CHAPITRE V
La disposition aux courbures ries membres et de l'épine , tient surtout à la constitution très lymphatique et très faible des malades. Cette constitution est ou native ou consécutive; mais bien plutôt consécutive à des maladies longues , comme la gastrite , la gastro-entérite , maladies auxquelles succède très souvent , l'entérite chronique avec diarrhée. Ces affections apparaissent généralement à l'époque de la sortie des dents. La dentition , surtout chez les gens du peuple , est souvent l'occasion de grands désordres; ce qui est dû vraisemblablement aux mauvais alimens dont les enfans pauvres sont nourris , à l'irrégularité de leurs repas , aux lieux insalubres où ils vivent 5 au mauvais air qu'ils respirent; et principalement aux femmes malsaines, enceintes, trop âgées, et souvent atteintes de maladies chroniques ou de
fièvres intermitlentes, qu'on leur donne pour nourrices. Il faut dire aussi que les maladies du tube digestif se compliquent souvent, chez eux, de muguet, d aphthes ou de vers. Souvent aussi la rougeole , la scarlatine , suivies d'irritations bronchiques et d'oplîthalmies , la coqueluche prolongée, la variole, modifient singulièrement leur constitution et la rendent tout-à-fait lymphatique. Une croissance rapide, pendant laquelle les individus grandissent de quatre, cinq et six pouces en quelques mois , affaiblit sensiblement leur jeune constitution. Dans ces croissances, les os se développent dans leur longueur et leur épaisseur; mais comme les muscles ne croissent pas dans la même proportion , ces derniers organes se laissant alonger , s'amincissent et perdent toute leur énergie.
Toutes ces maladies agissent en affaiblissant la constitution, en faisant prédominer peu à peu le système lymphatique. L'état de faiblesse qu'elles produisent , prédispose les parties ligamenteuses , fibreuses et osseuses à cette inflammation lente que M. Broussais a désignée, quant aux tissus blancs, sous le nom de sub-inflammation. Si de jeunes ma-
lades ainsi disposés reçoivent un coup, s'ils font une chute sur un membre ou sur l'épine du dos, il survient bientôt dans la partie lésée , une inflammation qui envahit d'abord, et. presqu'en même temps, le tissu cellulaire, les muscles, et les parties fibreuses ou ligamenteuses. Ordinairement cette inflammation finit par abondonner le tissu cellulaire et les muscles ; mais elle persévère sous la forme chronique dans les tissus fibreux et ligamenteux, ces derniers tissus étant pourvus de peu de vaisseaux sanguins. L'inflammation des glandes sous cutanées et des ganglions lymphatiques de la poitrine et du ventre, débute de la même manière , par le tissu cellulaire environnant.
L'hérédité , ou cette prédominance du système lymphatique que les enfans reçoivent de leurs parens, dispose aux scrophules et au rachitis, causes des courbures des membres et très souvent de celles de l'épine. Mais j'ai observé que cette cause (l'hérédité) était peu fréquente: je vois tous les jours, à mes consultations, des enfans issus de parens d'une bonne constitution , mais qui sont scrophuleux et rachitiques , uniquement parce qu'ils ont été élevés dans des lieux favorables au développement de ces mala-
aies, ou parce qu'ils ont été allaités par des nourrices malsaines ; tandis que nous voyons souvent des parens lymphatiques et faibles , qui ont souffert dans leur enfance, des scropliules et du rachitis, avoir des enfans parfaitement constitués , parce que ces enfans ont été élevés dans des lieux secs , bien aérés, et qu'ils ont sucé le lait d'une bonne nourrice.
Les enfans à constitution lymphatique présentent, pour la plupart , l'aspect que l'on désigne sous le nom de scropJiuleua: ; ils ont la lèvre supérieure grosse; les ailes du nez, les paupières et les oreilles gonflées, rouges et luisantes, et souvent des glandes au cou. Ils sont nés dans des quartiers encombrés, dans des rues étroites , tortueuses , dont les maisons sont fort élevées , et où ils n'ont respiré qu'un air humide et peu riche en oxigène. De malheureux enfans nourris dans une pareille atmosphère, ont les poumons peu développés; leurs muscles sont amaigris et doués de peu d'énergie. Beaucoup de ces enfans appartiennent à des portiers , à des fruitiers , h. des tisserands , à des blanchisseuses, etc., par conséquent ils ont été élevés dans des lieux humides , étouffés , et privés du soleil. Au milieu de semblables circon-
stances ;, rassimilation ne peut être qu'imparfaite; le sang se surcliarge de lymphe et contient peu de fibrine. L'imperfection de la respiration entraîne le dépérissement de la santé , et rend les jeunes malades de plus en plus aptes au développement des maladies lympliatiques. Il en est de même dans les cas où le tube digestif est enflammé; car alors la digestion et la nutrition sont dérangées , l'absorption et la circulation languissantes.
Quand la constitution est devenue tout- à -fait scrophuleuse , les irritations se montrent dans les organes où le système sanguin a le moins de prédonciinance : dans les tissus fibro-ligamenteux qui affermissent le squelette, dans les ganglions lymphatiques , et ensuite dans les os eux-mêmes. Mais avant que les os soient ramollis , les enfans éprouvent de la douleur aux lieux qui doivent être le siège des distorsions; leur périoste se tuméfie , ainsi que le tissu cellulaire qui le recouvre. Cette inflammation du périoste , qui s'étend quelquefois dans tous les membres, peut presCjUe toujours être sentie a vec les doigts. Les enfans alors deviennent tellement sensibles que l'on ne sait par où les toucher. Presque en même
temps , et quelquefois plus tôt , les extrémités des os se gonflent et les épiphyses en deviennent saillantes. J'ai vu aussi , et même fréquemment , le tarse et le métartarse, ainsi que quelques articulations vertébrales , sensiblement gonflés.
Chez les plus jeunes , les courbures des jambes commencent quelquefois avant qu'ils aient essayé de se soutenir sur leurs pieds , et les déviations des genou:x n'arrivent qu'ultérieurement. Quand les déviations des genoux ne sont pas compliquées et précédées de courbures des jambes, cela vient de ce que la maladie a commencé à un âge plus avancé , alors que le tissu compact des os avait acquis toute sa solidité, ou de ce que le ramollissement des extrémités articulaires ne s'est pas étendu au-delà des limites du tissu spongieux des os.
Les autopsies que j'ai été à même de faire m'ont convaincu que la cause du ramollissement des os, ou du racbitis, est bien certainement l'inflammation du périoste; inflammation qui se propage à l'intérieur de l'os , à la membrane médullaire. L'inflammation de ces membranes a toujours précédé les courbures vicieuses , et plus particulièrement celles des membres.
Comme c'est par le périoste et la membrane médullaire que les os se nourrissent, si ces membranes s'enflamment et deviennent malades , les os dépérissent , se ramollissent ou s'atrophient. J'ai vu des tibias qui étaient tellement aplatis qu'ils ne présentaient plus que trois lignes d'épaisseur. Cela provient de ce que l'exhalation des sels calcaires s'effectue incomplètement dans le tissu réticulaire des os. Mais dès que l'inflammation des membranes externes et internes des os a disparu à l'aide d'un bon traitement , alors l'exhalation des sels calcaires redevient quelquefois si abondante , qu'au bout d'un ou de deux mois les os prennent un volume excessif , surtout vers les concavités des courbures.
Les déviations latérales de l'épine , indépendamment de la constitution lymphatique et du rachitis , ont encore d'autres causes, qui , pour ainsi dire , leur sont propres. Au nombre de ces causes il faut compter : la paralysie partielle d'un membre inférieur , l'hémiplégie , non moins que les difformités préalables des membres inférieurs.
La paralysie partielle d'un des membres inférieurs est souvent une cause de déviation latérale. Ces sor-
tes de paralysies sont presque toujours la suite d'irritations du canal digestif, dans la première enfance; irritations qui ont réagi sur le cerveau , en déterminant une congestion sanguine vers cet organe, ou même une véritable inflammation , qui finit quelquefois par devenir chronique. Cette affection du cerveau peut déterminer dans un des membres une légère diminution , soit du sentiment , soil du mouvement; et c'en est assez pour entraver la nutrition de ce membre et pour l'affaiblir. C'est principalement du côté gauche que l'on observe de ces paralysies incomplètes ou pai-tielles , parce que les congestions sanguines se font plutôt vers le côté droit de l'encéphale. Les paralysies qui ont lieu dans la première enfance attaquent plutôt un seul membre que tout un côté du corps : toutefois est-il vrai de dire qu'on a observé des paralysies de ce genre, même dans le premier âge. Ordinairement le côté paralysé ne tarde pas à diminuer de volume , et il en est de même lorsque la paralysie s'est bornée à un seul membre. J'ai été consulté plusieurs fois pour des enfans chez lesquels on soupçonnait à tort l'existence d'une déviation latérale , fausse prévention qui venait de ce
que l'une des épaules paraissait seule affaissée et amaigrie. Si l'on avait regardé attentivement le reste du membre supérieur , on aurait vu qu'il était également amaigri et rapetissé, et beaucoup plus faible que le membre du côté opposé: c'était donc prendre pour le début d'une déviation l'une de ses causes.
La paralysie a des résultats bien autrement graves, et plus difficiles à prévenir, lorsqu'elle attaque l'un des membres inférieurs; car alors le membre paralysé n'est pas seulement amoindri, plus maigre, il est en même temps moins long , ce qui donne lieu à la claudication , puis ensuite à une déviation lombaire dont la convexité regarde le membre paralysé, sa première cause.
Un rhumatisme prolongé, ou toute autre maladie des articulations de l'épaule ou de la hanche , de la jarnbe ou du pied (maladies qui ne sont souvent dans l'origine qu'un véritable rhumatisme, et quelquefois que l'effet simple en apparence , d'un coup ou d'une chute) , peuvent amener à leur suite , de même que les paralysies, le dépérissement graduel du membre malade, par conséquent aussi sa faiblesse, et, plus tard , la courbure de l'épine.
Un pied-bot congénital ou accidentel , la déviation d'un genou , la courbure d'un fémur ou d'une janibe, en diminuant la longueur de l'un des membres inférieurs ^ peuvent déterminer également des déviations vertébrales^ à convexité droite ou gauche dans la région lombaire , et en sens inverse dans la dorsale. Il faut dire néanmoins cjue toute faiblesse de l'un des membres inférieurs , que toute paralysie partielle ou difformité des jambes n'entraîne pas inévitablement une courbure de l'épine. On rencontre souvent des individus affectés de claudication depuis de longues années , et qui néanmoins ont l'épine droite : beaucoup d'hémiplégiques , entr'autres , sont dans ce cas. Il faut presque toujours pour qu'une déviation survienne , que le malade soit d'une constitution lymphatique portée à ce degré que l'on désigne sous le nom de scrophuleuse ou rachiticfue ; c'est-à-dire , qu'il soit disposé aux inflammations lentes, soit des différens tissus servant à l'union des vertèbres , soit des vertèbres elles-mêmes. Cette disposition lymphatique, comme nous l'avons déjà dit, est ordinairement consécutive à des maladies longues, et on la rencontre le plus ordinairement dans la première enfance.
La masturbation est une autre cause , malheureusement trop commune^ des déviations spinales. Cette habitude pernicieuse a pour effet assez constant de déterminer hâtivement les règles chez les jeunes filles, et cette fonction alors trop prématurée, affaiblit la constitution de la manière la plus manifeste; elle va même quelquefois jusqu'à la rendre tout-à-fait scrophuleuse. J'ai observé et traité plusieurs distorsions vertébrales qui s'étaient ainsi développées chez des jeunes filles de neuf à dix ans, après des règles abondantes, survenues quelques mois auparavant sous l'influence de la cause que nous venons d'exposer. La lecture de romans en exaltant l'imagination , peut occasioner , presque autant que la masturbation, des règles excessives et prématurées.
On met encore au nombre des causes des déviations vertébrales , une première grossesse , un premier accouchement ; mais il m'est bien prouvé ( et cette confidence m'a été faite bien des fois) que beaucoup de jeunes femmes cachent à leur mari, sans difficulté ni scrupule, une déviation légère jusqu'au moment d'un premier accouchement; et, comme de raison , c'est alors l'accouchement qu'on accuse
d'une difformité que jusque-là on avait tue ou dissimulée.
Quand un individu est originairement d'une faible constitution, ou qu'il tombe dans un état de grande débilité à la suite d'une maladie longue, les substances intervertébrales devenant moins fermes et aussi moins élastiques , se laissent facilement distendre ou déprimer , particulièrement si les sujets prennent des attitudes vicieuses soit en écrivant ou en dessinant , soit en exerçant beaucoup un des membres supérieurs, comme on le voit chez les tailleurs, chez les couturières et les blanchisseuses ; enfin chez la plupart des jeunes gens que l'on met en apprentissage. Comme c'est le pins souvent le bras droit qui est mis en action, et que, pour contrebalancer l'action de ce bras , l'on est obligé d'incliner le buste du côté gauche , il en résulte d'abord une courbure à droite dans la région dorsale , courbure qui commence par être passagère , mais qui devient bientôt permanente, s'il s'agit d'individus faibles. On conçoit lorsque le sujet est gaucher , qu'il peut se former une courbure dont la convexité sera à gauche ; mais si ses occupations nécessitent que le buste soit penché en avant, comme
chez les vignerons , les laboureurs , etc. , il pourra se former alors une véritable gibbosité , laquelle comprendra un grand nombre de vertèbres.
Qu'une position forcée pour un travail , ou un exercice quelconque , chez un individu faible, et par conséquent déjà disposé aux irritations des tissus fibro-séreux , détermine une courbure long-temps continuée et souvent répétée , il s'ensuivra nécessairement que le cenlre de la courbe , surchargé de tout le poids de la partie supérieure du tronc , se laissera peu-à-peu affaisser et irriter par tant de pression et par tant d'efforts , et que bientôt cette irritation donnera lieu au ramollissement et à l'absorption de la substance intervertébrale du côté de la concavité de la courbe.
Voilà comment se forment la plupart des déviations des vertèbres, soit latéralement, soit en arrière, soit en avant.
On peut affirmer que tous les jeunes individus faibles; que cette faiblesse soit originelle ou consécutive à quelques maladies , sont disposés aux courbures de l'épine et des membres. Pour la moindre cause , une attitude vicieuse , par exempte , un coup,
une chute, ces individus peuvent devenir contrefaits. Les moyens d'union des vertèbres , les ligamens des membres , sont dans les mêmes circonstances très disposés à des inflammations chroniques , ce qui les ramollit promptement et les dispose à des déformations. Tous les enfans lymphatiques ou scrophuleux se trouvent dans le cas dont nous parlons.
Il est facile de concevoir que les enfans disposés au ramollissement des substances intervertébrales ;, s'ils sont affectés de claudication à la suite de la courbure soit d'un fémur, soit des os d'une jambe, ou à la suite d'un pied-bot , d'une maladie de la hanche , du genou , ou bien encore par l'extrême faiblesse d'un des membres abdominaux ; ces enfans, dis-je, peuvent être tout-a-coup atteints d'une courbure de epine.
Les courbures de l'épine qui sont la suite d'un ramollissement ou d'une disposition au ramollissement des ligamens des vertèbres , sont toujours précédées et souvent long-temps accompagnées de malaise . de douleurs dans l'épine , ou du moins , dans le point de l'épine qui doit être ou qui est déjà déformé: ils éprouvent aussi des douleurs vagues dans la poitrine
et dans rabdomen , de la dyspnée , des palpitations^ etc.
Ghez les individus dont beaucoup de fibro-cartilages intervertébraux sont ramollis , les déviations latérales sont toujours jointes à une inclinaison en arrière , et les vertèbres alors sont mal rangées. L'on voit les apopbyses épineuses dirigées dans tous les sens , par exemple, l'une est déviée à droite , une autre à gauche, une troisième en arrière, une quatrième est enfoncée en avant, et ainsi de suite pour toute la longueur de l'épine qui est malade.
Je regarde le ramollissement des moyens d'union des vertèbres comme la cause efficiente de presque toutes les courbures vertébrales , qu'elles soient latérales, en arrière, ou en avant: que l'affaissement et l'absorption des substances intervertébrales aient lieu sur leurs côtés , vers leur partie antérieure ou la postérieure, la cause déterminante est , quoiqu'il arrive, toujours la même.
En interrogeant les individus atteints de courbures de la colonne vertébrale, même ceux qui paraissent doués d'une bonne constitution , on apprend presque toujours qu'ils ont été dans leur enfance sujets au
dévoiement ; qu'ils ont éprouvé des convulsions ; qu'ils ont eu le ventre gros , ainsi que les poignets et les malléoles; qu'enfin ils ont eu la coqueluche ou la rougeole, et après la rougeole , des irritations bronchiques prolongées, etc. A peine y a-t-il un cinquième des gibhosités, ou courbures en arrière, qui aient été causées par la carie des vertèbres , ou mal vertébral de Pott.
8o DIAGNOSTIC.