LOIS SOCIOLOGIQUES
Ces lois invariables, sur lesquelles repose le nouveau dogme, gouvernent non-seulement le
monde social, mais encore l'individu, avec ia même inflexibilité des lois de la pesanteur envers la chute des corps. Elles se condensent en une seule que nous voudrions rendre familière, car elle est le fondement de toute philosophie, de toute politique, de toute morale.
C'est la loi des trois états (1), suivant lacpielle
(1) Cette loi fait partie des quinze lois uniyerselles qui coinposent la philosophie première, ainsi nommée par Auguste Comte, d'après Bacon. Voici l'énoncé de ces quinze lois qui constituent les principes universels de tous les phénomènes généraux, et sur lesquelles devait reposer par conséquent le dogme positif. Elles se divisent en trois groupes.
Premier groupe, — Le premier groupe est formé par la combinaison d'une loi logique avec deux lois scientiOques. La loi logique consiste dans le principe vraiment fondamental, qui partout prescrit de former l'hypothèse la plus simple^ compatible avec les renseignemente oBienus. (Loi de la combinaison des sentiments avec les images et les signes.)
La deuxième loi consiste dans le principe relatif à Timmuabilité des lois quelconques, qui régissent les actes d'après les événements, quoique l'ordre abstrait permette seul de les apprécier. (Loi de rimmuabililé).
La troisième loi consiste dans le principe, suivant lequel les modifications quelconques de Tordre universel Vy trouvent bornées à l'intensité des phénomènes, dont l'arrangement demeure inaltérable. (Loi de la modificabilité.) On voit que ces lois universelles sont relatives non moins à la constitution intérieure de nos spéculations qu'à leur destination extérieure. (Ces trois lois sont dues au fondateur du Positivisme.)
toute conception théorique passe par trois états successifs : le premier fictif, le second métaphysique ou abstrait, le troisième positif; nous avons développé le sens de ce mot.
Deuxième groupe. — Ce groupe^ directement relatif à rentendement; se décompose en deux^ formés chacun de trois lois, suivant que l'on considère la nature statique ou l'essor dynamique de Tintelligence.
Lois relatives à la théorie statique. — 1** Les constructions subjectives sout subordonnées aux matériaux objectifs. (Aristote^ Leibnitz^ Kant.) 2^ Les images intérieures sont moins vives et moins nettes que les impressions extérieures. (Auguste Comte.) 3^ L'image normale est prépondérante sur celles que l'agitation cérébrale fait surgir spontanément. (Auguste Comte.)
Lois relatives à la théorie dynamique de la raison. — Loi des trois états, ou succession des trois états^ fictif abstrait et positif, que présente chaque entendement envers des conceptions quelconques^ mais avec une vitesse proportionnée à la gérféralité des phénomènes correspondants. (Aug. Comte.) (Loi de l'intelligence.)
2o L'activité est d'abord conquérante, puis défensive, entin industrielle. (Loi de l'activité.) (Aug. Comte.)
3o La sociabilité est domestique, puis civique^ enfin universelle. (Loi du sentiment.) (Aug. Comte.)
Troisième groupe. — 1\ est composé de six lois et se divise comme le précédent en deux séries égales.
Première série des lois objectives. — Tout état statique ou dynamique tend à persister spontanément, sans aucune allération, en résistant aux perturbations extérieures (Kepler.) (Loi du besoin de fixité.)
20 Un système quelconque maintient sa constitution active
La conception de THumanité fournit Tapplicaiion la plus solennelle d'une telle loi. En effet, au premier âge, THumanitéfut vouée à Tétat théolo-
ou passive, quand ses éléments éprouvent des mutations simultanées, pourvu qu elles leur soient exactement communes. (Galilée.) (Loi de la conciliation du mouvement et de Texistence.)
30 L'action égale la réaction, si leur intensité se trouve niesiirée conformément à ia nature de chaque conflit. (Ne^wton^ ou plutôt Huyghens.) (Loi des influences mutuelles.)
Deuxième série des lois objectives. — P La théorie du mouvement se subordonne partout à celle de l'existence, en concevant tout progrès comme le développement de Tordre correspondant, dont les conditions quelconques régissent les mutations qui constituent l'évolution. (Auguste Comte.) Bornée chez les géomètres à réduire les questions de mouvement en problème d'équilibre, cette loi ne pouvait être généralisée que par le Positivisme, quand Auguste Comte la saisit dans les phénomènes sociaux^ d'où résulte sa propre destination.
2^ loi. — Elle consiste dans la règle fondamentale du classement positif, d'après la généralité croissante ou décroissante, tant subjective qu'objective. (Aug. Comte.) (Loi du classement.)
3e loi. — Tout intermédiaire est subordonné aux deux extrêmes, dont il opère la liaison. (Buffon, ou plutôt Auguste Comte.) (Loi de la dépendance des étals et de l'enchaînement de leurs études.)
Telles sont les quinze lois universelles constituant la philosophie première. Nous ne poserons dans cet opuscule^ni les principes de la philosophie deuxième, ni ceux de la philosophie troisième.
gique, état des fictions spontanées, où tout s'admet sans preuves, sans démonstration, parce que rhomme et la société sont alors incapables de réflexions liées et systématiques.
Dans l'âge moyen a prévalu l'état métaphysique, état des entités, des abstractions personnifiées, de Féther ondulant, des fluides invisibles, des agents impondérables, résumé par la recherche des causes.
Dans l'âge mûr, l'Humanité embrasse l'état positif, le seul définitif, car tout y aboutit à la vérité, à la réalité, à l'utilité, à l'organisation, à la sympathie, résumé par l'établissement des lois.
C'est d'une telle loi que l'antiquité et le moyen âge d'une part, les cinq derniers siècles et les temps modernes de l'autre, vérifient l'historique filiation; elle est tellement saisissante, qu'elle est susceptible d'être acceptée spontanément, sans l'éclatante démonstration que l'histoire en a fournie au révélateur du Positivisme.
Le génie aristotélique d'Auguste Comte a fait ressortir ensuite que si le premier état est le point de départ de l'Humanité, le second est transitoire, et ne sert qu'à dissoudre les systèmes religieux
issus du fétichisme, du polythéisme et du monothéisme. L'état métaphysique n'a qu'un rôle négatif et se distingue ainsi des extrêmes où s'élaborent les constructions. Il préside, par la démolition des échafaudages théologiques, au passage de l'état fictif au dernier, positif et normal.
L'essor temporel de l'humanité se lie à cette théorie fondamentale, car en même temps que la pensée humaine était théologique, ou métaphysique, ou positive, l'activité matérielle était d'abord conquérante, puis défensive, enfin industrielle (1).
Si l'évolution historique donne une preuve réelle de cette loi, la science en offre une vérification intellectuelle, par le spectacle de l'existence simultanée des trois états successifs. Ainsi plusieurs théories sont restées métaphysiques; d'autres sont encore fictives ; plusieurs sont enfin parvenues à l'état positif. La métaphysique règne presque exclusivement dans le domaine de la physique proprement dite. Là s'agitent encore les fluides impondérables, l'éther universel, cause prétendue
(1) La société fut conquérante pendant l'ère païenne, défensive pendant le moyen âge; elle est industrielle pendant rère moderne.
des phénoraènes^ optiques, électriques, magnétiques.
La pesanteur y offre une heureuse exception.
Les lois galiléennes qui la régissent reposent sur Texpérience inébranlable; dénuée de toute hypothèse, on y chemine de vérités en vérités. Aussi sa théorie ne peut plus changer. Elle est positive.
Quand cette théorie fut fondée par Galilée, il manquait aux sciences, épuisées par tant d'hypothèses chimériques, une base matérielle, un phénomène expérimenté, pour river au monde réel la chaîne scientifique, et refréner les vains ébats de la physique ; les temps étaient venus où les lois fictives devaient cesser d'être pour elle, et le point d'appui et le point de -départ. Le programme était donc tracé d'avance, et Galilée, poussé par tant d'efforts antérieurs et présents, le réalisa en expérimentant.
L'astronomie est le type le plus pur d'une science définitive; elle n'avait pas cessé depuis les temps les plus fabuleux d'exciter les efforts des philosophes, jusqu'au jour où Laplace put faire au premier Consul une réponse célèbre.
La démonstration du double mouvement de la
terre, que Teffroi clérical entoura de tant d'obstacles, avait été le premier signal de la séparation de r ancien dogme théologique et du nouveau dogme scientifique y deux incompatibilités qui commençaient à se heurter par tous les points. En d'autres termes, le relatif tendait à se substituer à l'absolu, et la philosophie à s'affranchir de la religion. Les grands penseurs secouaient en frémissant ce joug d'airain qui faisait courber leurs conceptions devant la volonté toute-puissante d'un dieu immobile. On ne saurait donc être trop pénétré de l'importance de la découverte de Galilée et de son opportunité, en voyant la terre cesser d'appartenir à une divinité capricieuse pour se subordonner à des lois, en voyant le point de vue relatif succéder au point de vue absolu, et le premier élément positif servir de base à l'ordre matériel.
Enfin les prétendues théories météorologiques et géologiques ne sont avec l'astronomie sidérale qu'à l'état de fiction, et y resteront probablement toujours.
Ces progrès inégaux résultent de la simplicité du sujet. Plus un phénomène est général, plus il est saisi par l'intelligence; plus il est spécial, moins
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il est simple, plus il devient difficile d'en déterminer les lois positives. Ces progrès sont relatifs à la loi de classement que nous avons mentionnée, dans le résumé de la philosophie première (1) : généralité décroissante des phénomènes, et complication ' croissante. Les plus simples, en un mot, sont les moins spéciaux. C'est ainsi que la hiérarchie fondamentale de nos spéculations réelles consiste dans leur classement naturel en sept catégories élémenidiives: Mathématique y Astronomie^ Physique. Chimie^ Biologie, Sociologie, Morale, où l'on voit bien clairement la complication croître avec la diminution de généralité (2).
Mais la loi des trois états trouve une application décisive et incontestable, même pour les défenseurs de la fatalitéprovidenfielle,dansla vie individuelle, car nous la subissons involontairement dans l'enfance, la jeunesse et la maturité.
Quiconque veut revenir sur ses pas ne songe pas sans émotion à cet âge heureux où tout semblait réfléchir ses impressions naïves, où les êtres inanimés excitaient ses craintes et ses préférences enfantines, comme s'ils eussent été doués de vie
(1) Voir la note 1, p. 79.
\2) Voir le tableau, p. 90.
et de sentiment. Qui ne se rappelle ce premier état des suaves fictions théologiques, où les mystiques légendes faisaient couler ses larmes, où ses petites mains pieuses couvraient de fleurs la ma- .done adorée, où la foi maternelle embrasait le cœur enfantin !
Mais bientôt l'adolescence superbe, dédaignant les illusions théologiques, entasse les sophismes, élabore d'abstraites discussions sur le dogme, admis spontanément au premier âge : hérissée d'entités, elle poursuitles causes inaccessibles, et se prévaut de ses droits, au détriment de ses devoirs, trop souvent méconnus.
De telles abstractions consomment la ruine des croyances premières, et l'âge mûr, délivré d'oppressives chimères, court avidement après la positivité. Alors faisant un retour sur lui-même, l'homme songe avec une mélancolique douceur à ses illusions enfantines ; elles lui semblent plus respectables que les négations, jusqu'à présent nécessaires, de son adolescence. II regrette les forces intellectuelles dissipées, par SQp imprudente et prodigue jeunesse, dans des débats sans issue, désormais inutiles. Mais son esprit ne s'arrêtera
plus qu'aux faits réels et utiles ; bientôt son cœur
les repoussera, s'ils ne sont généralement sympathiques : il est positiviste !
C'est ainsi que le Positivisme fera de la loi des trois états la base de l'éducation des peuples et des individus. Son utilité acquerra des proportions immenses, au point de vue collectif, au point de vue individuel.
Avec l'aide des lois sociologiques, THumamté peut servir de tuteur aux nations encore primitives. Ainsi les fétichistes de l'Afrique centrale, les populations théocratiques passeront directement, sous l'influence des missionnaires positivistes, soit de l'état fétichique, soit de l'état polythéiqueou monothéique, à l'état positif, en évitant la phase métaphysique. La liberté morale de ces peuples sera ainsi mieux respectée que par l'évêque Las-Casas, qui voulut transformer l'adoration des fétiches en celle du Dieu unique; tentative tyrannique, car l'état fictif ne peut être brusquement interrompu, tandis qu'il est facile de franchir toutes les phases relatives aux dieux, à Dieu, à la métaphysique.
Au point de vue individuel, on pourra prolonger l'éducation fétichique jusqu'au Positivisme, et la dispenser de la théologie et de la métaphysique
dissolvante. Mais le fétichisme constitue le seul mode du régime fictif qui semble inévitable, parce qu'il surgit dans un âge où l'espèce et l'individu ne peuvent mûrir et lier leurs réflexions. Cependant, quoique l'esprit humain soit inflexiblement soumis à ces lois, il n'en est pas moins libre, malgré de vaines objections. La prétendue liberté morale est un principe métaphysique conçu sous l'influence protestante de l'individualisme. S'il est incontestable que iious avons des devoirs les uns envers les autres, il ne l'est pas moins que nous devons être assujettis aux lois morales, qui les règlent en les imposant. La vraie liberté consiste à suivre ces lois sans obstacle, de
même que la liberté d'une planète se manifeste en tournant autour du soleil, sans qu'une influence étrangère interrompe les lois de la gravitation.
Mais il est des cas où cette objection se dissipe naturellement. Quel métaphysicien, fût-il le plus sophistique, oserait assez s'affranchir des opinions accréditées, pour nier, par exemple, au nom d'une prétendue liberté morale, le mouvement de la terre, quoique incapable d'en fournir et d'en comprendre la démonstration 1
EXISTENCE NATURELLE DES INSTINCTS SYMPATHIQUES , COMPLÉTANT LA NATURE HUMAINE , ET FOURNISr- SANT LE GRAND PRINCIPE SUBJECTIF DU