CARACTÈRE
la nécessité de le lier au physique humain en le fixant dans les différents viscères de la \ie de nutrition. Mais, étrange inconséquence, les instincts sympathiques ne furent liés à aucun organe ; la science ^ d'accord avec la théologie, méconnut leur existence , de sorte que , pour compléter la biologie, Tillustre Gall dut surmonter les antécédents religieux et scientifiques. Quelle que soit l'inanité d'une empirique localisation, son principal effort sera couronné par la postérité. C'est avec la constatation des instincts sympathiques, la décomposition de nos fonctions supérieures et leur commune résidence dans l'appareil cérébral, « Gall a prouvé, dit le docteur Mège, président de a la Société phrénologique, que, non-seulement «les facultés intellectuelles avaient leur siège « au cerveau, mais que les sentiments moraux, <x les penchants et les aptitudes avaient aussi pour « organes certaines parties de ce viscère , qu'il a « déterminées d'après une multitude d'observa- « tions comparatives, faites sur l'homme de toutes c( les nations, de tous les âges et à tous les degrés « d'intelligence; sur lesaHénéset les idiots, sur « la cessation ou l'altération d'une fonction parla « lésion de l'organe cérébral correspondant. Les
sua Lk DOCTRINE POSITIVISTE. 93
« instincts personnelselsympathiques,oulecœur, « les instincts intellectuels , ou l'esprit , les ia- « stincts pratiques, ou le caractère, ont pour ora ganes de leurs manifestations le cerveau, le cer- « velet et leurs dépendances ; et le nombre , les o vai'iétés , le degré d'intensité ou de faiblesse de a ces manifestations, dépendent du volume, de la «forme et de l'état dynamique del'encéphale en « général, ou de la prédominance d'un ou deplua sieurs des organes qui le composent, n
L'altruisme, dont la science constate ainsi l'existence, va nous fournir le grand principe subjectif du Positivisme. Car, si les instincts sympathiques dirigent parfois les êtres inférieurs, comme l'a constaté Georges Leroy, envers les animaux (1), un siècle avant l'illustre Oall, quel rang peut-on leur assigner dans l'homme, si ce
[i] Toutêlre animé n'agil que d'après une affection quelconque, soit égoïste, soit sympathique et ne pense qu'atin de mJeui agir. La sympathie, quoique ne se développant pleinement que cbez rbomme, commence chez les animaux. Dans les espèces insociables, l'animal ne vit pour autrui, passagèrement, que dans le bntde conservation de l'espèce- Alors il se dévoue admirablement pour préserver la y'ie de ses petits; puia il retombe dans son égoîsme habituel, souvent poussé jusqu'à la cruauté. Hors les époques du rul cl des soiDS maternels, un tigre, une tigresse, un crocodile, un boa
n'est une incomparable supériorité sur les in* stincts personnels? Aussi le Positivisme fonde son grand principe subjectif sur la subordination à l'affection, de la spéculation et de Taclion. Il lui soumet dans la vie privée nos investigations et nos entreprises, et dans la vie publique il itSi fait rallier tous les hommes, en les disposant à l'amour universel. L'élan général a déjà consacré une telle prépondérance, car les penchants bienveillants ont toujours dominé dans les contacts populaires. L'esprit ne doit être employé qu'à les éclairer à l'aide des indications du passé ; Timpulsion mentale doit en émaner exclusivement, et non d'une passion exceptionnelle pour la vérité. C'est dans la vie affective que doit être placé le centre de toute systématisation ; il ne peut se placer ail-
ne pensent que pour eux^ et s'engourdissent dès que cessent les nécessités individuelles.
Les espèces sociables connaissent le bonheur de vivre constamment pour autrui. Plusieurs exemples y font ressortir soit l'inclination sociale^ soit raiTection domestique, tels que le contraste frappant du chien au chevreuil, si bien caractérisé par Ceorges Leroy. On y voit un grand nombre d'animaux, tels que le chien, le- cheval, le bœuf, etc:, se subordonner volontairement à l'homme, et rechercher un joug auquel ils pourraient se soustraire, s'il contrariait leur principale inclination.
leurs , car elle est la seule base de l'union et du concours.
Le théologisme avait sans doute empiriquement organisé la prépondérance du cœur sur Tesprit, mais cette organisation devint bientôt incompatible avec VinteUigence , lorsque les phénomènes, attribués aux volontés divines, furent remplacés par des conceptions fondées sur l'appréciation du monde extérieur. Aujourd'hui, la lutte entre le sentiment et la raison doit cesser. Le cœur pose les questions, Tesprit en donne la solution réelle et convenable. Il approuve ce qui est, prévoit ce qui sera et améliore par investigation. Il éclaire le cœur sur les moyens nécessaires au but poursuivi, et si l'on n'agit que par affection , l'on ne pense que pour agir ; c'est dans cette prépondérance du cœur que réside le principe subjectif du Positivisme.
Le Positivisme place dans l'altruisme la règle du devoir et celle du bonheur. Tout égoïste doit se regarder comme frappé d'aliénation mentale. La postérité traitera cette anomalie, désormais exceptionnelle, comme une affection cérébrale. De même qu'on impose un régin^ salutaire aux êtres privés de raison, on ne tardera pas à l'imposer,
avec des modifications relatives, aux êtres privés de sentiment. En face de l*hôpital des fous, on bâtira rhôpital des égoïstes, sur le fronton duquel on lira :
Vivre pour autrui.
L'homme, désabusé de tout appui surnaturel, est donc placé en face de lui-même : il a secoué le joug de cette puissance occulte qui le rendait soit apathique, soit résigné, en tant que providence catholique ou fatalité musulmane. Unique arbitre de ses destinées, il chemine avec liberté entre l'égoïsme et Taltruisme : il se connaît^ qu'il s'améliore.
La longue expérience de l'Humanité ne lui at-elle pas encore appris que le bonheur réside dans les bonnes actions, dans la vertu, définie par un sage du dix-huitième siècle : un effort sur soimême en faveur des autres. Le bonheur consiste dans cette satisfaction intérieure qui résulte de l'active poursuite du bien. La douce joie, la paix inaltérable remplissent râme,.oii triomphe la morale, à l'aide d'une excitation continue de la bonté, de l'attachement et de la vénération. Ce bonheur est à la portée de tout le monde. dignes femmes,
VOUS me comprenez ! Hommes privés de tendresse, votre cœur desséché n'a jamais connu les délices de l'amour !
Vivre pour autrui, telle est donc la devise morale du Positivisme (1). Elle résulte de son grand
(1) Mais s'il faut vivre pour autrui, il faut d'abord vivre. Un régime assez rigoureux pour abatlre le corps et affaiblir l'esprit paraît donc devoir être condamné sans réserve. Cependant^ parmi les martyrs volontaires du catholicisme^ les uns méritent la vénération, les autres une indulgente pitié.
Les iristincls de sociabilité sont tellement énergiques, que plusieurs purent, sans jamais oublier les espoirs absorbants de la vie céleste, exercer sur leurs semblables un digne ascendant et un véritable pouvoir spirituel. Tel fut saint SiméonStylite, qui, vivant sur un fût de colonne^ d'où il avait fait vœu de ne jamais descendre, gouvernait, au cinquième siècle, la conscience de Pulchérie, l'Égérie de son frère Théodose. D'autres, regardant la terre comme une vallée de larmes, abrégèrent leur inutile vie dans des pratiques bizarres et cruelles. Doués d'un esprit étroit et d'une imagination ardente, ils prenaient à la lettre la doctrine catholique^ suivant laquelle l'existence n'est qu'un atome , à côté de Téternité. Le catholicisme signalait nos passions comme des ennemis de notre salut. Dès lors, en triompher avec l'aide delà grâce était le but des fidèles, car ce triomphé ouvrait, après une courte vie, les portes de la béatitude infinie. Mourir à soi-même, renaître en Dieu parla pénitence, telle futla lègle de conduite, et l'on se servit de la mortification comme du glaive des passions. Il en est d'un homme qui se mortifie, disaient les Pères de l'Église, comme d'une vigne qu'on taille lorsqu'elle a pris racine, afin qu'elle pousse davantage et qu'elle rapporte plus de fruits. Un homme mortifié, observe
principe subjectif, la prépondérance du cœur. Elle résume en les purifiant tous les préceptes inspirés par les religions antérieures. Malgré leurs moteurs égoïstes , elles ont senti confusément la
Louis de Blois, est comme un raisin mûr, qui est agréable au goût, au lieu que celui qui ne Test pas ressemble à une grappe de verjus, qui révolte par son aigreur et n'est propre qu'à agacer les dents.
Les chrétiens qu'un tel zèle poussa \ dans les solitudes, et ceux qui consentirent à vivre au mîMeu du monde malgré ses dangers, déployèrent dans le choix de leurs mortifications un génie digne d'un meilleur sort. Ils n'oubliaient ni Tesprit ni le corps et surent mortitier à la fois : io l'amourpropre et ses principaux effets, 2o la volonté et les affections qui en naissent, 3o le jugement propre, 4^ les passions, 5o les sens extérieurs , les yeux, l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher, la langue. Voilà donc Thomme chrétien, n'osant s'abandonnera sa volonté de peur qu'elle obéisse à l'amourpropre, à son jugement, de peur des jugements téméraires, à ses sens extérieurs, qu'il regarde comme autant d'avenues par où les passions peuvent entrer. Souvent^ il fuit ses semblables, ses parents, ses amis, pour le désert qui préservera son âme de tout contact, dangereux pour son salut. Faut-il donc s'étonner si Trajan a regardé les premiers chrétiens comme les ennemis du genre humain ?
Mais d'où vient cependant que le catholicisme a vécu dix*huit siècles et présidé au moyen âge, ce chef-d'œuvre de politique? La réponse est aisée malgré les déclamations des protestants, des métaphysiciens et des déistes. C'est que le sacerdoce catholique fut toujours supérieur à ses doctrines; c'est que les belles natures pontificales des saint Grégoire, des Hildebrand, c'est que les saint Thomas d'Aquin,
considération du prochain, et cet assentiment général, perfectionné de siècle en siècle, est l'historique démonstration de la morale positive. La sagesse antique disait : Traiter son prochain comme on voudrait en être traité.
Règle précieuse, quoique Tégoïsme matériel en soit la base fondamentale. Le catholicisme , plus tendre, répétait sans cesse : Aimez votre prochain comme vous-même, pour V amour de Dieu. Dépassant le précepte théocratique, il pénètre jusqu'aux sentiments. Mais Tégoïsme y règne encore. Cet amour de Dieu, donné comme l'unique stimulant de l'amour du prochain, c'est l'épée de Damoclès, la menace éternelle, la crainte des enfers.
Néanmoins , c'est ainsi que la notion altruiste n'a cessé de marcher depuis les temps les phis reculés , jusqu'au jour où le Positivisme , la purifiant de toute impulsion personnelle, a compris que nous sommes assez payés des bienfaits et
les saint Bernard ont su plier la religion aux exigences sociales ; c'est que ces puissants organes de la foi chrétienne furent de la terre plutôt que du ciel^ des hommes avant d'être des saints.
Aujourd'hui vivre, et autant que possible vivre en bonne santé, est une loi imposée par le Positivisme, afin de mieux servir rhumanité. Il recommande, ainsi que disait Leibnitz, la vertu d'abord y et puis la santé.
des affections par les seules joies qu'ils nous procurent.
Le malheureux sera désormais celui qui voudra i'ètre> car l'homme ne doit subir avec résignation que les malheurs inévitables. Il déplorera, comme les plus graves imperfections de l'ordre universel, ces morts fatales qui frappent les Raphaël, les Bellini, les Yauvenargues, les Bichat, au début de leur carrière (1); mais il profitera de ces exemples déplorables pour écarter des chefs de l'Humanité les coups de la misère et de l'envie.
Il sera d'autant plus facile de vivre pour autrui qu'il est généralement senti par les âmes tendres, qu'il est encore meilleur d'aimer que d*être aimé. Être aimé ne constitue qu'une douce satisfaction passive, aimer constitue une immense félicité active. Il n'y a rien d'exalté dans une telle appréciation, car on aime souvent sans être payé de retour. Les pères, les mères ne vivent quelquefois que pour des (ils ingrats. Les affections désintéressées sont les plus vives ; elles sont supérieures aux autres parleur énergie ; aussi, dans les relations les plus
(i) A cette liste funèbre, ajoutons Auguste Comte^ mort à rage de soixante ans, lorsqu'il lui restait encore, selon ses prévisions, vingt ans de pleine vigueur cérébrale.
humbles, comme envers les plus hautes, l'Humanité régénérée pratiquera bientôt l'évidente maxime évangélique : Donner vaut mieux que de recevoir.
Mais vivre pour autrui n'est pas seulement le résultat des progrès successifs de la morale, il faudrait désespérer de l'Humanité si cette devise n'avait été spontanémentpratiquée en tous temps, surtout par les hommes supérieurs. Elle n'est, comme toutes les conquêtes philosophiques du Positivisme, que l'expression de la réalité.
Quand les Phidias, les Praxitèle animaient le marbre et l'airain, poursuivaient-ils les satisfactions d'une égoïste vanité? Non, les beaux-arts ne peuvent s'allier aux étroites personnalités. Artistes vénérés de l'Humanité, ah ! combien frémiraient vos cendres, si Vfin osait prétendre que vos œuvres immortelles ne furent pas consacrées au triomphe de la patrie, à l'admiration fertile de la postérité ! Vénus de Milo, est-ce l'orgueil qui tira du marbre ta beauté radieuse? Dis-moi le nom de l'artiste modeste et sublime, qui reste dans l'ombre, en léguant un chef-d'œuvre aux âges futurs?
Raphaël, Homère, Dante, Milton, génies supérieurs à l'Humanité, où brûlerait le feu qui vous
embrase, si vous ne le répandiez dans tous les cœurs, vous qui, recueillant le trésor esthétique des âges passés le rendez à la postérité gonflé de nouvelles richesses !
Et vous, humbles prolétaires, qui arrosez de vos sueurs des champs que vous ne récoltez pas, des maisons où vous n'habitez pas, vous cultivez, vous bâtissez pour autrui.
Souverains des empires, vous élevez des monuments, vous construisez des édifices ; en jouirez-vous? C'est l'héritage de vos descendants.
Approchez maintenant, philosophes rêveurs, savants égoïstes, artistes dégénérés, vous tous qui cultivez Tart pour lui-même, la science pour la science, qu'êles-vous sans la coopération immense? des atomes imperceptibles, des grains de sable, gisant les uns à côté des autres sans aucune agrégation !