‹ Aperçus généraux sur la doctrine positivisteChapitre 11 sur 40 · M APERÇUS GÉNÉRAUX · texte numérisé non relu

M APERÇUS GÉNÉRAUX

« moins en moins respectées par le délire occi- « dental. C'est pourquoi, même dans révolution « scientifique , Tordre provisoire que Bacon et « Descartes avaient tenté d'établir disparut bien- « tôt sous Tessor empirique des spécialités disper- € sives, qui repoussaient aveuglément toute règle « philosophique. Au lieu de réduire chaque phase « encyclopédique à ce qu'exigeait Tavénement de « la suivante, on s'efforça de la développer indéfi- « niment, en l'isolant de plus en plus d'un ensemble « de moins en moins aperçu. Cette tendance devint ce autant rétrograde qu'anarchique, en menaçant de détruire jusqu'aux principaux résultats des « travaux antérieurs, sous la domination croisa santé des médiocrités académiques. Mais l'anar- «( chie et la rétrogradation sont encore plus corn- « plètes dans l'art , dont la nature éminemment a synthétique repoussait davantage l'empirisme « analytique. Envers la poésie elle-même, la ré- « trogradation est devenue telle que les lettrés ne c peuvent rien apprécier au delà du style, au point « de placer souvent de vrais chefs-d'œuvre au- « dessous de compositions non moins médiocres c qu'immorales. »

« La femme. — Dans ce douloureux tableau ,

« dont je ne puis contester Texactitude, je ne vois « pas, mon père, d'où peut venir la solution finale, « expliquée par ce catéchisme. »

« Le prêtre. — Elle surgit, ma fille, d'un <c suffisant accomplissement de l'immense prélude « objectif, qui, commençant à Thaïes et à Pytha- « gore, se poursuivit pendant tout le moyen âge « et ne cessa point d'avancer à travers l'anarchie « moderne. Au début de l'explosion française, il « ne suffisait encore qu'en cosmologie. Maisl'essor < décisif de la biologie, fondée par Bichat et corn- « plétée par Gall, achève bientôt de fournir une base « scientifique pour la révolution totale de l'esprit <( philosophique. L'ensemble du mouvement po« a sitif aboutit alors à la sociologie, qu'annonçait «déjà la tentative, immortelle, quoique avortée, « où Condorcet essaie de subordonner systémali* <x quement l'avenir au passé au milieu des dispoa sitions les plus antihistoriques.

« Sous l'universelle prépondérance du point de a vue humain, une synthèse subjective put ainsi « construire enfin une philosophie vraiment iné- «branlable, qui conduisit à fonder la religion « finale, aussitôt que l'essor moral eut complété « la rénovation mentale. Dès lors on admira le

« moyen àge^tout en appréciant mieux l'antiquité» « La culture du sentiment fut radicalement conci- « liée avec celle de Tintelligence et de l'activité.

« Tous les nobles cœurs et tous les grands « esprits, toujours convergents désormais, con- « çoivent ainsi terminée la longue et difficile ini- « tiation, que dut subir l'humanité sous l'empire « toujours décroissant du théologisme et de la « guerre. Le mouvement moderne cesse d'être « radicalement disparate : sa progression positive « s*y montre enfin capable de satisfaire à toutes «les exigences intellectuelles et sociales résultées « de la progression négative, non-seulement en- « vers l'avenir, mais aussi quant au présent, dont <x je n'ai pas dû m'occuper ici. Partout, le relatif é succède à Tabsolu, et l'altruisme tend & dominer â l'égoïsme, tandis qu'une marche systématique a remplace une évolution spontanée. En un mot, « l'humanité remplace Dieu, sans oublier jamais % ses services provisoires.

a Voilà, ma très-chère fille, les dernières expli- « cations que je vous devais sur l'avènement déci- <i sif de la religion universelle, à laquelle aspirent, tf depuis tant de siècles , l'Occident et l'Orient, c Quoiqu'il soit encore profondément entravé,

« surtout dans son centre, par les préjugés et les « passions qui , sous diverses formes, repoussent a toute vraie discipline, son efficacité sera bient^ « sentie par les femmes et les prolétaires, princir- « paiement au Midi. Mais la meilleure recomman- « dation doit résulter de l'aptitude exclusive du « sacerdoce positif à rallier partout lés âmes honr « nêtes et sensées , en acceptant dignement l'enr a semble de la succession humaine. i>

Les esprits sérieux voient ainsi dans Tavéne*ment du positivisme un événement public. Ils ont su le discerner dans les aspirations de rOccideo^ vers un ordre nouveau , et suivre ses traces à tra*vers toutes les phases de l'humanité, à travers les sociétés se transformant de siècle en siècle, et passant deTétat d'enfance à l'état positif. Quelque complet que nous ayons essayé de rendre le rapide tableau des origines positivistes, nous nepourriow trop recommander de puiser une telle histoire à sa véritable source, dans les ouvrages d'Auguste Comte, livres sacrés de l'avenir, documents de la postérité. On y verra apparaître le positivisme au dix-neuvième siècle, revêtu de tous les caractères des grandes découvertes sociales, précédé du cortège illustre des hommes supérieurs. Il y est sif

gnalé comme le but des désirs secrets des femmes, des prolétaires, des conservateurs, des révolutionnaires éclairés, de tous ceux enfin qui soupirent après la réorganisation des opinions et des mœurs. L'agent de l'humanité qui le systématise, consacre le glorieux concours des précurseurs, dont il est rinterprèle. Saisissant dans leur vol éternel les pensées qui s'épurent au fond des tombeaux, il parle aux vivants au nom des morts. Le fondateur d'une telle doctrine est digne de ceux dont il évoque les ombres illustres, en coordonnant, pour les faire concourir à l'œuvre sociale, leurs plus sublimes spéculations. Par sa voix, les morts gouvernent les vivants-; il s'élève au-dessus de l'humanilé, comme Moïse, sur la montagne, s'élevait au-dessus des Hébreux, lorsqu'il traçait les préceptes de la loi sur les tables inébranlables. 11 faut reconnaître en effet que l'homme supérieur, celui qui peut concentrer en lui l'ensemble des grandes pensées, des grands sentiments, pour les appliquer aux actions, est non-seulement le véritable représentant de l'humanité qu'il s'incorpore, mais encore qu'il lui est supérieur. Quoique le positivisme repose sur la conception de l'humanité, on tomberait dans Terreur si Ton

pouvait croire qu'il en fait une puissance analogue à Tancienne Providence, menant les hommes indistinctement. Il ne comprime pas les individualités. S*il a fait ressortir l'importance du concours, il ne veut pas en exagérer la valeur, mais le concilier à une sage indépendance. Il faut que les grands hommes se soumettent à Tensemble des antécédents, et c'est dans une telle soumission que consiste leur force ; mais on doit reconnaître leur supériorité sur Thumanité, lorsqu'ils la dirigent et l'améliorent, en s'y subordonnant. Quelques explications sont ici nécessaires , afin qu'on comprenne dans toute sa clarté, et sans comparaison possible avec la fiction providentielle, le dogme de l'humanité, principe universel du positivisme.

DE l'humanité par RAPPORT AUX HOlfMES SUPÉRIEURS, QUI LA DIRIGENT EN S Y SUBORDONNANT.

Les grandes pensées, les grands sentiments qui furent, qui sont et qui seront destinés à susciter les actions bonnes forment Tâme de l'humanité, considérée dès lors comme le nouveau grand être. Son corps immense se compose de tous les êtres humains , passés, futurs et présents, méritant

d'être incorporés à cette vaste unité (i). L'huma* nité peut donc être considérée sous trois aspe<4Sy relatifs au passé, & Tavenir, au présent; c'est la priorité, le public, et la postérité. Dans ces foules innombrables, surgissent de temps en temps^ des hommes qui les guident, qui les éclairent, qui les améliorent et qui leur sont indispensables. On les appelle des hommes supérieurs, et s'ils savent s'incliner devant le grand être, devant ce d^sjtaire étemel de tout ce que le monde a produit de positif (2), s'ils savent subordonner leur activité générale à ses destinées, ils seront réellement supé*rieurSy sinon au grand être qui doit les absorber à son sommet, mais à la priorité, au public, à la postérité, considérés séparément. Il est néces* saire de développer cette opinion, suivant laquelle la personnalité peut se développer, et planer audeisus de Thumanité, comme ces grands prêtres,

(i) Tous les hommes ne font ^ partie de l'humanité. Quoique tous naissent ses enfants, tous ne deviennent pas ses serviteurs^ beaucoup restant à i'état de parasite. Indifférents aux destinées humaines, ceux-ci sont inutiles au monde et méritent, selon Horace et Arioste, d'être appelés des producteurs de fumier. Tels chevaux, chiens, bœufs, etc., sont plus estimables que ces hommes.

(2) Voir les sept acceptions du mot positif, p. 2.

qui jadis s'approchaient de la divinité et rendaient ses oracles, la modifiaient suivant les tendances de leur siècle^ tout en s'inclinant devant elle. Pour la clarté du discours, nous désignerons par humanité^ l'un des trois aspects énumérés précédemment. , L'humanité n'a pas de volontés ; elle n'a que des tendances et des aspirations; elle s'énerverait dans une série indéfinie de fluctuations douloureuses^ si les hommes d'élite ne surgissaient jbns ies temps opportuns pour exprimer ses volontés.

L'évolution de l'humanité est spontanée quant aux sentiments, quant aux pensées, quant aux actes. Abandonnée à elle-même, et privée de l'inr tervention des sages philosophes, les déviations ^ les retards, les incohérences rendraient tout pK)grès impossible. Sollicitée par les forces dispef* sives qui l'agitent en tous sens, ses efEorts reste^* raient stériles, si les hommes supérieurs ne les fai«* j saient converger à la résultante unique, qui traîné à sa suite les lois des phénomènes, ces lois d'un } enfantement si difficile. Us savent les formuler et [ les faire concourir systématiquement au bien-être ) général. C'est ainsi qu'ils réagissent sur Thumar^ nité, en pouvant lui servir d'interprètes. Ils ont ht

gloire difficile de comprendre les aspirations collectives et d'en fixer le but. Ils résument, avec une intelligence, supérieure au concours confus des intelligences vulgaires, les tendances du passé et celles du présent. Ils réalisent enfin, au point de vue le plus noble et le plus élevé, la maxime donnée par Auguste Comte :

Pour compléter les lois^ il faut des volontés.

L'individu possède une autre supériorité sur l'espèce, par le développement de plus en plus grand des unités. Son esprit bien dirigé devient de plus en plus synthétique. Une méditation féconde le soustrait aux détails pratiques, qui cachent les vues d'ensemble aux homnaes réunis. Les niasses ne peuvent jamais se concerter suffisam^ ment pour satisfaire aux besoins généraux. Le défaut d'ensemble est inévitable, le concours est incomplet. Une collection d'individus ne peut rassembler autant de renseignements qu'un seul, aussi la synthèse collective est toujours inférieure à la synthèse individuelle, seule susceptible d'un grand perfectionnement; la foule ne pourra jamais faire une découverte, un homme supérieur est seul capable de rassembler assez d'éléments

pour la concentrer en lui. Dans le tumulte de cette masse d'intelligences, qui s'agitent confusément autour de la vérité, une seule surgit pour présider à son enfantement, une seule assez synthétique pour la découvrir et la signaler.

Il n'en est pas moins vrai qu'une découverte ne s'accomplit que lorsqu'elle est nécessaire; mais l'humanité ne fait qu'en montrer la nécessité par une multitude de symptômes déplus en plus décisifs. Il n'est réservé qu'à l'homme supérieur de les embrasser d'un coup d'oeil. Son intervention, d'autant plus puissante qu'elle est plus synthétique, arrête des fluctuations souvent dispersives, et qui pourraient être indéfinies sans elle. Une telle intervention, surtout, est indispensable aux dé-' couvertes sociales, mais les découvertes moins importantes sont généralement exemptes des mécomptes d'un ajournement funeste.

Les découvertes scientifiques s'accomplissent toujours dans des limites suffisantes, parce qu'elles exigent une contention d'esprit, moins synthétique, et partant moins rare. L'astronomie peut éclairer par son exemple une telle notion. Ainsi, depuis que Copernic avait décrit le système du monde, le règne de Newton était annoncé par Ga-

lilée, par Huyghens, par Descartes, par Kepler surtout, par Kepler découvrant les lois sur lesquelles repose rastronomie moderne. Poussé par de tels précurseurs, le savant, à qui l'Angleterre a élevé des autels, concentrant tant de génies dans ie sien , résolut, après de vastes méditations, le problème qu'on avait osé concevoir. Ainsi fut levé le plan de l'univers. Mais ne peut-on croire que si Newton ne fût venu au monde, Huyghens ou Jean Bernouilli, et plus tard l'illustre Clairault, n'eussent accompli ce labeur mémorable 1

Il n'en est pas de même pour les composi*^ tions poétiques, et surtout pour les conceptions sociales. Quoiqu'un vaste poème résume, en l'idéalisant, une vaste époque, jouirait-on de Viliadej de la Divine Comédie^ du Paradis perdu^ sans Homère, Dante, Mil ton? Que serait devenu le catholicisme sans le grand saint Paul, l'Orient sans Mahomet? Le positivisme enfin, quoique sy&tématisant les élans naturels, serait-il révélé, serait-il formulé, serait-il pratiqué après avoir été résumé par une doctrine scientifique, une religion démontrée, si le chef spirituel que nous révérons ne fût venu au monde? Ajoutons qu*on n'ose concevoir l'apparition d'un être aussi synthétique

qu'un tel fondateur, quand on est pénétré des efforts prodigieux d'action, de pensée et de ses* timent , qu'eiigea rétablissement de la nouvdle foi.

Un troisième genre de supériorité vient encore [dacer les grands hommes au-dessus de Fhuma* nité, c'est l'accroissement en dignité, par le choix plus noble de la nature des travaui. Les efibrts collectifs se bornent à la couservation, à raccroissèment des produits matériels. Les efforts individuels sont surtout relatifs au perfectionnement. Tous s'occupent activement de la prospérité matérielle, un seul de la prospérité morale. Un seul, concentrant les progrès successifs des siècles^ précédents, et les conciliant avec les besoins actuels, développe davantage la nature humaine, en la faisant devenir plus tendre, plus aimante et plus intelligente. Les hommes supérieurs n'ouvrent pas sur l'humanité des mains pleines des richesses matérielles des âges précédents, mais des richesses morales, plus précieuses. Â ses trésors intellectuels ils ajoutent les fruits de leur propre génie, et l'emportent ainsi sur l'ensemble des siècles passés. Succédant à une suite de grands hommes, ils seront remplacés eux-mêmes par une

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génération d'hommes, peut-être moins éminents, mais toujours élevés par la hauteur de leurs conceptions au-dessus de la foule humaine, tant passée que future ou présente, c'est-à-dire tant subjective qu'objective. Ainsi leur esprit, assez intelligent pour fixer les idées de l'humanité, assez synthétique pour les concevoir et les embrasser, se revêt encore de la dignité qui distingue le sentiment de l'activité*

En un mot, les hommes d'élite sont supérieurs à l'humanité considérée sous ses trois aspects déjà énumérés ; d'abord à l'humanité précédente, parce qu'ils l'ont améliorée, et qu'ils la laissent meilleure qu'ils ne l'ont trouvée. Or, on est toujours au-dessus de ce qu'on perfectionne. Ils le sont encore à leur postérité ; il est vrai qu'ils seront jugés par elle comme ils ont jugé leurs prédécesrseursy mais ce jugement tombera de la bouche de leurs successeurs, et non de la foule, non de la masse des agents inférieurs prosternés devant le génie, dans l'attitude de la vénération. Cette humanité passive reconnaîtra toujours en eux ses véritables supérieurs, ses princes immuables, les pilotes qui la dirigent dans le milieu oii elle vit, se meut et se transforme.

Enfin, ce sentiment général, par lequel Topinîon place les grands hommes au-dessus de rhumanilé subjective, est ébauché déjà par la tendance à les élever au-dessus de rhumanilé objective , c'est-à-dire au-dessus de leur siècle. On sent partout ce que nous avons déclaré devoir être normalement, on sent que ceux qui poursuivent le perfectionnement de la nature humaine^ l'emportent sur les ouvriers voués soit à la conservation, soit à la perfection matérielle. Le public s'incline volontiers devant ceux qui lui parlent de ses devoirs, plutôt que devant les agents de la richesse industrielle. Leur dignité lui paraît de plus en plus prédominante. Aussi n'est-il pas difficile de comprendre la vénération qu'ont toujours suscitée les prêtres de toutes les religions.

Les considérations précédentes feront ressortir la supériorilé de la morale, élude de l'homme, sur la sociologie, étude des sociétés. On sentira que la hiérarchie universelle devait placer au sommet la morale, immédiatement au-dessus de la sociologie. De même que la science s'est élevée de la mort à la vie, de même le grand être s'élève ainsi de l'humanité passive des humbles

serviteurs, à rhumanité active des hommes d'élite. Les deux sociologies^ sans se confondre, servent de base l'une à Tautre, et le grand être sa^t de leur concours hiérarchique : il surgit d*abord de la première, par la conception de l'humanité, par l'ensemble des hommes, travaillant en commun à la conservation des résultats acquis odlectivemeot; puis il se complète et s'ennobUt par le concours des types supérieurs, voués au perfectionnement de la nature humaine. Le grand être enfin , issu de ces deux sciences extrêmes^ se craopose à sa base de l'humanité passive repré* sentant Tensemble des antécédents cdlectifs, du public, et des résultats futurs, et à son sommet, de rhumanité active rq)résentée par les hommes supérieurs, employant leurs volontés, leurs iotelligences, leurs esprits synthétiques, leur dignité à Tamélioration de l'humanité.

Mais s'il faut soigneusement éviter de faire ab* sorber les individualités par l'humanité, il faut éviter aussi d'exagérer leur importance. C'est ainsi que4e positivisme chemine entre le communisme et l'individualisme, ces deux points extrêmes de la ligne révolutionnaire. C'est ici qu'on ne saurait trop faire ressortir la nécessité d'une sage cond-

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liation entre TindépendanM et le concours, ces deux éléments du grand être. Dans Tantiquité, le concours étouffa l'indépendance, et c'était aussi nécessaire qu'inévitable, car si les hommes d'tiite ayaient pu surgir, les doctrines auraient péri dans les conflits naturels entre les castes sacerdotales, entre les prêtres de Jupiter, de Cérès, de Saturne. Aussi la rareté des noms est extrême dans ces âges reculés.

Grâce à la séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, l'indépendance fut mise au swvice du concours pendant le glorieux moyen kge. Alors le chef du pouvoir spirituel s^honorait d'être le serviteur des serviteurs de Dieu,

Servus servorum Dei.

Ceux-ci savaient à leur tour faire abnégation de leurs tendances personnelles pour seconder ses efforts. Tout s'effaçait , individus, États catholiques, devant l'intérêt de la chrétienté.

Après le moyen âge, l'indépendance l'emporta sur le concours* Les individualités se multiplièrent, et, pour mieux s'affranchir de Tordre ancien, rompirent toute solidarité mutuelle. Descartes en donne le plus éclatant exemple, lui qui

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sut radicalement écarter, d'une main ferme et audacieuse, les principes des doctrines antérieures.

Il faut aujourd'hui que le concours et l'indépendance se concilient, et marchent de concert, l'indépendance ne pouvant cesser de se subordonner au concours, et le concours ne pouvant comprimer les individualités. Tel est le secret du positivisme, car, s'il faut reconnaître la supériorité de l'être supérieur sur la masse, la doctrine qui fonde l'avenir sur le passé ne pourrait méconnaître l'irrésistible empire de l'humanité sur l'homme, et l'ascendant de la raison collective sur la pensée individuelle.

Un homme d'élite cesserait de l'être s'il refusait de se soumettre aux antécédents, aux contemporains; que serait-il sans la coopération immense du passé, sans le concours des modestes auxiliaires, formant le public? Qu'on suppose les grands hommes se succédant sans interruption, sans que leur appîfrition soit séparée par l'existence des sociétés; ils deviennent d'impuissants atomes, des intelligences stériles, des volontés inutiles, car ils n'acquièrent* un juste emploi de leurs forces qu'en liant l'avenir au passé. Ainsi que le dit Auguste Comte : a En contemplant sa

« propre existence physique, intellectuelle et mo- « raie, on voit ce qu'on doit à Tensemble des préci décesseurs et des contemporains. Celui qui se a croirait indépendant des autres dans ses afTcc- « lions, ses pensées et ses actes, ne pourrait même « proférer un tel blasphème sans une contradiction « immédiate, puisque son langage ne lui appar- « tient même pas. » La positivilé développe ainsi la sociabilité, en nous rappelant la coopération des générations. Dans chaque phénomène, surtout dans un phénomène social, les prédécesseurs par* ticipent davantage que les contemporains. Les travaux matériels le prouvent dans ce cas, car on ne bàlil guère que pour la postérité. Cette continuité nécessaire manifeste mieux que la simple solidarité combien l'hérédité collective est 1^ seule réelle. Chaque génération produit au delà de ses propres besoins les richesses matérielles destinées à faciliter le travail, et à préparer là subsistance de la suivante. Les organes de cette transmission deviennent ainsi les chefs naturels, et leur ascen- ^ dant s'établit d'autant mieux, que leur supériof rite est plus marquée sur leurs prédécesseurs. ) Mais il faut encore faire ressortir le caractère

le plus élevé des hommes supérieurs qui dirigent

gloire difficile de comprendre les aspirations collectives et d'en fixer le but. Ils résument, avec une intelligence, supérieure au concours confus des intelligences vulgaires, les tendances du passé et celles du présent. Ils réalisent enfin, au point de vue le plus noble et le plus élevé, la maxime donnée par Auguste Comte :

Pour compléter les lois^ il faut des volontés.

L'individu possède une autre supériorité sur Tespèce, par le développement de plus en plus grand des unités. Son esprit bien dirigé devient de plus en plus synthétique. Une méditation féconde le soustrait aux détails pratiques, qui cachent les vues d'ensemble aux homnoes réunis. Les masses ne peuvent jamais se concerter suffisamment pour satisfaire aux besoins généraux. Le défaut d'ensemble est inévitable, le concours est incomplet. Une collection d'individus ne peut rassembler autant de renseignements qu'un seul, aussi la synthèse collective est toujours inférieure à la synthèse individuelle, seule susceptible d'un grand perfectionnement; la foule ne pourra jamais faire une découverte, un homme supérieur est seul capable de rassembler assez d'éléments

SDR lA DOCTRXNB POSITITISTB. 5(

pourra dire avec non moinç de raison , Thumanitéy c'est moi.

Cependant cette concentration en une seule et une vaste collection d*âmes ne serait qu'illusoire et dangereuse si elle n'imposait à celui qui l'accepte d'immenses devoirs relatifs. Louis XIY prenait l'engagement tacite de faire concourir toutes ses forces au bien de l'État. Le grand-prètre de l'humanité s'engage à la sentir autant qu*il lui

ciale des racines purement grecques. Mais j'ai ensuite reconnu que cette imperfection grammaticale trouTC une heu*reuse compensation dans Taptitude directe d'une (eUe structure à rappeler toujours le concours historique des deux sources antiques^ Tune sociale^ l'autre mentale^ de la civilisaUoii moderne. L'iiybridité n'a point empéelié d^adoMttre plusieurs termes systématiques dont le besoin se faisait sentir^ comme minéralogie, etc. A plus forte raison, ne peutelle enlraTer IMtitroduction de noms ainsi doués, par leur formiition même, d'une éminente propriété philosophique. Déjà tous les penseurs occidentaux ont accepté, d'après mon ouvrage fondamental, le mot sociologie. J'espère obtenir bientôt un pareil accueil pour les expressions connexes de sociocratie et sodolatrie, dont l'usage va devenir encore plus nécessaire, et qu'adoptèrent sans difSculté les nombreux auditeurs de mon cours philosophique sur l'histoire générale de l'humanité. (Politique positive, 1. 1, p. 403.)

Rappelons l'usage si fréquent des mots biologie, phyHo' logie, ontologie, idolâtrie, théologie, théocratie. Les trois mots sociologie, soci(datrie, sadocratie s'appliquent an nouveau dogme, au nouveau culte, au nouveau régime.

sera possible; sinon de telles sentences n'exprimaient qu'un fol orgueil, attirant sur les chefs temporels et spirituels le mépris unanime, et Fiavitation à céder le pouvoir à de plus dignes successeurs.

L'avantage inappréciable d'une telle concentration, c'est la vénération des inférieurs, car elle pousse les chefs temporels au dévouement, et les chefs spirituels à la déification. Dans les religions anciennes, les prêtres descendaient souvent des dieux, sans pouvoir jamais en faire partie de leur vivant. Dans le culte systématique de l'humanité, le pontife qui la représente recevra en son nom, et gardera dans son sein les adorations, que les anciens prêtres transmettaient aux anciens dieux.

Le grand être surgissant de l'ensemble des êtres collectifs et de l'ensemble des types supérieurs, on adorera désormais l'humanité passive dans les résultats acquis ou futurs, dans les sept liens fondamentaux, par exemple, et l'humanité active dans l'ensemble des types supérieurs, classés dans le calendrier positiviste. Le dogme de l'humanité se complétera en embrassant, dans sa partie abstraite, les lois universelles qui la gouvernent fatalementet règlent ses rapports avec l'ordre extérieur. Il de-

qu'un tel fondateur^ quand on est pénétré des efforts prodigieux d'action, de pensée et de sentiment, qu'exigea l'établissement de la nouvdle foi.

Un troisième genre de supériorité vient encore {dacer les grands hommes au-dessus de l'humanité, c'est l'accroissement en dignité, par le choix plus noble de la nature des travaux. Les efforts collectifs se bornent à la conservation, à l'accroissement des produits matériels. Les efforts individuels sont surtout relatifs au perfectionnement. Tous s'occupent activement de la prospérité matériellei un seul de la prospérité mcnrale. Un seul, conceitrant les progrès successifs des siècles précédents, et les conciliant avec les besoins actuels, développe davantage la nature humaine, en la faisant devenir plus tendre, plus aimante et plus intelh'geote. Les hommes supérieurs n'ouvrent pas sur l'humanité des mains pleines des richesses matérielles des âges précédents, mais des richesses morales, plus précieuses. Â ses trésors intellectuels ils ajoutent les fruits de leur propre génie, et l'emportent ainsi sur l'ensemble des siècles passés. Succédant à une suite de grands hommes, ils seront remplacés eux-mêmes par une

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parce qu'il e$t la base de toutes les aberrations pratiques; ou tomberait dans la métaphysique , car la découverte^ qui devient avant tout le partage des précurseurs» devient aussi le partage de leurs prédécesseurs, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'elle aboutisse à une entité, à une abstractioir. On verrait alors l'humanité menant les hommes comme l'ancienne Providence, et même plus confusément.

C'est l'ingratitude des inférieurs, qui r^arderaient les supérieurs comme d'heureux instruments de l'humanité, ne devant leur valeur qu aux travaux antérieurs, aux aspirations publiques qu'ils auraient eu la bonne fortune de coordonner.

C'est enfin la haine des supérieurs pour l'humanité qui leur ravit leur personnalité, leurs principaux efforts de conception. Us ne manqueraient pas de lui faire sentir leur force et leur supériorité en la maudissant, en lui imprimant une déviation aussi funeste qu'irrésistible. £n même tepaps, leur responsabilité serait détruite, et par conséquent leur dignité.

C'est par de telles explications qu'on doit comprendre l'immense efficacité du culte concret et

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du calendrier positiviste. S'il réagit sur les types supérieurs, d'une part, sa réaction sur les agents inférieurs n'est pas moins importante^ car elle les dispose à la vénération. Or, ce sentiment , base de toute discipline, est complètement éteint dans toutes les classes. L'individualisme absolu prédomine depuis le quatorzième âècle, oii s'ouvre la révolution; il s'annonce dans les esprits par une surexcitation de la vanité; il s'est manifesté par le protestantisme, le déisme, le scepticisme, les trois symptômes de la maladie occidentale, dont reflCet moral est la destruction complète de la vénération. C'est en conciliant l'indépendance et le concours qu'on peut espérer son rétablisse* ment, de plus en plus urgent, lorsqu'on examine la position actuelle de la société moderne.

OPFOETUNITÉ 1)0 POSITIVISME (1).

Le positivisme est présenté par son fondateur comme venant fermer la révolution occidentale, qui dure depuis cinq siècles, par la construction

(4) L'opportunité du positivisme ressort d'aiUeurs de son exposition elle-même. On s'en apercevra dans tout le cours de cet ouvrage.

de la nouvelle synthèse, échelle encyclopédique, dont il invite les humains à gravir les échelons ; la science, transformée en philosophie, en étant le premier, et la morale le dernier.

Le positivisme ne vient pas seulement substituer aux dogmes surnaturels une base réelle et positive, aux théories chimériques de réformateurs incertains, des applications justifiées par Tétude de nos penchants, à Tobscurité des mystères, la lumière des démonstrations. Il commence par imposer la science à tous ces prétendus philosophes, qui s'érigent maîtres en sociologie et en morale, sans connaître les sciences inférieures. Comment pourraient-ils raisonnablement parler de rhomme s'ils ne l'ont pas étudié sous tous ses aspects? Désormais, avant d'être un philosophe, il faut être un savant. Il faut pouvoir monter du monde à l'homme, et descendre de l'homme au monde, afin de connaître l'homme au physique et au moral, dans ses rapports avec ses semblables, et avec la nature entière.

Au sommet de l'échelle encyclopédique se place la morale, science de l'homme individuel. Elle est supérieure à la sociologie, morale des peuples, car, outre les influences que considère la science sociale.

elle doit apprécier aussi des impulsions que celle-ci peut écarter comme presque insensibles. La morale institue donc la sociologie et s'occupe en outre de ces intimes réactions qui s'exercent, suivant

des lois trop peu connues, entre le physique et le moral de Thomme.

Après être descendue de la morale à la sociologie, celle-ci institue à son tour la biologie. Car l'état social des peuples, soit au repos, soit au mouvement, dépendant de la constitution cérébrale et corporelle, Fétude de la société exige la connaissance des lois de la vie. Il faut donc étudier les êtres vivants et les étudier tous, à cause de leurs rapports physiques, tant les végétaux et les animaux, que l'homme.

Faisons un troisième pas encyclopédique; descendons un quatrième échelon. Nous concevrons que les êtres vivants étant des corps, suivent les lois de la matière. Voilà donc la biologie, la sociologie avec la morale, subordonnées à la grande science inorganique, appelée cosmologie^ C'est l'élude de la planète, milieu nécessaire de toutes les fonctions supérieures, vitales, sociales et morales. Divisons enfin la cosmologie en deux sections, la physique et la mathématique, et cette

dernière science abstraite va servir de base à tout l'édifice théorique (1).

Ainsi le positivisme débarrasse la société de tous ces écrivains frivoles, qui tirent du fond de leur cerveau, vide desciences positives, d'absurdes utopies, d'injustes critiques, sans songer que les plus grands savants furent aussi les plus grands philosophes. Faut-il citer Aristote, Bacon, Descartes, Leibnitz, Pascal, Condorcet et tant d'autres (2) ? Ils ne savent aussi que se précipiter sur une noble religion, sans songer qu'elle a des siècles pour garants de ses services. Ils prolongent de misérables critiques, au lieu de s'occuper de l'avenir de l'humanité.

Toute idée d'antagonisme au contraire est soigneusement écartée du cœur des positivistes. Us laissent les ministres de Dieu présenter en paix des remèdes divins; ils cherchent de leur côté les moyens humains de remédier aux maux de la société.

(i) Voir le tableau page

(2) Voltaire lui-même, le dieu de ces soi-disant philosophes^ qui ne sauraient peut-être distinguer un centimètre carré d'un centimètre cube^ avait senti la nécessité d'une hiérarctiie encyclopédique. On connaît ses tendances scientifiques^ et «es nobles efforts pour populariser les conceptions de Newton.

SUR LA DOCraiNE POSmVISTB. 63

Le positivisme n'est pas moins oj^rtun pour se charger du traitement social qui doit renouve* 1er la face de F Occident, en extirpant la maladie qui le ronge. Surgies à diverses époques et successivement, les trois phases de la maladie occidentale régnent aujourd'hui simultanément. Il ne serait pas inutile d'examiner comment le protestantisme, le déisme et le scepticisme ont pris naissance, et méritent d'être aujourd'hui radicalement écartés, après avoir agité en tous sens la société.

Cet opuscule n'étant destiné qu'à l'exposition sommaire du positivisme, un tel sujet ne peut qu'être signalé aux esprits judicieux. Après avoir esquissé les événements généraux qui secondèrent l'avènement du protestantisme et facilitèrent au moine orgueilleux sa fâche révolutionnaire, on dépeindrait l'hérésie essayant de régénérer l'esprit humain, en substituant aux plus précieux dogmes du catholicisme son principe universel, l'individualisme. Ses défenseurs affirmeraient qu'elle a brisé des règles oppressives, qu'elle a émancipé l'esprit public en secouant le joug clérical; mais on leur répondrait par l'histoire des progrès accompUs sans son concours, par l'exemple de principes en désuétude, s'éteignant en temps opportun,

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comme un yieillard qui, privé de l'usage de ses membres, expire de caducité. Les attaques inconsidérées du protestantisme contre les institutions qui liaient le catholicisme à la vie sociale, ainsi que nous Tavons fait voir, n'ont fait que rajeunir provisoirement une vigueur émoussée. A l'époque où s'émancipait véritablement la raison humaine, au dix-huitième siècle, le protestantisme, loin de seconder le mouvement, fut relégué au rang des hérésies plus nuisibles qu'utiles. Qui pourrait croire que les encyclopédistes se sont inspirés de ses principes? Parmi les démolisseurs, nn seul fut protestant, aussi n'a-t-il jamais compris le principe de l'autorité, et son œuvre politique n'a servi qu'à perpétuer l'esprit révolutionnaire et la notion des droits, hostile à celle des devoirs. On résumerait l'impuissance du protestantisme, en disant qu'il s'oppose à l'amélioration sociale, par la rupture de la discipline, au progrès moral, par la substitution de la raison au sentiment.

On continuerait, en le montrant repoussé par les nations ardentes du Midi, passionnées pour le culte de la Vierge, et accueilli au contraire par celles du Nord, chez lesquelles Tesprit a toujours lutté contre le cœur. Il serait facile d'y signaler le

plein développement d'un égoïsm^ dont TAngleterre offre le meilleur type, et Timpossibilité d'y concilier Tordre et le progrès ; sans oublier qu'il a secondé des enthousiasmes patriotiques, soit dans la libération de la Hollande, soit dans la révolution de Cromwell. Mais, quelques années après, Guillaume d'Orange, en s' asseyant sur le trône des Stuarts, et instituant le protestantisme religion de l'Ëfat, plongea l'Angleterre dans tous les dangers de l'égoïsme national. Aussi ce peuple est-il le dernier de ceux appelés à la régénération occidentale.

Un siècle après l'explosion protestante, la se* conde phase de la maladie occidentale commence à se caractériser. Deux incompatibilités se heurtaient déjà par tous les points, le dogme théologique et le dogme scientifique. Le déisme naquit en France, lorsque Bacon, Descartes, Galilée, forcèrent la religion à se séparer de la philosophie. Le déisme n'est pas une affirmation de la croyance en Dieu, c'est surtout l'expression de la négation de tout système religieux. Pendant son évolution, s'accomplit l'émancipation théologique et la révolution intellectuelle. Après lui, le scepticisme envahit la société et proclame la désué-

tude des croyances dont le protestantisme et le déisme avaient préparé la ruine. Il ne pourra jamais exister des sceptiques positivistes, parce que la foi positive étant démontrée, ils tomberont sous le reproche d'absurdité, comme ceux qui voudraient nier le mouvement de la terre; mais il Ven est pas ainsi pour les religions surnaturelles; aussi la majorité se trouve-t-elle en proie à cette dernière phase de la maladie occidentale!

Le protestantisme offre le danger de dissimuler les conditions de la réorganisation morale, car il se ])roclame l'issue de la révolution, et présente un dogme tronqué, un culte froid, un régime incolore, comme le dernier progrès religieux. Le déisme, sans dogme, sans culte, sans régime, borné à une simple croyance en Dieu, fait apprécier les dangers d'une foi commune, excite dans les âmes une soif spirituelle, et les dispose à faire des efforts pour sortir d'un tel état, incompatible avec la nature humaine, essentiellement religieuse.

Le protestantisme trouble les croyances, et les prolonge, en les dénaturant par un vain simulacre de progrès ; le déisme les nie, mais ne les remplace pas, et fraye la voie au scepticisme.

Il y eut des sceptiques au déclin de toutes les

religions et même aux époques de leur apogée, car il existe toujours des hommes qui, se bornant à la philosophie naturelle, refusent de s'incliner devant les mystères. En reculant jusqu'au polythéisme, on voit le progrès continu du doute universel, conduisant, avec une effrayante rapidité, d'école en école, à partir de Socrate jusqu'à Pyrrhon et Ëpicure, à nier toute existence extérieure (1). Alors la philosophie se séparait de la science', et les dangers de cette séparation consistaient dans le scepticisme, car la métaphysique poussa bientôt ses rêves d'indépendance et de suprématie, jusqu'à vouloir aussi s'affranchir de la théologie. Les écoles sceptiques se prolongèrent jusqu'à la ruine du paganisme, tantôt représentées par des noms célèbres, tantôt inspirant quelques héros comme le grand César qui, chef des pontifes, repoussait en plein sénat la croyance en l'immortalité de l'àrae.

Le protestantisme a fourni les sceptiques catholiques. Bayle, tantôt protestant, t2^ntôt catholique et mort protestant, battit en brèche la théologie et fraya à Voltaire les voies de l'incrédulité. Un siècle

(I) On sait que la devise de l'école de Pyrrhon était : Non licet, nil potiùs.

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auparavant, le doute de Montaigne, basé sur la faiblesse de la raison, avait brisé les règles de la morale chrétienne par un vain étalage des contradictions humaines. Les athées du dix-huitième siècle dépassèrent l'œuvre de tels sceptiques. Ceux-ci, d'une incrédulité tolérante et paresseuse , niaient sans affirmer. Ceux-là nièrent en essayant de démontrer, tentative inconséquente, car Dieu eût existé, dès qu*on eût pu démontrer qu'il n'existait pas.

Aujourd'hui ce ne sont plus seulement les philosophes, les savants, qui sont sceptiques. Combien d'hommes, et des plus humbles, qui pourraient s'écrier, comme Faust sur la montagne : Que voulez-vous de moi, chants de mon enfance? cloches sacrées, faites silence; souvenirs du jeune âge, éloignez-vous, éloignez- vous, je n'ai plus lafoi.

Parfois la jeunesse s'éprend d'un enthousiasme stérile pour les réformes protestantes qui lui semblent caractériser les derniers progrès religieux. Elle devient bientôt en proie à une surexcitation continue de l'orgueil et de la vanité, conséquences inévitables de la pratique du libre examen sur des idéalités insolubles. Mais le défaut de toute solution positive ne tarde pas à la précipiter dans la

Dégation de tout système. Dans le déisme, Dieu subsiste encore, car Tesprit n*a pas encore accompli des progrès suffisants pour abandonner complètement la recherche des causes. Fatiguée de telles fluctuations, sansce;^se renaissantes Ja jeunesse aboutitau scepticisme. Alors r&me estdansun état affreux, livrée à tous les hasards ets'abandonnant aux mouvements les plus divers, afin d'étouffer le cri de la conscience, ce dernier témoignage de rhumanité contre l'indifférence religieuse.

L'esprit n'était pas une assez belle proie pour le scepticisme. Le cœur, lï'étant plus défendu, ne pouvait lui échapper. Il a dirigé ses coups contre nos instincts sympathiques, l'attachement, la vénération, la bonté. La morale humaine est devenue la morale du succès. Le progrès matériel a semblé l'emporter sur le progrès moral, et la vie animale sur la vie affective. Jetez les yeux sur la société moderne ! Quel spectacle 1 Ici, des esprits fatigués par l'anarchie spirituelle ; ailleurs, une discipline renversée par l'orgueil, Tégoïsme partout I L'union de l'homme et de la femme n'est plus indissoluble.

La paternité devient un fardeau, sinon la satisfaction d'une égoïste vanité.

La tendresse fifiale succombe; les vieillards sont abandonnés à des mains mercenaires, après avoir doté leurs enfants. Les fils grandissent loin de la famille et n'y sont rattachés que par une dépendance financière, ou par l'attente d'un tardif héritage.

L'amitié fraternelle, ce premier germe de l'amour universel, n'est souvent qu'une rivalité matérielle.

La domesticité, si noble chez nos ancêtres, devient une dégradation par la hauteur des parvenus et le dégoût des serviteurs.

Ënfin-la femme, image del'humanité, ébauchée par le culte de la Vierge-Mère, la femme s'abandonne aux séductions de la fortune, dont elle fait son principal mobile.

Nos opinions politiques, privées de l'appui d'une morale universelle, flottent au hasard, ne se nourrissant que de principes de circonstance.

Dans cet état, la régénération n'est-elle pas imminente ? ces symptômes alarmants n'en sontils pas les préludes nécessaires, analogues à ceux qui précèdent toute découverte? Qui ne serait frappé de la nécessité d'une religion ralliant tous les hommes dans une foi démonirable, restaurant

sua LA DOCTRINE POSITIVISTE. 7 1

la morale après avoir éclairci l'intelligence, et venant, selon la belle expression d*un ministre, mort récemment, la distribuer aux gens qui ne croient pas en Dieu (1).

Le dix-huitième siècle fut un siècle de démolition , que le dix-neuvième ne soit voué qu'à la construction, fondée sur la foi large et scientifique offerte parle positivisme. Toute idée de protestation ou d'indifférence doit disparaître. Il faut extirper les dernières traces de la lèpre, qui ronge le catholicisme et qui lui survit. Le protestantisme, le déisme et le scepticisme sont signalés comme un obstacle à toute régénération.

Le positivisme, au contraire, écartant soigneusement toute idée d'antagonisme avec le culte catholique, vient offrir son concours. Au milieu des symptômes alarmants, il vient montrer à l'horizon les salutaires clartés de l'aube de la régénération.

Mais tous n'appellent pas la lumière : il en est qui veulent prolonger l'anarchie. Je veux parler de cette classe de métaphysiciens qui, connaissant

(1) Je dois ici témoignernotrc juste reconnaissance pour le zèle et la fermeté de M. Bineau, qui^ comme ministre des travaux publics^ autorisa dignement mon cours^ accompli dans un local placé sous sa dépendance officielle. (Politique positive, 1. 1, p. i8.)

la solution, cherchent à la cacher sous le boisseau. Ds cherchent à continuer l'intefrègne spirituel , atin de demeurer, sinon toujours les maîtres, du moins les plus salariés. Us repoussent Téclaircissement des idées pour triompher de Fignorance, car ils ont compris que Tavénement d*une disci— pline sera le signal de leur chute, accompagnée de la risée publique. Us vivaient autrefois à Athènes dans ces temps oii les plus grands hommes de la Grèce périssaient dans les fers ou dans Texil. Us avaient perverti par leurs sophismes l'esprit et le cœur de ce peuple, qui mérita l'ironique appréciation de Phocion, applaudi d'une façon inaccoutumée : « Ai-je dit quelque sottise ? x> Us n'ont fait que changer de patrie. Paris les possède et les entretient aujourd'hui. Voilà les ennemis intéressés du positivisme. Us sont signalés àTattention publique, mais leur existence sera de peu de durée, car on ne peut longtemps s'opposer aux tendances d'une époque si décisive.

Le dix-neuvième siècle porte écrit sur son drapeau : j^dificabo. Les ouvriers pacifiques de l'avenir le tiennent dans leurs mains. Us sauront le faire triompher, après avoir su le faire respecter par tous les partis.

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