‹ Aperçus généraux sur la doctrine positivisteChapitre 18 sur 40 · ET DANS LA VIE PUBLIQUE · texte numérisé non relu

ET DANS LA VIE PUBLIQUE

Le Positivisme apparaît donc comme un vaste système social, dont la civilisation, depuis son origine, a préparé rétablissement. Il manifeste sa tendance religieuse en faisant des nobles sentiments l'aiguillon des fécondes pensées, en liant les cœurs par les réalités morales, après avoir lié les esprits par les réalités scientifiques. La hiérarchie encyclopédique des conceptions utiles à l'Humanité, purifiées des opérations mentales n'aboutissant pas à la réalité, au progrès moral, constitue le Positivisme intellectuel. Les lois relatives à l'élude du monde y sont liées les unes aux autres, depuis la science inorganique jusqu'à celle de la vie, d'une manière insensible (1). Mais, après avoir présidé ainsi à la transformation de la science en philosophie, le Positivisme, poussé par une inflexible logique, a dû étendre sa hiérarchie jusqu'à la science finale, jusqu'à l'étude de l'ordre humain, au point de vue individuel.

C'est ainsi qu'en gravissant les hauteurs de la morale il reconstruit les mœurs après avoir disci-^

(\) Voir riotroducUon, p. 60.

pliné les intelligences. Si, d'un autre côté, nous envisageons celte échelle encyclopédique en sens inverse, nous y verrons le sentiment dominer tous les degrés inférieurs, à l'aide desquels nous étions montés jusqu'à lui. La philosophie positive semble ici nous avertir qu'il doit être la base et le couronnement de tout effort moral, intellectuel et même matériel. La morale ne fait ainsi connaître l'homme et le monde, suivant les degrés de l'échelle encyclopédique, que pour faire prévaloir le sentiment sur l'intelligence et l'activité. Aussi c'est principalement en les systématisant que le

Positivisme caractérise sa destination sociale.

Il ne dissimule pas que les instincts égoïstes sont plus énergiques que les instincts sympathiques, car ils se rapportent à la conservation. Les autres sont nécessaires à l'essor de la vie sociale, car la libre activité de l'égoïsme empêcherait les contacts. L'art moral a pour but de s'interposer entre ces deux antagonismes, afin de fortifier l'un et d'affaiblir l'autre. Il y parvient en plaçant, entre ces deux états extrêmes du cœur humain, le développement des affections de moins en moins énergiques, mais de plus en plus éminentes. Ce sont les affections de famille, par lesquelles l'homme

sort de son égoîsme primitif, pour s'élever à la sociabilité. C'est l'affection filiale , instinct de continuité; l'affection fraternelle, instinct de solidarité, puis les relations volontaires; l'affection conjugale, instinct de dévouement, type suprême de nos instincts sympathiques ; enfin la paternité, qui nousHe à nos successeurs, comme la filiation à nos prédécesseurs.

L'idéalisation de ces liens fondamentaux seconde nos efforts de sociabilité^ au détriment de notre personnalité. L'art moral nous prête encore de nouvelles armes en nous apprenant à subordonner à l'Humanité nos moindres actes de tempérance, de chasteté, de purification. Fondant sur la raison et sur le sentiment notre éducation, les préceptes moraux se trouvent ramenés à des démonstrations, de sorte que les lois de notre nature nous permettront de donner notre assentiment aux règles morales, comme nous l'avons accordé aux sciences. Mais les règles n'engendrent que des devoirs. Alors disparait ainsi la notion des droite.

Substitution des devoirs aux droits. — Afin que le sentiment puisse servir de base à la vie publique et privée, il faut écarter les droits du do-

no APERÇUS GÉNÉRAUX

maine moral « comnoe les causes du domaine philosophique. Surgis des paradoxes du Contrat so« cialy suivant lequel les hommes seraient gouvernés par eux plutôt que par les devoirs, ils forment aujourd'hui le principal écueil des révolutionnaires. Le Positivisme, que nous allons montrer désormais guerroyant, sans paix ni trêve, pour faire disparaître ce qui s'oppose à la suprématiedu sentiment, les élimine radicalement. Lesdroits se rapportant à des /olontés indiscutables sont incompatibles avec les moteurs affectifs, toujours relatifs. Ils ne furent efficaces, pour garantir une obéissance passive, que sous le régime préliminaire, où régnait la souveraineté de droit divin. D'ailleurs, à quels droits pourrait prétendre l'homme chargé en naissant d'obligations de toute espèce, envers sa famille, sa patrie, l'humanité? De sorte que l'homme le plus actif ne peut rendre qu'une faible portion de ce qu'il a reçu. Gomme on le verra dans la suite, nous avons tous une fonction à remplir, serionsnous prêtres, ouvriers ou patriciens. Le sacerdoce est une fonction, ainsi que le prolétariat, ainsi que le patriciat. A cette fonction sont attachés des devoirs ; la religion nous les impose^ et s'il est encore un droit, c'est celui de les accomplir.

Nul n'a droit qu'à faire son devoir.

La substitution des devoirs aux droits constitué Tunique moyen de subordonner la politique à la morale. Si les droits devaient servir de base à la politique y selon d'illusoires proclamations, pourquoi les refuser aux femmes pour en faire, avec tant d'arrogance, l'apanage masculin? Mais cette heureuse inconséquence ne cesserait d'être sponta* némentapprouvéepar elles. Elles ont compris Padmirable remarque de la mainte patronne du Positivisme :

« // faut à^ notre espèce^ "plus quaux autres^ a des devoirs pour faire des sentiments. »

Patriciens et prolétaires, c'est encore à vous que s'adresse la nouvelle Béatrice, et vous pouvez l'en croire, car sa vie trop rapide s'est passée dans les plaisirs des dévouements !

Ordre des dévouements. — Les devoirs engendrent les dévouements : vivre pour autrui, n'est-ce pas se dévouer sans cesse? Mais les rangs supérieurs doivent prendre cette noble initiative. C'est aux forts à se dévouer aux faibles, comme le père de famille à sa femme, à ses enfants. Le dévou^Qient ne sera salutaire que s il est pratiqué par les dépositaires de la fortune publique. Ils en

dès lors, rhomme doit commander. L'homme doit exercer le pouvoir temporel ; la femme, le pouvoir spirituel : au sexe fort , le commandement; au sexe affectif, le conseil. A l'un, l'énergie, le travail, l'approvisionnement de la famille; à l'autre, les soins intérieurs, la direction des enfants, la tâche du perfectionnement mutuel. Que la femme prenne l'ascendant du cœur, et l'homme celui du caractère. C'est la (Jivision naturelle des attributions conjugales. Il faut reconnaître qiie l'épouse a plus de tendresse, plus de pureté, plus de vénération. 11 faut donc lui réserver l'excitation continue des sentiments, et soumettre la décision maritale à son examen sympathique.

En même temps, la sécurité domestique est assurée par l'axiome économique du Positivisme :

L'homme doit nourrir la femme.

U n'est pas un prolétaire qui ne soupire après les temps heureux où le travail £émii\in sera flétri par l'opinion régénérée, et le salaire suffisant pour que l'ouvrier puisse nourrir sa famille. Quel père ne sent son cœur se déchirer en voyant une mère déserter le foyer, et confier ses petits enfant^ à des mains mercenaires ! l'ère, positive fera cesser

cette dépravation des mœurs occidentales, en permettant aux femmes, par la nouvelle organisation du salaire, de se vouer uniquement à leur intérieur, pour y être le foyer d'affection, selon l'expression de saint Bernard, et les prétresses de l'hiimanité. Elles y dirigeront l'essor intellectuel de leurs enfants. L'éducation encyclopédique que le Positivisme distribue également aux deux sexes, leur rendra facile un si doux office.

Il est inutile de faire ressortir l'accroissement de dignité féminine qui résulte de telles institution$. La chevalerie avait senti confusément que la femme était le principal inspirateur des hautes pensées, des grands dévouements, et le meilleur guide^ de la vie morale. Elle s'écriait : Dieu et ma dame ! et plus soqvent : Ma dame et mon Dieu ! plus tard : Mon roi, ma dame et mon Dieu I résumant dans ce cri national, et la politique, et le culte, et l'amour^ Il faut aujourd'hui, comme au moyen âge, que les femmes deviennent assez parfaites pour mériter d'être adorées, car bientôt, le genou de l'homme régénéré ne fléchira plus que devant elles.

La VIE PRIVÉE, BASE DK LA VIE PUBLIQUE. AlOfS

l'existence personnelle servira de garantie à la vie

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de les faire converger vers une entente cordiale, et un meilleur emploi des sentiments. De cette agitation fébrile, naît l'indifférence en matière politi— que, comme du protestantisme, du déisme, du scepticisme naquit l'indifférence en matière de religion.

Si l'ordre extérieur est la base du progrès intellectuel, l'ordre public est la base du progrès politique.

L'ordre embrasse avec le monde proprement dit l'ensemble de nos propres phénomènes. Il se compose des lois naturelles qui régissent le monde et l'homme, lois mathématiques, lois biologiques, lois sociologiques. Que pourrait être le progrès, sinon le développement d'un tel ordre ! Cet ordre contient en effet le germe de tous les progrès possibles, et s'il en est la base et la condition essentielle, le progrès en est le but et la manifestation. Le développement de Tordre, c'est la perfection de notre condition extérieure, Tac* croissement de la longévité, le maintien de la santé, puis l'amélioration de notre condition intérieure, de notre nature intellectuelle et morale. Le Positivisme s'adapte ainsi à la politique actuelle en fondant l'ordre civil sur ce dernier perfectionne-

ment, réorganisation des opinions et des mœurs; il invite à une sage indifférence envers les tentatives utopiques, et prêle toute sa force aux réformes morales, vers lesquelles il concentre l'opinion publique.

Voilà r ordre tel que devraient le concevoir les révolutionnaires; tel que l'a conçu l'exilé, qui, déchirant l'épais bandeau qui couvrait ses yeux, s'est écrié dans un haut enthousiasme : a Oui, j'ai -dû fuir la patrie, je ne puis y rentrer que pour y vivre dans les fers, mais je veux en tous lieux servir l'humanité. Je chasse loin de mon cœur toute animosité^ j'abandonne toute arrière-pensée d'insurrection, j'adopte la devise politique du Positivisme : Ordre et Progrès. »

Les hommes de parti qui, dans l'espoir du triomphe, s'efforcent de ruiner les gouvernements, sans considérer les dangers des guerres civiles, ne doivent-ils pas être regardés comme d'aveugles perturbateurs? Ignorent-ils que la rupture de l'ordre contrarie le progrès dans sa marche latente et continue? S'ils le désirent au point de lui sacrifier leur vie, ils n'en connaissent pas lesconditions inflexibles, les bases immuables résumées dans un seul mot, l'Ordre. Qu'ils se contentent, au lieu

d'aspirer au pouvoir, de nourrir en paix des sollicitudes secrètes et touchantes, comme les partisans de la vieille monarchie, aux grands souvenirs impérissables ; qu'ils se dévouent, soit au culte de la fidélité, soit à l'amour de l'humanité; ils serviront mieux la patrie que par des sentiments exaltés. II ne nous appartient pas de juger le gouvernement français, mais il est généralement reconnu que le régime parlementaire est incompatible avec les époques de transition semblables à la nôtre : aussi la dictature, tantôt molle, tantôt vigoureuse, n'a pas cessé depuis la Convention. L'Espagne elle-même ne trouvera le repos qu'en se débarrassant de ses turbulentes assemblées, pour leur substituer un pouvoir capable de maintenir l'ordre matériel.

La devise : Ordre et Progrès^ est comprise avec tant de spontanéité qu'elle ne tardera pas à devenir populaire. Aussi le chef du pouvoir spirituel, Auguste Comte, a osé inviter le chef du pouvoir temporel à la faire graver^ sur les monuments français, car la France est l'avant-garde de l'Occident. Aucune autre ne saurait mieux convenir ; elle rassure les conservateurs par sa base, et satisfait par son sommet les hommes du progrès.

Elle enseigne à subordonner à Tordre tous nos penchants, en faisant de la soumission volontaire la base du perfectionnement; car la soumission, reconnue nécessaire dans tous les offices publics, ne l'est pas moins dans la vie politique. Elle y comprime la personnalité et les instincts de révolte qui engendrent les insurrections. C'est ainsi que le Positivisme arrête les gouvernements rétrogrades et réprime les peuples anarchiques, en recommandant aux gouvernants le progrès au nom de l'ordre, et aux gouvernés l'ordre au nom du progrès.

Il ne resterait maintenant, pour terminer ce programme» qu'à dissiper les imputations de matérialisme, que son préambule scientifique a values au Positivisme, de même que les imputations d'a« théisme, d'optimisme, de fétichisme. De telles objections sont dissipées radicalement dans la po« litique positive. Nous n'avons pas besoin de prouver que si le Positivisme a rompu le long divorce préliminaire de la raison avec le sentiment, il ne la Concilie pas moins avec l'imagination. La nouvelle philosophie enseigne à la raison à stimuler l'imagination en la réglant, sans se laisser dominer par elle. Elle donne à l'art moderne une di-

rection générale et une haute destination. Embrassant tous les phénomènes humains, tant individuels que coUeclifs, pouvait-elle négliger les conceptions esthétiques? le sentiment n'est-il pas leur véritable force? Or, elle lui confère, comme nous l'avons dit au début, la présidence de l'unité humaine. Sa tendance à rehausser la dignité sociale du sexe affectif, ne prouvet-elle pas davantage son aptitude esthétique, car la femme est le plus esthétique des éléments sociaux, tant par sa nature que par sa situation? Elle inspire le bien et le beau, ses actes rappellent l'idéale perfection. En un mot, le Positivisme conçoit surtout l'art moderne, non-seulement comme destiné à charmer et à améliorer, mais à

diriger la vie humaine. Nous renvoyons, pour de tels développements, aux ouvrages du fondateur de la nouvelle synthèse.

Si Dieu n'entre pas dans le système de la politique positive, l'athéisme en est soigneusement proscrit. L'athée, substiluaiit à la théorie catholique delà création, soit le hasard, soit un aveugle mécanisme, aborde l'inaccessible recherche des causes surnaturelles. C'est un inconséquent théologien. Le Positivisme substitue simplement aux

fictions éteintes de l'ordre théologique les lois immuables de l'ordre naturel. D'ailleurs, une doctrine qui développe de plus en plus toutes les vertus privées ou publiques sera bientôt respectée de tous ses adversaires, quelles que soient leurs prédilections religieuses. De même les cultes étrangers seront toujours honorés par le Positivisme, et soutenus au besoin, quand ils lui sembleront pouvoir rendre encore des services. Mais il proniet un bonheur certain et une foi ennemie de l'ennui, du doute, de l'irrésolution, à ceux qui régleront leur vie sur la devise religieuse du Positivisme, résumant ce programme :

V Amour pour principe et V Ordre pour base ; le Progrès pour but.

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