‹ Aperçu statistique de l'Exposition de Limoges en 1855Chapitre 9 sur 58 · M . HA VIL AND · texte numérisé non relu

M . HA VIL AND

son arrivée en France, notre porcelaine était totalement dépréciée , et qu’anjourd’hui la production anglaise a presqué complètement disparu du marché américain , on comprendra quelle influence cette maison a eue sur notre fabrication, et combien elle a contribué à en relever la réputation , à vaincre les préventions trop justifiées dont elle était l’objet.

Il sera facile , dès lors, d’apprécier quelles ressources elle a fourni aux producteurs de Limoges, alors surtout que la disette, une révolution désastreuse appauvrissaient en quelques mois la France de vingtcinq milliards , et tarissaient presque dans les entrailles de la terre les sources du commerce et de l’industrie.

Si M. Haviland n’eût été qu’un simple exportateur, c’est-à-dire s’il s’était borné à faire la commission, il n’aurait pu peut-être parvenir à faire adopter presque exclusivement la porcelaine française par les Etats-Unis ; mais il avait une connaissance parfaite des habitudes de l’Amérique, des exigeances d’un confort auquel nous n’avons pas encore atteint ; il établit lui-même ses modèles, les donna aux fabriques qui travaillaient pour lui , et en même temps il monta des ateliers spéciaux pour le modelage , la peinture et le décor.

Jusqu’alors on ne se rendait que très imparfaitement compte des prix de revient de la dorure et des décors. M. Haviland sut créer un système de comptabilité qui permet de connaître, d’une manière ri-

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goureuse, ce que coûte chaque pièce qui sort de ses magasins. Ce système, en dehors de l’avantage qu’il a de le garantir contre des erreurs dans les prix de vente, est un excellent moyen pour assurer l’économie de la production , chose bien importante et sans laquelle il sera bien difficile qu’il ne pût lutter avec Paris et l’étranger.

Nous sommes sûrs que M. Haviland ne nous démentira pas lorsque nous dirons qu’il a été habilement secondé par un jeune homme de cœur et d’avenir , à qui il a confié la direction commerciale de son établissement. M. François Dantreygas sait suivre avec un tact exquis les progrès de la fabrication, et il ne s’émet pas une idée utile, il ne se révèle pas un genre nouveau , sans qu’il ne le féconde et ne le développe par d’heureuses applications.

Dans des conditions pareilles , toute maison devait prospérer; M. Haviland a trouvé, en outre, un puissant élément de succès dans la parfaite loyauté et le coulant avec lesquels il traite les affaires, dans la bonne qualité, le fini de ses produits.

Il emploie, année moyenne, dans ses ateliers, environ 400 personnes, hommes , femmes et enfants. En outre, la porcelaine qu’il commande au dehors occupe au moins 500 ouvriers. La valeur de l’or utilisé à ses décorations s’élève par an à la somme de quatre-vingt-douze mille francs.

Nous éprouvons un grand embarras à formuler l’opinion publique sur l’exposition de M. Haviland.

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L’impression se traduit d’une manière tellement vive, que nous craignons d’être accusé d’exagération en la reproduisant. Et pourtant tous les articles sont si bien établis, ils sont d’une telle richesse, d’un si bon goût, qu’on ne peut nier que ces éloges ne soient parfaitement mérités. Cette exposition est une collection réelle d’objets d’art, et il faut connaître les procédés de la maison , la modicité de ses prix , pour admettre que ces jolies choses, loin d’ètre des produits exceptionnels, sont, pour la plus grande partie, accessibles aux fortunes les plus modestes.

Cependant , pour apporter un peu d’ordre au milieu de cette confusion charmante , nous essaierons de classer les objets exposés : nous ne considérerons les uns qu’au point de vue de l’art , et les autres qu’à celui de l’utilité commerciale et de l’économie des procédés employés pour les décorer.

Ce qui frappe avant tout les regards , c’est une série de grands vases de formes diverses, décorés avec une extrême richesse et couverts de peintures d’une finesse achevée. La pièce capitale par ses dimensions est un vase grec déformé ovale, monté sur un socle carré, d’une pureté de lignes, d’une sobriété d’ornementation vraiment antique.

Ce vase , modelé par M. Baude, artiste attaché à l’établissement, a été fabriqué par M. Sazerat qui, par le choix des matériaux , les soins donnés au moulage, en a fait une pièce remarquable. M. Baude y a appliqué une ornementation de fleurs d’un brillant

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effet. Cet artiste semble se complaire dans la reproduction des grandes fleurs aux larges pétales , des plantes grimpantes à la tige onduleuse, aux vrilles contournées, des oiseaux au plumage étincelant; il les dessine et les groupe d’une façon magistrale; il excelle surtout à reproduire le chatoiement irisé de lumière qui glisse sur les fleurs et miroite sur l’aile des oiseaux. En analysant les peintures qu’il a prodiguées sur son vase gre&et sur une autre potiche, œuvre fort belle de M. Ruault , on comprend que l’artiste s’est préparé au travail par de longues études sur la nature, mais que, le pinceau à la main, il est entièrement l’esclave de l’inspiration. De là naissent cette exubérance de formes, cette nature plantureuse et luxuriante qui font involontairement songer à la végétation des tropiques. Les fleurs de M. Baude sont entremêlées d’oiseaux à l’œil vif, au plumage brillant, largement peints, coquettement posés, qui animent la composilibn et lui donnent le mouvement.

M. Haviland avait fait figurer à l’exposition de New -York trois vases que nous retrouvons ici , et qui lui ont valu la supériorité sur ses rivaux. Il n’avait été réservé aux exposants français que huit grandes médailles. Deux de ces récompenses étaient destinées à la porcelaine : le jury a conféré l’une à la manufacture impériale de Sèvres, l’autre a été donnée à la maison Haviland.

L’élégance du décor, la grâce et la fraîcheur des

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peintures justifient pleinement celte distinction. L’un de ces vases sort des ateliers de M. Valin ; les autres sont dus, si nous ne nous trompons , à M. Ruault. Le premier est une carafe à long col chargée d’une ornementation riche et bien entendue ; cette carafe présente sur fond d’or des arabesques en couleur jetées avec une grande hardiesse ; les feuilles sont en ors verts, rouges et jaunes, brunis à l’effet avec détails en platine. Le cartel représente la Esméralda de Victor Hugo avec sa chèvre. Cette peinture est d’une suavité et d’une beauté de tons que l’on trouve bien rarement dans la porcelaine. La tête de la jeune fille, noyée dans le clair obscur, a une délicieuse expression de chasteté ; les chairs sont d’un beau coloris, et, dans les replis des draperies, comme dans tous les accessoires, on devine le faire d’un artiste consciencieux, mais difficile, que son travail ne satisfait jamais.

L’auteuf de ce charmant tableau est M. Fortin, dont le talent est depuis longtemps apprécié, et qui cependant se révèle encore à l’exposition universelle sous un jour nouveau. Nous en avons la preuve dans sa Naissance de Bacchus , grand sujet dessiné sur une potiche à fond pourpre, qui revient aussi de New- York. Ici la scène change : le peintre ne peut plus se renfermer dans les détails faciles d’un modeste intérieur; il faut qu’il reproduise dans son tableau un vaste et riche paysage, éclairé par le brillant soleil de la Grèce; il faut que les nymphes aient ce

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type idéal que les poètes antiques leur ont prêté. Eh bien ! voyez comme cette campagne est belle , comme ces derniers plans fuient dans le lointain ; c’est bien l’aurore aux doigts de roses qui a écarté les voiles de la nuit pour donner une issue à ces rayons qui colorent les sommets de FHymête. Quel bel enfant que ce Bacchus , quelle morbidesse dans les chairs, quelle grâce dans le galbe de ces femmes si bien posées, dans leurs vêtements diaphanes !

Peint à l’huile, ce tableau serait remarqué partout ; exécuté en porcelaine , il mérite des éloges unanimes , car il est l’expression d’une difficulté vaincue.

On sait que lorsqu’une peinture a été appliquée sur un vase, il faut exposer celui-ci à un feu de mouffle qui fond les couleurs et les incruste dans î’émaiî. Un petit nombre de ces couleurs seulement peuvent résister à cette élévation de la température; les unes sont complètement dévorées , les autres changent de ton d’une manière sensible. Ainsi, le peintre en porcelaine ne dispose que d’une assez pauvre palette, et ce n’est qu’après de longues et patientes études qu’il peut juger dans quelle proportion le feu de la mouffle altérera ses couleurs. Cette science, bien difficile à acquérir pour le fleuriste , l’est bien plus encore pour le peintre de figures, et il lui faut une sûreté de coup d’œil toute particulière pour donner à ses chairs des tons qui approchent de la

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nature , et empêcher que ses ombres ne soient dures et ne poussent au noir.

M. Fortin a ce mérite à un haut degré ; on en a une preuve éclatante dans son tableau de la Danse des Nymphes. Il y a là une femme vue de dos, dont la carnation est d’un coloris irréprochable; elle a été louée sans réserve devant nous par des amateurs qui n'ont pas la réputation d’être très indulgents lorsqu’il s’agit d’œuvres locales.

Nous sommes forcés de passer sous silence une charmante Léda, gracieuse composision que M. Fortin a su baigner de fraîcheur et d’ombre; car il nous faudrait louer aussi sans réserve deux autres tableaux, véritables moissons de fleurs que l’on dirait écloses d’un sourire de Flore et de Vénus, dont les statues figurent dans la composition.

Nous avons entendu un amateur qui doit appartenir à la classe des critiques moroses, variété inintelligente, dire qu’on faisait mieux encore à Sèvres. Eh! qui en doute? Mais sait-on à quel prix Sèvres livrerait un vase que M. Haviland ferait payer 1,000 ou 1,500 fr. ? 11 y a des gens qui s’entêtent à vouloir de l’art pour l’art, et qui ne veulent pas comprendre que l’art ne fait pas vivre, et qu’un négociant doit avant tout fabriquer le courant pour remplir ses engagements et payer ses artistes. Il faudrait cependant se convaincre que ceux de nos industriels qui ont voulu montrer à la France ce qu’on peut faire à Limoges, n’ont atteint leur but qu’au prix de sacri-

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fices souvent considérables , et qu’on ne saurait dénier ces sacrifices sans une profonde ingratitude. Que l’on mette des fabricants comme MM. Haviîand, Pouyaî , Alluaud , Chabrol,...; des artistes comme MM. Constant, Comoléra, Firmin, Samson, Baude, Fortin et Farge, dans les mêmes conditions que Sèvres ; qu’il leur soit permis de faire du beau et du bon , sans s’inquiéter des dépenses; qu’on leur dispense sans mesure, comme aux artistes de Sèvres , le temps et l’argent, et alors seulement on pourra juger avec certitude du mérite relatif de l’une et de l’autre fabrication .

M. Fortin a dignement couronné la partie de l’exposition qui lui était confiée, en terminant le décor d’une coupe qui , par ses dimensions , mériterait de figurer dans un salon d’apparat ou dans les galeries d’un musée. 11 a peint en grisaille, sur le bord intérieur, la Bataille des Centaures , d’après les frises du Parthénon. Le fond est une rosace en ors de diverses nuances, dessinée et brunie par lui. Les artistes de M. Haviland ressemblent aux collaborateurs de Benvenuto Cellioi ; ils sont au besoin sculpteurs , peintres et décorateurs.

Cette coupe est l’œuvre de M. Samson, sculpteur attaché à l’établissement , qui s’est inspiré des souvenirs de l’art grec des meilleures époques. La vasque, en porcelaine émaillée, est portée sur un trépied en biscuit sculpté avec beaucoup de délicatesse, et rehaussé par des masques tragiques bien accentués.

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Pour faire ressortir le fini des détails, M. Fortin a relevé le fond par une glaçure rose qui donne à toute la pièce une grande légèreté.

M. Samson est aussi l’auteur d’un élégant service de table mauresque qu’expose M. Haviland , et qui obtient des suffrages unanimes. Les formes présentent une grande pureté de lignes et sont d’un contour gracieux ; les pièces ovales qui s’y rattachent , moulées par des mains habiles , ont cette égalité d’épaisseur que prise tant la consommation. De gracieuses arabesques encadrent chaque pièce sans la surcharger, et le décorateur les a rendues plus légères encore en les faisant reposer sur un fond vertbleu , et en faisant courir sur leurs bords un filet d’or d une extrême ténuité.

Ce service , qui sort des ateliers de l’association Richroch , est d’un beau blanc et d’une réussite complète.

L’un des peintres les plus habiles de Limoges, M. Farge, a été chargé par M. Haviland d’en décorer quelques pièces. Nous ne savons comment définir le genre qu’il a adopté , tant il est vaporeux et léger. Cela ressemble à ces rêves capricieux , à ces formes idéales et indécises que l’esprit crée lorsque le corps est plongé dans ce calme voluptueux que cause le demi-sommeil ou la vapeur ambrée qui s’échappe du uarguilhé persan. Jusqu’à présent, M. Farge n’a rien à l’Exposition qui lui soit propre ; ses amis regrettent cette lacune , et nous nous associons de grand

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cœur à leurs plaintes. Cet artiste a une valeur trop réelle pour que l’absence de ses produits ne nuise pas à la beauté de notre Exposition.

M. Samson a encore dans cette collection un article que bien des dames ont envié : c’est un encrier à feuilles nature, d’une coquetterie achevée, et qui porte un petit miroir de toilette ; gracieux de forme , riche de décors, ce joli meuble ornera sans doute bien des boudoirs. Les fumeurs, de leur côté, devront à cet artiste divers nécessaires à tabac également travaillés. SI en est un notamment qui obtiendra tous les suffrages par la beauté des attributs dont il est orné et la disposition ingénieuse de ses compartiments.

Ce que nous sommes convenu d’appeler la partie commerciale de cette exposition , est moins riche que la partie artistique; mais les objets qui la composent en sont traités avec un soin égal et le plus grand nombre se fait remarquer par Sa modicité de ses prix.

M. Haviland a fait établir dans Ses ateliers de MM. Alîuaud , et sur ses modèles, un service rocaille qui se distingue par la hardiesse et l’entente de rétablissement. M. Bourdelais, à qui l’on doit déjà la belle guirlande de fleurs qui encadre la Danse des Nymphes , de M. Fortin, l’a décoré de fleurs isolées d’un beau dessin et d’une touche large et sûre. A côté s’étale un autre service ovale blanc, rehaussé seulement de filets d’or. La fabrication en est due en partie à l’association Ricrôch et en partie à MM. Al-

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luaud ; il n’est donc pas nécessaire d’ajouter que la manipulation en est parfaite, et que toutes les difficultés du moulage et du tournage ont été heureusement vaincues.

Il y a quelque dix ans que l’on a essayé d’appliquer à la porcelaine et à la faïence le système d’impression en taille douce, enluminé à la main; mais ce genre n’a jamais eu de vogue sérieuse et a constamment été relégué dans les produits inférieurs. On lui reprochait de ne présenter que des dessins durs ou complètement incorrects. M. Haviland s’est emparé de ce procédé, et il a eu le bonheur de rencontrer un artiste qui lui a imprimé un cachet d’une originalité réelle et qui lui a ainsi donné une nouvelle valeur.

M. Henri Cresswell, graveur anglais, qui a travaillé quelque temps à la manufacture de Sèvres, manie le burin avec une grande habileté, il sait ménager sa taille de manière à assurer la reproduction parfaite du calque sur la porcelaine, sans que le dessin palisse ou soit trop noir; il donne ainsi à l’enlumineur toute facilité pour rendre les effets de la peinture. Le décor du service impression demiriche qu’expose M. Haviland , se compose d’attributs dus au talent si souple de M. Baude ; c’est un vrai cbef-d’œuvre de gravure, et il faut être prévenu d’avance pour y voir autre chose qu’une bonne peinture courante. Dès aujourd’hui, l’impression sur porcelaine a [iris une place importante dans la fabrica-

lion , car on peut désormais obtenir par ce moyen des décors d’un bel effet et presque sans frais. II y a dans ce service tel plat dont l’ornementation en couleur revient à peine à 2 fr. 50 c., qui coûterait au moins 15 fr. de façon d’après la manière ordinaire; imprimé à une seule couleur, il reviendrait à peine à 50 centimes. L’impression ne s’applique pas seulement sur des surfaces planes : M. Haviland nous offre des tasses à lait dont le prix, avec Feoluminure et l’or, est à peine de 80 c. Il a un génieux qui représente un sujet de neige avec figures, à 1 fr. 25 c.; une tasse chinoise avec son plateau, à 2 fr., et, comme si ce n’était pas assez, il laisse à 28 fr. un service américain , composé de quarante - quatre pièces , parmi lesquelles douze assiettes , deux plats à gâteaux et douze tasses avec leurs soucoupes. A Sèvres, on est obligé de cuire l’impression d’abord , puis l’enluminure et enfin la dorure; M. Haviland obtient ces trois résultats par un seul coup de feu, et en réduisant ainsi les frais des deux tiers.

Les bons peintres d’initiales sont rares. M. Cresswell imprime les chiffres en or et en couleur avec une grande perfection et une grande finesse de contour. La maison a tiré un heureux effet de son procédé ; elle imprime un attribut en or ou eu couleur sur un objet blanc ; elle recouvre cet objet d’un fond de couleur , et par une mixtion à elle seule connue , elle enlève la couleur qui est sur l’impression et laisse cette dernière se détacher du fond avec une

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