrie que les hommes d’initiative qui ont fait faire à la science un pas nouveau, n’ont, acquis leurs succès qu’au prix des plus grands sacrifices. Après dix ans de recherches et d’essais, MM. Grellet furent obligés de solliciter l’appui du roi. Leur demande fut entendue. M. lecomte d’Angervillers, alors intendant de la liste civile, comprit que le Trésor royal pouvait seul fournir les fonds qu’il était nécessaire de sacrifier à l’étude de celte nouvelle branche de Part céramique , et, en 1784, il se rendit acquéreur, au nom du roi, de la manufacture de M. Grellet.

Cet établissement est celui qu’occupent aujourd’hui MM. Poncet et Ardant, sur la route de Paris. M. Grellet en eut la direction, et M. Massier en fut contrôleur.

M. Darcet, de l’Académie des sciences, qui avait suivi les opérations de la manufacture de Sèvres, fut envoyé à celle de Limoges pour en diriger les travaux. On fit venir plusieurs ouvriers de Paris. M. Cloostermann fut chargé de la composition des couleurs, et cette manufacture fut bientôt en activité. Mais il fut décidé qu’on y fabriquerait que des pièces d’une exécution facile, qu’on ne pouvait enrichir que de légères décorations.

La porcelaine fabriquée dans les premiers temps de la gestion de M. Grellet était assez belle; il employait alors, dans la composition de ses pâtes, des

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kaolins argileux de la plus grande pureté. On découvrit, en 1785, de nouvelles carrières, dont l’exploitation était moins coûteuse. M. Grellet encombra la manufacture des kaolins qui en provenaient. Malheureusement ils étaient de qualité inférieure; les produits de la manufacture du roi se détériorèrent à ce point que la masse de la fabrication de 1786, qui se composait de soixante-neuf fournées, ne s’éleva qu’à la somme de 31,000 fr., c’est-à-dire au quart de la valeur que ces fournées auraient dû avoir.

M. Grellet fut obligé de donner sa démission et de reprendre pour son compte ses mauvais approvisionnements.

Limoges comptait alors au nombre de ses habitants un homme d’une haute intelligence, dont l’esprit, aussi juste qu’étendu, pouvait embrasser en un instant les opérations commerciales les plus difficiles : c’était M. Altuaud , ingénieur-géographe du roi, qui possédait, avec M. Lavergne, de Saint- Yrieix , les belles carrières de Marcognac , dont on avait fait récemment la découverte. ïl fut nommé directeur de la manufacture royale de Limoges.

Grâce à ses efforts, les vices de l’ancienne manipulation furent rapidement corrigés ; des procédés nouveaux furent étudiés, et, en peu de temps, le succès le plus complet, l’activité la plus grande vinrent le récompenser de sa persévérance. Mais les premières secousses de la révolution vinrent ébranler

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î’édiGce naissant. M. Alluaud n’était pas seulement un homme intelligent, il était surtout un homme de cœur. Le Trésor royal , fortement obéré , ne pouvait venir en aide à la manufacture; M. Alluaud, qui comprenait^ combien il importait de conserver à la ville de Limoges un établissement qui devait plus tard en développer ïs^ prospérité , le soutint au prix de sa fortune, et il en conserva la direction jusqu’au 1er octobre 1793, époque où il fut appelé par le ministère à la direction de la Monnaie.

M. Massier fut alors provisoirement chargé de l’administration de la manufacture, et il conserva son emploi jusqu’au 1er octobre 1795. Mais, pendant cet intervalle, la fabrication fut proportionnée aux faibles rentrées d’assignats que produisaient les ventes; la ruine de l’établissement devint imminente; le gouvernement en ordonna l’aliénation : la manufacture royale cessa d’exister.

Cependant les travaux de M. Alluaud avaient porté leurs fruits. Il y avait, dès ce moment à Limoges et dans les environs, une pépinière de bons ouvriers ; aussi, dès que la tourmente révolutionnaire fut apaisée, cette industrie, courbée par Forage, se releva , et l’homme qui s’était déjà sacrifié pour elle, M. Alluaud et surtout son fils, vinrent une seconde fois la féconder de leurs sueurs.

Pendant ces diverses phases de l’existence de la manufacture royale, M. de La Seinie avait fondé une fabrique de porcelaine à Saint-Yrieix ; il paraît que

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ses essais ne furent pas très heureux , car, en 1789, il l’afferma à M. Baignol , ancien tourneur de la manufacture royale. Ce dernier s’y maintint jusqu’en 1797, époque où il vint s’établir à Limoges.

La manufacture royale avait été partagée, en 1795, entre MM. Joubert et Cacate. Le premier afferma la partie qui lui en était échue ; le second essaya de fabriquer pour son compte; mais il fut bientôt obligé de suspendre ses opérations.

En 1794, M. Monnerie établit une nouvelle manufacture à Limoges, dans. l’ancien couvent des Augustins, dont il avait fait l’acquisition au mois de septembre 1793. Jusqu’en 1800, ses opérations y furent assez régulières. Il s’y faisait par an environ dix-buit fournées, qui occupaient une vingtaine d’artistes et de manoeuvres. Mais , sous l’Empire, celte fabrique ne fit que languir, et, en 1808, elle ne se maintenait que par l’intelligence de son directeur. C’est celle où est établi aujourd’hui M. Ruault.

M. Alluaud père fonda une nouvelle usine en 1798. Son âge ne lui permettant plus alors de donner beaucoup d’activité à ses travaux , il s’attacha principalement à étudier la composition des pâtes et des kaolins , qu’il livrait ensuite aux autres fabriques. Malheureusement , la mort vint l’arrêter dans ses expériences, en juillet 1799.

Ainsi, en 1800, il n’y avait à Limoges que deux fabriques, celle de M. Baignol et celle de M. Monnerie. L’industrie de la porcelaine, qui, vingt ans

auparavant , promettait de si beaux résultats, semblait frappée au cœur et menacée de mort.

A la mort de- JL Alluaud , son fils aîné était aux armées. Dès que la loi sur les remplacements le lui permit, il revint à Limoges prendre la suite des opérations de son père. Dans l’espace de trois ans, il obtint des produits remarquables ; des ouvriers habiles se formèrent sous sa direction, et, lorsque la restauration ramena la paix en Europe, ces ouvriers, devenus des artistes, furent appelés à leur tour à diriger d’anciennes fabriques abandonnées, à en construire de nouvelles.

Ainsi, après Turgot et M. Dangervillers , M. Alluaud père et M. François Alluaud peuvent revendiquer une large part dans la gloire d’avoir créé une industrie nouvelle dans nos pays.

Le cadre que nous nous sommes tracé ne nous permet pas de suivre en ce moment le développement de l’industrie depuis 1815; nous aurons d’ailleurs l’occasion, dans le cours de ce compte-rendu, de citer quelques-uns des fabricants qui ont fait faire à la fabrication de la porcelaine les progrès les plus grands ; nous nous bornerons donc à donner ici quelques chiffres de statistique qui indiqueront ces progrès.

Malheureusement ces chiffres sont bien incomplets ; Limoges ne possède pas de chambre de commerce ; il n’y existe pas, comme dans la plupart des villes manufacturières du Nord et de l’Est, de Société

LA PORCELAINE

Industrielle qui puisse rassembler les documents de cette nature et dominer, pour ainsi dire, la fabrication, pour lui inculquer d’une manière permanente le goût du beau , rechercher les procédés nouveaux, encourager et provoquer les découvertes. Espérons cependant que ces utiles créations ne se feront pas attendre, et qu’elles auront pour consécration la création d’un Musée céramique qui , tout en recueillant les oeuvres principales de nos fabricants, pourra être un dépôt de garantie et leur assurer la propriété de leurs modèles.

M. Alluaud aîné, dans un remarquable article publié en 1839, donne les chiffres suivants :

Avant la révolution de 1789, les produits de la manufacture royale de Limoges et de M. La Seinie, à Saint-Yrieix , s’élevaient, année moyenne, à la

somme de 130,000 fr.

Sous la république, les produits des trois manufactures de Limoges et de la manufacture de Saint-Yrieix, peuvent être évalués à. . . . 80,000

Sous le consulat et l’Empire , les produits des quatre fabriques de Limoges et de Saint-Yrieix qui , en 1808, ont été évalués à 230,000 fr., ne se sont pas élevés depuis à plus

de

Dans les dernières années de la restauration, après la création des nou-

veaux établissements , la fabrication annuelle des neuf manufactures de Limoges, des sept manufactures disséminées dans le département et de la manufacture de Bourganeuf, atteint la somme de 3,000,000

Aujourd’hui (1839), malgré les sinistres de quelques manufactures, la masse de la fabrication , y compris celle .des dorures et des peintures,

s’élève à une somme de 4,000,000

Et dans cette somme, les fabriques et ateliers de peinture de Limoges émolumentent pour environ une moitié. M. Alluaud ajoute :

« Il ne faut pas juger de l’accroissement propor- » tionnel de la masse de la porcelaine fabriquée dans » la Haute-Vienne r par la proportion de la valeur » numérique qui la représente. Les perfectionne- » ments extraordinaires qu’on a successivement in- »' troduits dans les procédés de la fabrication, et les » effets de la libre concurrence, ont été tels, que la » douzaine d’assiettes qui, sans remonter au-delà de » l’Empire, valait alors de 12 à 18 fr., selon la qua- » lité , est descendue au prix de 5 à 8 fr. Tous les » prix de la porcelaine usuelle ayant baissé dans la » même proportion , il en résulte que la masse des » produits a non-seulement été décuplée depuis l’Em- » pire jusqu'à ce jour, comme on le voit par la dif- » férence des valeurs introduites dans la consomma-

LÀ PORCELAINE

» tion à ces deux époques, mais que cette masse de » produits, le nombre de bras et la quantité de ma- » tières de toute nature qu’elle emploie , sont auto jourd’hui vingt-trois fois plus considérables. »

En 1844, M. L. Ardant, rendant compte, dans le journal l'Ordre, de l’exposition départementale, évaluait aussi à 4 millions le produit annuel de la fabrication de la porcelaine.

Nous n’avons pu nous procurer d’une manière précise le chiffre des affaires au moment où nous écrivons ; cependant , il résulte d’un document que nous avons sous les yeux, qu’il s’est considérablement accru.

En effet, dans son travail, M. Ardant évaluait à 65,000 stères la quantité de bois employée annuellement pour la cuisson et le chauffage des ateliers dans tout le département.

La ville de Limoges rembourse aux fabricants les droits d’octroi payés par eux pour le bois employé à la cuisson de la porcelaine.

Ce remboursement, calculé à raison de 1 stère 10 centistères de consommation par mètre cube de la contenance de chaque four, et par fournée, se paie, depuis le 16 novembre 1853, à raison de 60 c. par stère.

Or, ce compte est inscrit au budget de 1855 pour la somme de 40,000 fr. La consommation de Tannée courante est donc évaluée à 66,666 stères, c’est-à-

dire au total de la consommation de tout le département en 1844.

Un des fabricants les plus expérimentés dé Limoges nous assure que ce chiffre de 66,666 stères est au-dessous de la vérité, et, en effet , il y a dans la banlieue de Limoges quelques fabriques qui ne sont pas assujetties ‘aux droits de l’octroi. Il établit d’ailleurs le chiffre de la fabrication de la manière suivante. U y a dans notre ville à peu près quarante fours à porcelaine, qui cuisent environ six fois par mois; on fait ainsi deux mille huit cent quatre-vingts fournées par an. Ces fournées valent, en moyenne, au moins 2,000 fr. La somme des produits peut donc être portée, année courante, à 5,600,000 fr. pour la seule ville de Limoges, et il est à remarquer que depuis 1844 le prix des articles a considérablement diminué.

Une statistique faite à la fin de 1854, permet de juger à un autre point de vue l’importance de la fabrication.

Ce document, que nous avons sous les yeux, compte à Limoges seize cent quarante-quatre ouvriers porcelainiers au-dessus de quinze ans, cent quarante au-dessous ; quatre cent trente-deux ouvrières au-dessus de quinze ans, et deux cents apprentis ayant moins de quinze ans. Le salaire des ouvriers au-dessus de quinze ans présente les trois moyennes de 4 fr. 50 c., 3 fr. 50 c., 1 fr. 50 c. ; celui des femmes, 2*fr. 50 c., 1 fr 50 c., 1 fr. et 40 c.

LA PORCELAINE

Il est bien entendu que dans ces chiffres on ne comprend pas les artistes de mérite dont les appointements sont aussi exceptionnels que leur talent.

La peinture et la dorure complètent environ huit cent cinquante ouvriers ou ouvrières, et environ trois cents apprentis des deux sexes. Les chiffres moyens des salaires sont pour les artistes de 6, 3 et 2 fr., et de 1 fr. 25 c. pour les femmes. On estime à environ 1,600,000 fr. la valeur de la peinture et du décor appliqués à la porcelaine. Vingt-deux ateliers emploient quatre-vingt-cinq mouffles.

Ainsi, la fabrication de la porcelaine et sa décoration occupent à Limoges seulement, et dans les ateliers, plus de quatre mille ouvriers, et présente une valeur d’environ 7, W0,000 /h ; et, remarquons-le bien, dans cette énumération on ne fait pas figurer les journaliers employés dans les nombreux chantiers de la Vienne au flottage des bois , les charretiers qui conduisent les matières premières, les ouvriers attachés aux moulins de kaolins, les bûcherons et ceux qui, travaillant dans les carrières d’argile, expédient à Limoges les pâtes, les sables réfractaires et les terres à gazette que l’industrie consomme.

Ces chiffres ont une éloquence qui leur est propre ; ils expriment mieux que nous ne pourrions le faire ce que sera notre industrie lorsque le rétablissement de la paix aura rendu le calme à l’Europe ; ils démontrent que , loin de mériter des critiques qui leur ont été trop légèrement adressées, nos pro-

MM. ALLUAUD.

duits sont appréciés partout, et que la modicité toujours croissante de leurs prix leur assurera à l’avenir une faveur de plus en plus grande sur les marchés des deux mondes.

Il nous reste à établir maintenant qu’au point de vue de l’art d’une belle fabrication , nos industriels ont fait d’heureux efforts pour égaler au moins leurs rivaux. Nous espérons atteindre ce résultat en décrivant en détail les parties de l’exposition que nous avons vues.

Toutefois, avant de commencer, nous devons déclarer que dans le compte-rendu que nous allons faire, nous ne nous sommes nullement préoccupé de Piraportauce et du chiffre des affaires des maisons dont nous parlons. Nous n’avons point essayé de les classer, et nous écrivons dans l'ordre de nos souvenirs et des notes que nous avons prises dans nos excursions.

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