‹ Aperçu sur les hiéroglyphes d'Égypte et les progrès faits jusqu'à présent dans leur déchiffrementChapitre 6 sur 8 · ET LES PROGRÈS FAITS JUSQU'A CE JOUR · texte numérisé non relu

ET LES PROGRÈS FAITS JUSQU'A CE JOUR

Les ruines de l'Egypte offrent à l'antiquaire et à l'historien une source d'intérêt inépuisable. Malgré les dénégations des sceptiques, le pays des Pharaons fut incontestablement le berceau des arts et des sciences , et le flambeau du vieux monde. Le sol de la Grèce et de l'Italie étoit encore couvert de ses forêts primitives, et peuplé de bêtes sauvages, ou d'hommes non moins barbares qu'elles , et déjà la vallée du Nil possédoit des habitans qui avoient bâti des temples en l'honneur de leurs dieux, et dressé des colonnes destinées à transmettre les noms de leurs rois. Cette haute antiquité n'est point établie sur des chronologies douteuses , ou sur de doctes et vagues spéculations ; elle repose sur des faits qu'aucune controverse ne sauroit détruire.

Dès l'époque même de Moïse , l'Egypte florissante par ses lois , ses institutions , la variété de ses connoissances , aussi bien que par sa force politique , paroît avoir atteint ce période de perfectionnement dans lequel les nations en général demeurentplus ou moins de temps stationnaires. Toutes les inductions que fournit l'histoire sacrée nous

montrent le peuple égyptien comme jouissant à un haut degré des avantages résultant des formes politiques et religieuses qui leur étoient particulières. Dans cet âge reculé, la science des Égyptiens étoit passée en proverbe ; et il est très- vraisemblable que le célèbre législateur des Juifs fit passer dans son code une partie de la sagesse que lui avoit enseignée la tradition ou son étude personnelle dans le pays de sa naissance et de son éducation.

A dater de l'ère de Moïse, l'Egypte se lie aux plus anciens souvenirs , ainsi qu'aux premières annales écrites de la race humaine. Cependant, jusqu'à sa conquête par les Perses , époque où cessèrent sa gloire et son indépendance , c'est-à-dire pendant le long intervalle de dix siècles, les auteurs anciens ne nous fournissent que des notions imparfaites et peu satisfaisantes sur la situation et le gouvernement de la patrie des Pharaons. Il est cependant avéré que, soit avant soit après l'invasion des Perses, les Grecs , malgré la sévérité avec laquelle ils ont souvent jugé les ministres de la religion, alors seuls dépositaires des connoissances humaines , les Grecs étoient dans l'habitude de voyager en Egypte pour s'y faire initier aux lois, aux coutumes et aux sciences de cette contrée 5 à mesure que les principes delà civilisation s'enracinoient davantage dans le sol fortuné de la Grèce, ses habitans n'en étoient que plus assidus dans les excursions qu'ils faisoient vers l'antique dépôt où ils avoient déjà puisé , et où ils rencontroient toujours des encouragemens et des ressources nouvelles. Thaïes, Pythagore, Platon et d'autres acquirent en Egypte les élémens de la science qu'ils enseignèrent eux-mêmes 5 et jusqu'aux rudimens de l'art grec, jusqu'aux modèles de ces belles formes qui, perfectionnées, s'élevèrent, jusqu'à l'idéal , c'étoit sur les rives du Nil qu'ils avoient pris naissance. Les Perses conduits par Cambyse avoient , il est vrai, renversé les temples et les monumens consadans leur fureur contre l'idolâ-

SUR LES HIEROGLYPHES. 5

trie . ils avoient ravagé le pays et l'avoient inondé dt: sang; mais il n'avoit pas été en leur puissance de faire disparoître les colosses contre lesquels s'étoit exercée la rage de ces iconoclastes , ni de détruire des arts et des sciences qu'ils étoient incapables d'apprécier. Aussi quand les révolutions d'une seconde conquête eurent placé sur le trône des Pharaons des rois d'une origine grecque, l'Egypte, sous leur domination éclairée , recouvra une partie de son ancienne splendeur ; on examina d'un œil attentif et scrutateur les trésors cachés dans ce berceau de l'antique civilisation 5 et lorsqu' enfin le caprice du sort eut soumis cette contrée au joug d'une troisième conquête, et l'eut fait descendre au rang d'une province romaine, les maîtres du Monde vinrent à leur tour disposer des dernières richesses que possédoit encore la savante et sérieuse Egypte. Pour connoître à fond les institutions, les arts et la littérature de celte région remarquable , il falloit donc consulter les Grecs qui s' étoient approprié une partie de la science, et les Romains qui avoient enlevé un grand nombre de ses anciens monumens : les deux nations avoient tour à tour exercé leur ascendant sur l'Egypte. Quant aux institutions et aux arts, les demandes que nous leur adresserons ne resteront pas sans réponse. Hérodote a consacré une portion considérable de son inestimable ouvrage , à retracer les lois , les usages , les mœurs et la topographie de l'Egypte, qu'il avait étudiée sur les lieux avec un soin et une exactitude au-dessus de toute critique, On peut recueillir aussi d'intéressans détails dans les livres de Diodore, de Strabon et des derniers écrivains de Rome. Les mêmes autorités peuvent nous guider dans l'étude des arts égyptiens, qui subsistent encore dans ces structures gigantesques dont la masse a bravé le cours de trente siècles et les déprédations de cinq conquêtes 3 sans leur secours, l'inspection de ces monumens resteroit pour nous stérile et ininstructive.

Mais sur le point le plus important de tous , ces auteurs ne nous ont laissé que des documens peu nombreux, et à vrai dire, jusqu'à ce jour à peu près inintelligibles ; je veux parler de la littérature de l'ancienne Egypte, y compris la manière d'écrire usitée dans ce pays. C'est sans contredit une déplorable omission , qu'il est difficile d'expliquer, et qui ne sauroit admettre d'excuse. Notre étonnement à cet égard ne sera que foiblement atténué, si nous considérons qu'en Egypte la sculpture et la peinture étoient subordonnées à l'art d'écrire, dont elles n'étoient au fond que des ramifications. Les monumens dont ce pays étoit enrichi , portoit tous pour ornemens à l'extérieur, des sculptures ; dans l'intérieur, des peintures destinées à représenter les idées ou les sons du langage usuel , et quelquefois tous les deux ensemble.- Il semble que ce phénomène étoit fait pour éveiller la curiosité la moins exigeante, et susciter au plus haut point l'esprit de recherches. Quel sujet plus intéressant à approfondir que le langage et la littérature d'une nation grande et éclairée, surtout lorsque des monumens éternels avoient été chargés d'en perpétuer le souvenir? Les auteurs classiques furent-ils aveuglés par un orgueil national qui les portoit à dédaigner des langages qu'ils regardoient comme barbares , manquoient-ils du talent philologique nécessaire? Toujours est-il certain que leurs renseignemens n'offrent qu'une vague généralité, et qu'ils seroient restés inintelligibles pour nous, sans les découvertes récentes qui sont venues nous éclairer. L'apologie que ces écrivains présentent de leur ignorance, semble la rendre plus inexcusable : ils disent que l'Egypte ayant été la mère des sciences et des arts, les inscriptions hiéroglyphiques contenoient le sommaire des mystères les plus important de la nature , et des plus sublimes inventions des hommes ; mais que l'interprétation de ces caractères avoit été soigneusement cachée au vulgaire par les prêtres , qui

eux-mêmes en avoient insensiblement négligé la connoissance, au point de l'oublier et de la perdre entièrement. On ajoute même, mais sans preuve authentique, que le premier des Césars offrit inutilement une récompense à celui qui déchiffreroit l'inscription gravée sur un obélisque récemment apporté de l'Egypte dans la capitale de l'empire romain.

Quoi qu'il en soit, il étoit réservé à un Père de l'Église de rendre le premier un compte exact des différentes métbodes employées par les Egyptiens dans leur écriture. Son exposition est si claire , si précise , qu'elle sert de clef aux passages obscurs qui serencontrentdansles auteurs classiques, et qu'elle s'accorde admirablement avec le résultat des brillantes découvertes dont nous allons entretenir nos lecteurs. Avant d'exposer les progrès qu'a faits de nos jours l'art d'expliquer les monumens sacrés, jetons un coup d'ceil sur les renseignemens vraiment intelligbles que nous fournissent les auteurs anciens ; présentons l'état des opinions existantes parmi les savans modernes, avant l'époque où le docteur Young et M. Champollion ont entrepris leurs intéressans travaux.

Dans l'enfance des arts, les hommes employoient des images figuratives , ou des portraits , pour représenter les objets individuels et instruire de quelque événement ceux qui n'en avoient pas été les témoins. Ainsi les Mexicains indiquèrent l'arrivée des Espagnols par le dessin grossier d'un vaisseau et d'un homme remarquable par les particularités de l'habillement européen. Mais ces pures images mimiques, incapables de donner aucune idée du temps, ni d'autres qualités abstraites, ne pouvoient exposer les événemens y et en donner communication que d'une manière très-imparfaite. Alors on fit choix de signes conventionnels qui dévoient servir de symboles des choses et des pensées; mais il fallut beaucoup de temps avant que les hommes instruits pussent communiquer l'un avec

l'autre à l'aide des peintures symboliques; et jamais un tel mode de communication ne pouvoit devenir facile. Probablement le peintre perfectionna d'abord ces signes en diminuant leur étendue, et en restreignant leur nombre : le langage adressé à l'oreille l'aida à simplifier celui qui s'adressoit aux yeux; mais dans la formation des langues, l'homme procède invariablement de l'individu à la généralité ; il classifie les unités selon leurs espèces, il range les qualifications dans des catégories spéciales. Ainsi, à mesure qu'il invente des mots pour exprimer ses idées, il invente aussi des méthodes pour en diminuer le nombre ; et comme le langage oral précède le discours écrit, les formes et les figures de la parole enseignèrent à l'artiste graphique à exprimer ses sentimens ainsi qu'à en abréger les symboles. Il transforma les métaphores qu'il employoit en parlant, en images pour former son écriture. Si en discourant il avoit appelé lion un homme vigoureux, quand il écrivoit , il ne manquoit pas de tracer la figure d'un lion pour exprimer l'idée de la vigueur. Mais on sentit bientôt l'inconvénient de dessiner l'image tout entière; la nécessité enseigna bientôt l'emploi de la synecdoche ; on prit une partie pour le tout : ainsi les Mexicains représentoient le lapin par sa tête, et le roseau par sa fleur. Par une transition aussi naturelle, une action fut dépeinte par une de ses circonstances indispensables ; et les Egyptiens désignaient le siège d'une ville par une échelle qui sert aux escalades *. Ainsi les classifications qui ont lieu dans toutes les langues, et surtout les tropes et les figures qui abondent dans tous les dialectes employés par les nations encore peu civilisées , durent faciliter beaucoup l'invention et l'intelligence des signes hiéroglyphiques 3.

i Tlorus Apollo, Iheroglyphica , 1. n.

■2 Origines, 1. îv, c. 9.

Mais, quels que fussent les talens du peintre graphique ou du sculpteur , leur méthode étoit essentiellement défectueuse, leurs symboles éloient exposés à n'êtrepoint compris , et la pratique de leur art se trouvoit restreinte à un petit nombre de personnes. Comme la nécessité est la mère des inventions, et qu'en général c'est un perfectionnement d'abréger et de simplifier, il paroît que les Egyptiens reconnurent de bonne heure les inconvéniens attachés à l'idiome hiéroglyphique; ils inventèrent bientôt une méthode plus simple et plus expéditive d'exprimer leurs pensées , en la rattachant aux sons de la langue parlée.

En conséquence, après avoir avancé que les Égyptiens , à l'opposé des Grecs , écrivoient de droite à gauche ( ce que nous démontrerons n'être pas la vérité tout entière ), Hérodote affirme qu'ils employoient deux sortes de caractères, l'une appelée sacrée (ipà), et l'autre populaire ( (î/îfzcmzâ) ; mais il ne dit rien qui nous autorise à croire J que ces caractères eussent entre eux rien de semblable. Diodore de Sicile s'énonce presque dans les mêmes termes qu'Hérodote ; il ajoute cependant que les caractères populaires étoient enseignés à chacun, mais que les prêtres s'étoient exclusivement réservé la connoissance des caractères sacrés. 2 Ces renseignemens sont fort bornés ; cependant ces deux écrivains qui avoient visité l'Egypte n'ont pas jugé à propos de nous instruire davantage sur un sujet si intéressant. Toutefois ces notions trop concises s'accordent parfaitement avec la pierre de Rosette que nous aurons souvent occasion de mentionner , et dont on ne pourroit soupçonner l'exactitude, puisqu'on y lit qu'elle fut

1 Àtepao-i'otct Se ypau.p.afft ^p/covrat (Àiyurcrioi ); xai -rà fj.lv olvtwv ïpa , rà §1

0/jp.OTtxà XCf.lt ITOU. II. 36.

2 Atrrav yàp Alyvnz(oi<; ovtuv ypafmartov > rà fjùv S-nptâcJr) Trpoa-ayopevojLuvoc iravTaç p.av0àv£iv , ta ê Itçy. xa).ova£va Ttc.pà (J.sv roiç Klyvnxioïc fjLOVovç ysvwa— xeiv tou; leçeiç,*. i. 1. lu , 3.

gravée sous l'inspection même des prêtres de l'Egypte. Ce monument célèbre , conformément aux assertions des deux auteurs précités, indique seulement deux espèces de caractères , l'un appelé enclioriqué ( èyx^P'* 'ypâppara ) ou caractères du pays , qui sont évidemment les mêmes que les caractères démotiques d'Hérodote et de Diodore, et l'autre sacré (tepà). Mais malgré cette coïncidence, nous n'avons encore rien appris sur la nature de ces caractères sacrés, ou enchoriques , c'est-à-dire populaires. Nous devons donc recourir au passage célèbre de Clément d'Alexandrie, dans lequel ce savant expose, avec une précision dont les découvertes récentes relèvent beaucoup le prix , les différentes manières d'écrire employées par les adorateurs d'Isis et d'Osiris. Le passage en. question offre des difficultés , on l'a cité souvent, et souvent mal compris ou mal interprété ; mais comme il sert de clef aux faits que nous avons déjà rapportés, et que son exactitude sera de plus en plus constatée , il est indispensable de le placer tout entier sous les yeux des lecteurs. r

« Ceux qui parmi les Egyptiens reçoivent de l'instruc- )> tion, apprennent d'abord la manière d'écrire, nommée » épislolograpbique^secondementlahiératique, employée •» par les biérogrammatistes ou scribes sacrés ; enfin Fbié-

I AvTtXOC 01 TÏV.O AlyVTfïLOLÇ 7T0U(?£VOp.£V0[, 7ToStOV fJ.SV 7rOiVT<OV T7)V AlyVKTlùiV

ypap.p.aTcov fuGo^oy , îxp.avGavovo'i , t-/jv 'EDI2ï0A0rPA$IKHN xaAovp.£v/)v ' dX£UTïpov Se , tvjv 'IEPATIKITN , y xpwvTOU o\ Upoypait.fxa.Ti~q' ûoraryiv Se xal tîAî-utouûcv ^IEPOrAY^IKHW , iq 'h p-èv ion Sia tcov 7rpcoTû)y arot^Eifoy xvpioXoy<-m ; v) Se o-vp-Solix-n. TyÎ; Se avaSolix'nç "h psv Motoloyû-rau xarà p.tp.y)o-tv , •/) S iiQTtto TpoTTtxûç yoâysxat , ■/> Ss àvrix-pùç allriy o petrat. xarà rcva; atvtypiou^. Hltov yoZv ypâ^iai (ïov'Xop.svoi xijxXov -jrotoûa-t, uel-nvnv Ss u)(riu.<x fj.yjvott.Ssi;, xarà to x-jpioAoj/oup-evov ziSoq ' Tpo-nixSq Se xa-' oîx£tOTy,Ta p.£TayoVT£ç xai fiETOCTi— G/vréç, rà S' îÇaXioéTTOVTSç , Ta Se -7roX^a^â); pi£Taox/}p.aTiÇovT£s xaP0<'rTOVtny- Tovç yovv tcov j3acri)£cov £7roti'vou; G£oAoyoup.£votç p.vGo(; napaSlSovreç , àvotypatpoxtai oià tô>v àvayXvtpwv. Toû (Je xarà tovç ouytyy.oùj Tprrov Ei'cJotiç dEÎ'ypjx £arii> toiJe ' rà fxïv yap iSv ôOJav. aorpcov , cîtà tyiv nopeiav tïjv Ao|ï)v oepfcoy udfxaaiv àitsixaÇov, tov <?£ II),iov rS toîî xavGâoov, x. t. À. Strom. V. 647- Potter.

SUR LRS HIEROGLYPHES. 9

» roglyphique, qui est la plus complète de toutes. » — « Cette dernière est de deux sortes : l'unekuriologique, » ou exprimant les objets proprement, sans figure ni mé- » taphore, par le moyen des initiales des mots , c'est-à-dire » par l'indication des premiers sons des mots employés » dans le langage du pays, pour désigner ces objets ; l'autre » est symbolique. La symbolique se partage en différentes » branches : l'une représente les objets par la pure imi- » tation ; une autre les exprime à l'aide des tropes ( c'est- » à-dire indirectement par la synecdoche , la métonymie » ou la métaphore); la troisième les indique à l'aide de m certaines énigmes allégoriques. Ainsi , d'après la mé- )> thode de présenter les objets en les imitant, les Égyp- )> tiens dessinoient un cercle quand ils vouloient désigner » le soleil , un croissant quand ils vouloient désigner la )> lune. Dans la méthode qui est fondée sur les tropes, ils w représentent les objets au moyen de certaines analogies » qui deviennent l'expression de ces mêmes objets, quel- » quefois ils ne font qu'en modifier la forme, et plus fré- » quemment ils lui font subir une transformation com- » plète. Ainsi quand ils transmettent les louanges de » leurs rois dans leurs fables théologiques, ils ont recours » aux anaglyphes (c'est-à-dire à des hiéroglyphes trans- )) posés ou transformés ). Un exemple expliquera la troi- » sième manière de l'écriture symbolique, qui est l'énigw matique : ils assimilent la révolution oblique des pla- » nètes à des corps de serpens ; celle du soleil, ils la « comparent au corps d'un scarabée, etc. »

Il est presque superflu de remarquer que la manière d'écrire, nommée dans ce passage épistolographique , est la même que Diodore et Hérodote appellent démotique j, et qui porte le nom iï enchorique sur l'inscription de Rosette. On ne doit pas non plus être embarrassé de ne point trouver, dans ces deux auteurs, le terme ^hiératique employé par Clément ; il n'est pas surprenant non plus

qu'ils n'aient point même fait usage du mot hiéroglyphique. Les caractères sacrés 3 dont parlent Hérodote et Diodore, comprennent évidemment l'hiératique et l'hiéroglyphique, puisque tous deux étoient destinés à des usages religieux : le premier , sur les manuscrits , le second, comme son nom seul l'indique , sur les monumens que décoroit la sculpture. Nous croyons que tous les savans sont d'accord sur ce point , et nous ne le traiterons pas plus longuement. Mais l'endroit le plus important et le plus difficile de ce passage , est celui qui traite de la méthode kuriologique (&à twv 7rpwr<uv crot^dwv). Un seul fait autorise à conclure qu'il a rapport au système phonétique , ou à l'art de représenter les mots pariés ou des sons ; c'est que toutes les autres variétés ou applications de l'écriture tracée sont distinctement énumérées et comme épuisées dans les membres suivans de la description : le symbolique , par la copie ou l'imitation directe ; celui qui emploie les tropes, tels que la métaphore , la similitude ; et l'énigmatique , qui a recours à des analogies plus obscures encore , et empruntées de trèsloin. Outre tous ces modes , il en reste encore un clairement et formellement énoncé, le kuriologique (Sià twv TrpwTwv oror^'wv) , et celui-ci , selon nous , ne peut se rapporter qu'aux sons articulés , c'est-à-dire aux paroles. Sans doute l'expression est fortement elliptique et trèsobscure. Mais, à nos yeux, il est clair qu'elle signifie quel qu'autre manière de transmettre ses idées , que celle des prototypes ou des figures diversement employées; les connoissances nouvellement acquises nous portent à croire que ce moyen n'étoit que la représentation des mots ou des accens de la parole. Observons que tous ceux qui, dans ces derniers temps, ont cité le passage en question, se sont à peu près accordés à traduire aror/jïoc par lettres , quoiqu'ils ne soient pas du même avis sur le sens que l'on doit donner à ces mots si familiers zà 7rpwra.

Sir W. Drummond, dans ses Origines (vol. II, p. 28^ traduit ainsi : « Les premiers élérnens, ou caractères de l'alphabet » ; et M. Letronne, plus directement : « Les premières lettres de l'alphabet. » Depuis , ce dernier a rendu son interprétation un peu moins vague , en ajoutant ingénieusement que ces mots les -premières avoient été par lui employés pour désigner l'alphabet primitif de seize lettres , importé en Grèce par Cadmus , alphabet moins complet que celui dont les Grecs firent usage dans des temps postérieurs.

Au reste , ces explications n'offrent jusqu'ici rien de satisfaisant ; elles demeurent exposées à de puissantes objections. D'abord, si crotysïx, par lui-même, ne signifie point caractères de l'alphabet , on ne conçoit pas aisément comment il obtiendra cette signification , en le faisant précéder de ce terme si générique -pûza. ; et s'il porte ce sens par lui-même , il est clair que sir W. Drummond, dans sa paraphrase, ne tient aucun compte de cette importante épithète , et la fait disparoître de sa version. Celle de M. Letronne, dégagée de son commentaire, ne fait pas avancer d'un pas dans l'intelligence de l'auteur 5 car, demanderons-nous , que doit-on entendre par les premières lettres de l'alphabet? et quelle signification ces lettres donneront-elles aux signes kuriologiques? La même remarque est applicable à l'hypothèse de l'alphabet de Cadmus : deux raisons, il nous semble, la rendent inadmissible : i° quand même on accorderoit que a-or/jïx signifiât lettres , il est inconcevable que par cette locution « les premières lettres » , un auteur qui n'a à s'occuper ni des Grecs , ni de leur manière d'écrire , mais bien des variétés de l'écriture figurative des Égyptiens, ait pu vouloir désigner l'imperfection de l'alphabet primitif de la Grèce ; 20 parce que si de telles peintures ou de tels signes furent jamais employés pour désigner des mots ou des sons, il est impossible de voir pourquoi ils n'auroient pas été cm-

ployés aussi pour exprimer, les mots ou les sons que ne pouvoit pas rendre cet alphabet imparfait, aussi Lien que ceux qu'il étoit capable de rendre. Aucune de ces explications ne nous paroît donc donner un sens clair et satisfaisant au passage discuté. C'est pour cette raison que nous avons hasardé dans notre traduction ci-dessus, d'avancer que sa véritable signification est qu'une des manières d'écrire étoit par des figures qui avoient rapport au son premier ou initial des mots , c'est-à-dire par des figures qui faisoient naître l'idée des sons, en représentant des objets familiers dont l'apellation dans le langage usité du pays commençoit par ces mêmes sons. Le mot aroi^sla, ne signifie proprement quélémens ou parties intégrantes ; et quoique les lettres soient, sans nul doute, les élémens des mots écrits après l'invention de l'alphabet écrit , nous ne voyons pas comment ce mot auroit pu être employé pour signifier lettres dans un passage qui traite spécialement d'un état de choses antérieur à leur invention, ou qui plutôt peutêtre trace les premiers pas qui conduisirent à cette découverte. Les premiers délinéateurs de l'écriture, en cherchant pour la première fois à rendre les sons sensibles à l'œil , et à rendre leur travail phonétique , ne pouvoient arriver à ce but en se rapprochant d'un premier ou second alphabet qui n'existoit pas encore , et dont à cette époque même ils jetoient probablement les premiers fondemens. Ils désiroient, suppose-t-on , d'exprimer des mots à l'aide de dessins et des figures. Nous verrons, par une suite d'exemples, qu'effectivement ils les exprimèrent en présentant aux regards une série d'objets visibles dont les apeîlations par leurs voix initiales, enchainées successivement, formoient la suite des sons ou des mots dont ils avoient besoin. Si tel fut le procédé qu'ils adoptèrent, et si le fait étoit connu de Clément d'Alexandrie , comme il est trèsprobable, nous ne doutons point de l'exactitude de la version que nous avons donnée. Nous croyons que par a^iyfia.

SLR LES HIÉROGLYPHES. l3

il eutendoit les élémens ou sons élémentaires des mots ; et par Trp&ra simplement leurs sons premiers ou initiaux, correspondant sans doute aux lettres initiales, lorsque les mots furent ensuite exprimés par des lettres. Mais on ne peut leur assigner le nom de lettres quand il s'agit de retracer les premiers délinéamens du caractère phonétique. Ceci recevra un plus grand développement 5 toutefois, le taLleau suivant expliquera plus clairement les différentes écritures égyptiennes mentionnées par les anciens , et les rapports qui existent entre elles.

Écriture égyptienne /i. le Popu- ( Démotique par Hérodote, et Démodique r-ar divisée par Héro-l LAïaE, ) Diodore.

dote, Diodore, etl nommé 1 Enchorique, sur l'inscription de Rosette, l'inscription de 1 (Épistolographique, p;rr Clément d'Alexandrie.

Rosette en deux I espèces de carac-/ /*• Hiératique, ou écriture sacerdotale.

leS.\CRÉ, 1 f I. Kuriologique, par le moyen

divisé par j l du son initial des mots.

Clément / I

d'Àlexan-\ / I. le Kuriolo-

drie,en j 2. Hiéroglyphique com- * posé de

1 2. Symbolique J 2. le Tropique, comprenant \ contenant l'Anaglypbi que.

Page 1