‹ Aperçus généraux sur la doctrine positivisteChapitre 17 sur 40 · SUBJECTIF · texte numérisé non relu

SUBJECTIF

Après avoir réglé le cœur, le Positivisme doit régler Tintelligence et l'activité. Il voudrait faire reconnaître que les affections constituent à la fois

le principe et le but de toute notre existence, ainsi que le disait Auguste Comte aux funérailles de Blainville; mais si l'affection est la source, l'intelligence est la lumière. Nous avons déjà signalé la tâche deFesprit envers le cœur, il nous reste à faire ressortir la base objective de l'unité humaine, à l'aide de laquelle la vie spéculative se subordonne à la vie affective, et la sociabilité à la personnalité.

L'égoïsme a des tendances discordantes qui portent les hommes à s'isoler, au lieu de créer entre eux ces relations sociales, d'où dépend le bonheur public ou privé. Pour que nos dispositions sympathiques puissent prévaloir sur de tels instincts personnels, il faut qu'elles prennent leur point d'appui dans l'ordre extérieur, embrassant l'ensemble des phénomènes du monde cosmologique et du monde sociologique. La principale mission de notre intelligence consistera dès lors dans la recherche des lois qui gouvernent l'Humanité ; elle devra s'efforcer ensuite de rendre compatibles et conformes les lois de la sociabilité et les lois naturelles.

La conception générale de l'ordre naturel, tel est donc le premier besoin que l'intelligence doit bien apprécier pour le mettre en rapport avec la

sociabilité. C'est ainsi qu'à son principe subjectif, la prépondérance du cœur, le Positivisme associe une base objective, Timmuable nécessité extérieure. Dans la théologie, ce lien objectif ne résultait que de la croyance spontanée aux volontés surnaturelles.

Aujourd'hui toute fiction doit cesser. C'est la foi scientifique, c'est la notion exacte et continue d'un ordre extérieur, confirmée par toute notre existence, qui doit imposer une discipline aussi évidente qu'énergique. Dès lors l'univers doit être étudié, non pour lui-même, mais pour l'homme ou pour l'Humanité ; la base objective se subordonne ainsi au principe subjectif du Positivisme, et le grand problème de l'unité humaine se résout par le moyen de l'intelligence, soumettant au sentiment le domaine de l'activité, afin de concilier avec notre existence les lois extérieures. En conformant nos habitudes morales et pratiques aux fatalités de l'ordre extérieur, nous ferons le meilleur usage de la liberté morale ; nous diminuerons l'indécision, l'incohérence et la divergence de nos desseins. Nous saurons en outre poursuivre des modifications artificielles, ou nous soumettre aux lois invariables, comme aux phé-

nomènes planétaires, dont nous concevons en vain de nombreuses améliorations, depuis que nous en connaissons les lois. Mais nous pourrons, sans nul doute, modifier les lois de notre propre existence individuelle et collective.

L'Humanité devient ainsi l'arbitre de ses des* tinées, sans scrupule et sans jactance; elle cesse la vie passive que lui suppose la fiction providentielle. L'unité humaine, affective par son principe subjectif, dépend ainsi d'une opération spéculative, seule capable de lui fournir une base objective. L'ordre extérieur, préparé par les travaux scientifiques du dernier siècle, n'avait de lacunes qu'envers les phénomènes moraux et sociaux. En établissant la loi générale de l'évolution humaine, Auguste Comte a complété l'ensemble de la philosophie naturelle. Aujourd'hui la raison n'est utile que pour nous faire connaître les vrais moyens de la concilier avec la sociabilité, en nous dévoilant les vrais moyens de satisfaire nos penchants bienveillants. L'esprit humain doit s'habituer à repousser, d'une part, toute théorie sans application réelle, et, de l'autre, toute pensée suscitée par des stimulants égoïstes. La sagesse pratique a sanctionné cette règle par son indifférence

106 APEBÇUS GÉNÉRAUX

envers les découvertes subjectives des académiciens astronomiques, mus par l'appât d'une célébrité factice (1).

Les travaux abstraits ne sont efficaces que lorsqu'ils ont une destination sociale. S'il faut, en un mot, toujours agir par affection, suivant le principe subjectif, Tunité humaine ne sera complète que si l'on ne pense que pour agir. L'esprit doit être désormais le ministre du cœur ; qu'il donne la lumière, et le cœur la force; qu'il serve, le cœur régnera; que la gloire ne dispense plus d*ètre utile.

Agir par affection^ et penser pour agir y

telle est donc la devise de l'intelligence dirigeant l'activité au nom du sentiment. Le moyen âge l'a pressentie : la sagesse publique l'adopte spontanément; la religion positive en fait sa sentence mentale, après l'avoir consacrée. Ainsi se trouvent conciliés, par la subordination de l'étude à l'activité, et de l'activité à la sociabilité, la raison et le sentiment si longtemps incompatibles.

(1) On sait avec quelle indifférence fut accueillie la découverte de Neptune, et combien l'on rit de ces nombreuses comètes et planètes qui font les délices de nos corps savants.

Page 1