PRODUCTION AGRICOLE : OBSERVATIONS GÉNÉRALES
1. Système de culture. Par suite de la disproportion qui existe dans une grande partie de l'empire entre la population et l'étendue du sol, la Russie se trouve, en ce qui concerne la valeur des terrains productifs et celle du travail, dans une situation tout à fait différente des autres États de l'Europe. Il y a tant de terrains et si peu de bras pour les cultiver qu'on n'a aucunement besoin de s'attacher à tirer du sol le plus grand parti possible, et qu'on préfère, au lieu de ménager le sol, d'économiser le travail. Un pareil ordre de choses, qui pourtant commence déjà à se modifier, n’est pas favorable à l'introduction d’un système d'agriculture perfectionné et rationnel, et tant que les terres libres ne feront pas défaut, personne ne pensera à quitter le système facile et expéditif, auquel le peuple est habitué depuis des siècles. Tout le nord de la Russ'e d'Europe, toute la Sibérie, pratiquent la culture libre, c'est-à-dire préfèrent le défrichement des terrains neufs à l'amélioration des champs exténués. En coupant les arbres et en brûlant les racines et les broussailles, on gagne
du bois et en même temps on obtient un champ neuf qui, pendant quelques années, exige fort peu d'engrais. :
Ce mode de culture domine dans les gouvernements d'Arkhangel, Vologda, Olonetz, Perm et dans la partie septentrionale de Viatka. Au sud, dans les gouvernements de Yékathérinoslaw, Kherson, Ssaratoff, Ssamara, dans toute la région des steppes, existe un système à part, le système des jachères ou de l’assolement irrégulier. Tout le centre de la Russie, à l'exception de deux régions susmentionnées, pratique l’assolement régulier ou triennal. Les exemples d’une culture rationnelle, basée sur le système de l’assolement alterne, sont encore très-rares et ne se rencontrent que chez les grands propriétaires de la Russie centrale et dans les provinces baltiques. L'antique système des trois champs, comme on l'appelle en Russie, épuise le sol et exige beaucoup d'engrais, tandis qu'en même temps il exclue la culture des plantes fourragères et devient par cela même préjudiciable à l'élève du bétail. La destruction des forêts par les défrichements, in- “hérente à ce système, est un des traits distinctifs et des plus funéstes de ce genre d'exploitation. Enfin, c'est à ce système qu'il faut attribuer la stagnation de l'agriculture russe en général, et le peu de rendement que la Russie tire d'un sol pour la plupart éminemment fertile. Depuis plusieurs périodes décennales, le gouvernement fait des efforts pour l'amélioration de la culture au moyen d'écoles d'agriculture et de fermes-modèles. Le nombre de ces établissements est assez considérable, et depuis quelque temps on remarque des tendances pour le mieux. L'emploi des machines et d'instruments perfectionnés gagne peu à peu du terrain, comme on en peut juger par le chiffre de l'importation de l'étranger. Ce chiffre a triplé dans les dix dernières années, et en même
temps se sont établis en Russie plusieurs ateliers de construction de machines et d'instruments perfectionnés pour l'agriculture. En général, les progrès deviennent sensibles là où ils se trouvent favorisés par des circonstances locales et surtout là où le prix des grains se maintient à un taux assez élevé pour couvrir les frais des améliorations. Il en est ainsi dans quelques gouvernements du bassin du Volga qui jouissent d’un débit facile et assuré. Par contre, la culture est surtout négligée dans les contrées qui donnent les récoltes les plus abondantes, mais qui manquent de débouchés.
2. Conditions de la propriété. Naguère, le mauvais état de l'agriculture en Russie étaitorainairement attribué au servage. Depuis 1861 le servage est aboli, et les paysans, devenus libres, ont acquis le droit de posséder des terres en pleine propriété. Au 1° avril 1866, 2.512.602 paysans, avaient déjà rachete leurs lots, en tout 8.192.533 dessiatines (9.000.060 hectares), soit 3,25 dessiatines par tête (3,57 hectares). Le prix moyen du rachat a été de 31 roubles (124 francs) par dessiatine, et plus de la moitié de la valeur totale des terrains rachetés (258.511.713 roubles, soit 1.034.046.852 francs) a été avancée aux paysans par le gouvernement. Dans les provinces de l’ouest, le rachat, en 1863, fut déclaré obligatoire. Par suite, 475.470 paysans devinrent d'emblée propriétaires de 2.988.072 dessiatines (3.286.879 hectares), au prix moyen de 17 roubles 63 copecks (70 francs) par dessiatine. Le gouvernement fit encore une avance de 32.799.427 roubles (131 197.708 francs). En somme, sur une masse de 10 millions de paysans libérés, plus de 3 millions ont effectué le rachat et sont devenus propriétaires.
IL faut ajouter à ce total tous les paysans des apanages
impériaux (environ 900.000 âmes) et tous les paysans de la
couronne (environ 10 millions), qui se trouvent tous dans une position presque analogue à celle des petits propriétaires. Par conséquent, il ne reste qu'environ 7.000.000 de paysans qui, quoique libres personnellement, se trouvent encore soumis envers leurs propriétaires, pour la terre qu’ils cultivent, à des redevances en argent ou en corvées. Du reste, la corvée disparaît de plus en plus, de même que le nombre des paysans propriétaires s'accroît presque journellement, et dans quelques années l'œuvre gigantantesque de l'émancipation de toute la classe agricole sera achevée. Grâce à cette réforme, la cause principale de l’avilissement et de l’incurie de la masse des cultivateurs a disparu ; c'est un grand pas de fait vers l’amélioration dans l’état de l’économie rurale et vers le bien-être des paysans, et si les résultats n'ont pu encore se produire immédiatement, on est en droit de les attendre.
Dans son état actuel, et nonobstant la chute du servage, la propriété individuelle continue à être très-limitée. En Russie, les trois quarts de toute la classe agricole, quoique ayant plein droit d'acquérir et de posséder des terres, préfèrent la propriété en commun. Les rachats se font par communes, et c'est la commune qui se constitue propriétaire de la terre rachetée. Sous le nom de commune on comprend en Russie, non-seulement une unité administrative, mais encore une unité territoriale, indivisible, et appartenant également à tous les membres, c'est-à-dire à tous les chefs de ménage de la commune. Chaque membre a droit à un lot de terre, mais, pour égaliser la distribution, on divise le territoire, d’après les qualités et la position du sol, en divers rayons. Chaque rayon se subdivise en autant de lots qu’il y a de membres dans la commune et, par conséquent, le lot de chacun se compose de plusieurs parcelles situées dans les
différents rayons, souvent à une assez grande distance l’une de l’autre. Le nombre des ménages étant variable, le nombre des lots varie également, et tous les six ou neuf ans on procède à une nouvelle répartition du terrain. En général, le nombre des copartageants devient plus grand et, par conséquent, la dimension des lots diminue: pour obvier à cet inconvénient, la plupart des communes gardent une portion de terrain en réserve, mais cette précaution n empêche nullement le cas d’une nouvelle répartition à faire.
Il est clair que cette méthode de régler le droit de propriété est loin d'être profitable à l'agriculture et aux progrès de la production. Le cultivateur perd du temps à courir d’une parcelle à l’autre. L'exiguïté des parcelles gène l'emploi des machines et exclut la possibilité d’une culture perfectionnée. Personne ne veut risquer son capital pour l'amélioration ‘d’un lot qui dans quelques années peut lui être Ôté.
La propriété individuelle se trouve le plus développée dans les provinces de l'ouest, dans les gouvernements de Poltawa, Tschernigoff, Koursk, Voronège et dans les colonies allemandes. Dans les provinces baltiques, depuis 1847, le paysan peut devenir propriétaire; mais une foule de restrictions limitaient ses droits jusqu'en 1864.
3. Crédit foncier. Le moteur le plus fort des progrès de l'agriculture, le crédit foncier, n'existe presque pasen Russie. Autrefois les banques de l’état prêtaient sur des terres ou plutôt sur des serfs, mais depuis l'émancipation de ces derniers et la réforme des banques de l'état ce système d’hypothèques a été aboli. On travaille beaucoup à établir un bon système hypothécaire. Plusieurs compagnies se sont formées pour la création de banques foncières, mais pour le moment ces banques ne fonctionnent pas encore. En même temps on agite la question
des banques rurales, destinées à donner du crédit au petit cultivateur. En attendant, l’agriculture en Russie manque de capitaux, et c'est la principale cause de l'état arriéré dans
lequel elle se trouve.