THÉORIE GÉNÉRALE DE LA RELIGION
Le Positivisme n'est pas une religion : c'est la religion, car il ne saurait en exister plusieurs. C'est la religion de l'humanité.
Les Fétiches, Jupiter, Jéhovah, Dieu, n'ont présidé qu'à des cultes transitoires, préambules du culte positif, le seul définitif, car le dogme en est réel et démontré, et non fictif et surnaturel.
Le titre de religion s'est appliqué à un grand nombre de systèmes différents et même incompatibles. Il faut en chercher la cause dans son acception générale, indépendante de toute foi spéciale et de toute croyance surnaturelle, quoique nul dogme encore n'ait pu s'y soustraire. Concevoir une religion sans foi révélée, sans base théologique,
constitue donc une considération nouvelle, et ce premier pas n'est pas le moins difficile à franchir.
Le cœur , l'esprit , le caractère , yoilà tout rhomme.
Aimer, penser, agir, yoilà toute son existence.
Qu'on la considère dans toutes ses parties , tant physiques (1) que morales, tant personnelles que sociales, la rehgion ne consistera plus que dans leur harmonie et leur conyergence vers une destination commune, vers l'humanité. La religion n'a pour but que d'employer le cœur ou les sentiments à aimer l'humanité, l'esprit ou Tintelligence à la connaître, le caractère ou l'activité à la servir. Tout concours d'opinions, tout système
(1) En caractérisant cet état de complète unité, indiqué par le mot religion^ on y comprend donc le physique et le moral, d'ailleurs tellement liés, qu'aucune harmonie réelle ne peut exister dès qu'on veut les séparer. La santé rentre ainsi dans la religion^ de manière à prolonger la morale jusqu^à la médecine. Si le catholicisme a voulu quelquefois discipliner rame, en abandonnant aux profanes le domaine du corps, il n'en était pas ainsi dans les antiques théocraties, où l'art hygiénique et médical y fut toujours une simple annexe du sacerdoce. On ne peut en effet traiter sainement ni le corps ni Tftrae, si le médecin et le prêtre étudient séparément, l'un le physique, l'autre le moral. Tant pour les maladies cérébrales que pour beaucoup d^autres, la médecine doit donc être réintégrée au domaine sacerdotal.
religieux a tendu vers un tel résultat, à Taide d'artifices surnaturels, partiels et provisoires, relatifs aux situations correspondantes.
Cette harmonie humaine ne s'obtiendra qu'en réglant intérieurement chaque nature individuelle d'une part, et de l'autre en ralliant dans un vaste concours toutes lesr individualités. C'est ainsi que les deux verbes régler et rallier composent le mot
religion. On voit que la religion fait surgir l'état de complète unité de la convergence de tous les attributs humains, de la conciliation du cœur, de l'esprit, du caractère. C'est la synthèse universelle, que notre existence trop compliquée ne saura qu'ébaucher de plus en plus sans jamais la réalrser complètement. C'est le type vers lequel tendent l'ensemble des efforts humains. Plus nos attributs se sont développés, plus leur concours s'est rapproché d'une telle harmonie, concentrée aux grandes époques de transformations dans quelques individus supérieurs, dans Moïse pour la synthèse théocratique , dans Jésus-Christ pour la synthèse catholique, dans Mahomet pour la syn-, thèse musulmane : la postérité complétera ce tableau par le fondateur du Positivisme personnifiant directement l'humanité, après avoir systé-
matisé F unité humaine, et résumé en elle toutes les préparations spontanées.
Le Positivisme combine en effet les diverses croyances qui furent capables de diriger passagèrement et partiellement une portion quelconque de rhumanité. Il forme son propre domaine de leur fonds commun, quoiqu'elles fussent inconciliables et que chacune d'elles ait compté, dans V ensemble de notre espèce, plus .d'adversaires que d'adhérents. Son esprit relatif devait lui procurer des affinités avec tout système religieux qui pût discipliner les hommes et les améliorer. U se présente aujourd'hui comme la seule religion, à la fois universelle et définitive, vers laquelle tendirent de plus en plus toutes les autres. Les mystères surannés, les fictions absolues , les dogmes mystérieux, tous ces liens artificiels entre l'homme et l'humanité n'existent plus : il ne reste que les progrès accomplis moralement et physiquement, et les démonstrations nécessaires pour établir au* jourd'hui la similitude des opinions^ la communauté des mœurs dans toutes les familles, dans toutes les patries, dans l'humanité.
' Foi POSITIVE. — La base des religions surnalurelies, telles que le catholicisme, le mahométisme.
]e boudhisme , est la révélation, c'est-à-dire une explication quelconque de la création, du commencement et de la fin du monde et de Thomme. La foi dans ces religions, dites réyélées, c'est la croyance à la révélation.
Afin d'expliquer ces grands événements, à jamais supérieurs à la science, on supposait une volonté créatrice, chargée des destinées terrestres, et révélant l'énigme du monde à quelques hommes compétents, qui la transmettaient aux autres. Dans l'origine, l'esprit humain ne pouvait d'ailleurs se passer d'une théorie quelconque qui lui permit de profiter de ses observations, de les classer et de les comparer (1). L'homme, né d'hier, s'interroge
({) A toute époque Tesprit humain a senti le besoin d'une théorie quelconque pour lier les faits, et même pour les observer. Si l'esprit humain ne rattachait pas immédiatement à quelques principes les phénomènes qui le frappent, il lui serait autant impossible de combiner ces observations isolées, d'en tirer aucun fruit que de les retenir, et même le plus souvent les faits passeraient inaperçus. Dé sorte, ainsi que le remarque Auguste Comte, qu'il faut à l'esprit humain des observations pour se former des théories réelles, et des théories pour se livrer à des observations suivies, cercle vicieux dont il n'aurait jamais pu sortir sans l'issue ofiTerte par le développement spontané des conceptions théologtques. Tels sont, indépendam. ment des considérations sociales que nous développons plus loin, les motifs fondamentaux du caractère théologique de la philosophie primitive.
et veut savoir d'où il vient, pourquoi il vit, et ce qu'il deviendra. Il concentre toute son intelli* gence sur les questions les plus inaccessibles à ses moyens, sur la nature intime des êtres, sur Forigineetia fin de tous les phénomènes, enfin sur tous les sublimes mystères, interdits à la raison humaine. Ayant une opinion exagérée de sesforces, dont l'expérience ne lui a pas fourni la mesure, il se heurte contre les problèmes les plus séduisants, sans pressentir qu'ils sont au-dessus de sa raison. Il est impatient de découvrir les causes premières et finales de tous les efEets qui le frappent ; il se tourne, en un mot, vers les connaissances absolues, suivant dans ses recherches une marche autant indispensable qu'inévitable; car, ne pouvant connaître qu'après un immense prélude scientifique les lois de l'univers, il en poursuit d'abord les causes. En cherchant le pourquoi, qu'il ne trouvera jamais, il finira par découvrir le commentj après une longue suite de siècles. Mais pendant ces temps antérieurs à l'ère positive, c'est la foi théologique qui lui révèle, à Taide de fictions, les secrets de ta nature, et lui en explique, avec une admirable facilité, tous les moindres détails. Elle lui représente alors les phénomènes comme produits par Faction
directe et continue d'agents surnaturels, plus ou moins nombreux, dont l'intervention arbitraire rend compte des anomalies apparentes de l'univers. Bientôt elle substitue au jeu varié de ces divinités indépendantes l'action providentielle d'un être, unique, et parvient ainsi à sa plus haute perfection en réduisant tous, les mystères à un seul. Mais trente-siècles se sont écoulés depuis les antiques théocraties, et les opinions comme les désirs ont participé au perfectionnement général. La philosophie est devenue positive. Sa plus haute ambition se borne à découvrir, non les causes premières et finales des phénomènes, mais leurs lois, c'est-àdire leurs relations constantes de succession et de similitude, qui nous permettent de les prévoir les unes d'après les autres. L'ensemble de ces lois forme l'ordre universel (1) qui domine l'existence humaine, et la foi positive a pour objet essentiel de le concevoir, afin de déterminer notre relation générale envers lui. Elle n'a pas varié dans le principe, car la foi consiste toujours dans l'appréciation de cet ordre indépendant de nous, afin de le mieux subir et de le modifier davantage.
(i) Voir le Programme positiviste, p. iiS.
C'est toujours une explication du monde et de rhomme, non dans les causes fictives, mais dans les lois réelles. D'ailleurs quelle base plus large pourrait avoir la religion de l'humanité que cet ordre immuable, discerné par l'intelligence sans nul appui surnaturel, et méconnu tant que prévalurent les volontés supérieures, pouvant modifier le monde à leur gré ?
On peut désormais savoir pour croire^ et croire pour savoir. L'ordre universel, cet ensemble majestueux des lois qui gouvernent l'humanité, considérée dans le milieu où elle vit, se meut et se transforme, depuis les lois des sciences élémentaires jusqu'aux lois de la morale, n'est qu*une théorie scientifique. La considération du but ellemême, que la foi positive fera prévaloir pour diriger notre activité, sera toujours susceptible d^une démonstration réelle. U est donc impossible de ne pas avoir la foi, car il n'y a plus liberté de conscience, non plus qu'en astronomie et en physique (1). Les hommes qui n'ont pas encore le
(1) u n'y a point de liberté de conscience en astronomie, en physique, en chimie, en physiologie même, en ce sens que chacun trouverait absurde de ne pas croire de confiance aux principes établis dans ces sciences par les hommes compétents. S'il en est autrement en politique, c'est imiquement
loisir d'apprendre y comme les prolétaires et les femmes^ encore privés de l'éducation encyclopédique, croiront pour savoir. Us auront la foi du cœur^ rayon plus perçant que l'esprit. Les savants auront déjà la foi de l'intelligence.
Le monde ne veut plus douter. Ses yeux se détournent avec horreur des ruines dont l'écroulement de l'Église a semé le monde. Le Positivisme vient lui donner une foi démontrée, et des philosophes pieux semant les vérités à pleines mains. Il vient conquérir l'empire sur le cœur et sur la raison, pousser la vraie religion dans les ombres des temples, et mettre l'humanité sur les autels.
Rapports de la foi positive avec l'intelligence. — Ces rapports ne sont-ils pas évidents î Dès que la foi consiste dans la concéptipn de l'ordre universel et dans ses relations avec l'existence humaine, l'intelligence, qui seule peut le découvrir, est la source de la foi. Jadis on expliquait les .phénomènes observables, tant extérieurs qu'intérieurs, par des agents surnaturels. Aujour-
parce que les anciens principes étant tombés, et les nouveaux n'étant point encore fermés, il n'y a point, à proprement parler, dans cet intervalle, de principes établis. (A. Comte, Système de politique positive, 1822.)
d'hui, le seul agent qui puisse nous expliquer les lois positives de l'univers, c'est l'intelligence. Par elle, nous analysons d'abord les plus simples événements, puis les plus complexes, enfin les plus éminehts phénomènes de la sociabilité. Les lois invariables qui régissent ces derniers suscitèrent même r avènement du Positivisme, qui ne pouvait naître qu'après l'initiation scientifique, formant les préliminaires de la raison humaine. L'intelligence peut seule embrasser ce qui est, prévoir ce qui sera, conserver ce qvi a été, sans expliquer pourquoi cela fut. Elle seule peut former le dépôt de ces matériaux, tant passés que présents et futurs, formant le domaine de la foi et consacrés par la religion.
Rapports de la foi positive avec F activité. — Cet ordre constitue une fatalité non absolue, mais modifiable. S'il a pu faire surgir une foi positive très-satisfaisante pour l'intelligence, il n'est pas moins favorable à l'activité, qu'il, ne subordonne pas à d'inflexibles destinées, comme on pourrait le craindre au premier abord. Elle a pour emploi de modifier soit les lois réelles, caractérisant la constance aperçue au milieu de la variété^ soit les
dispositions secondaires des conditions fondamen-
taies des éyénements quelconques. Nous nous soumettons avec une résignation judicieuse aux fatalités insurmontables, quoique nous en concevions l'amélioration comme dans les phénomènes célesteSy mais nous intervenons sagement dans les cas accessibles (1). Dans tous les temps on peut trouver des exemples de cette intervention alors spontanée, et qui pouvait passer pour un manque de respect envers les divinités. Ai isi notre destinée se compose de résignation et d'activité. Quand l'astronomie nous dévoile Tinclinaison de Téclip* tique et ses inconvénients, nous nous résignons à les subir, parce qu'il est impossible d'y remédier; mais quand la science nous signale un moyen, accessible à nos faibles ressources physiques, d'améliorer le grand être, la foi prend alors un caractère actif. Elle nous pousse à réaliser ce progrès; elle consacre notre activité, et devient le principal régulateur de nos travaux envers l'ordre universel et ses modifications.
Rapports de la foi positive avec le sentiment. — ^ Si la foi positive se cpncihe ainsi avec l'intelligence et l'activité, elle prend son plus grand caractère
(1) Voir la noté 1^ p. 77. — (Loi de l'immuabilité, loi de la modlûcabilité.)
SUR LA DOGTRIIfB POSrriYISTB. 135
dans sa conciliation avec le sentiment. Les conditions générales de toute religion dépendent du cœur et de l'esprit, du cœur pour nous lier au . dedans par Tamour , c'est-à-dire pour subordonner nos pensées et nos actions à nos affections, de l'esprit pour nous relier au dehors par la foi, c'est-à-dire pour soumettre notre existence à l'ordre extérieur. Ainsi la foi positiire met le sentiment en activité dans un double but, celui de lier le dedans au dehors, ou de subordonner nos penchants personnels à une puissance eiténeure, et celui de réveiller nos instincts sympathiques, pour mieux subir ou modifier la fatalité commune à tous les hommes. Elle leur fait comprendre que l'union fait la force et qu'ils ne pourront agir sur la fatalité sans l'entente des cœurs, des tètes et des bras. Mais ce rôle de la foi serait insuffisant i si elle ne stimulait pas directement les saintes j affections qui forment le principal domaine de la f religion.
' Le Positivisme a un immense préambule scien-
tifique, institué par les lois de l'ordre matériel et de l'ordre vital. Pendant la durée de 'ce préambule, il n'offrait, il est vrai^ aucun objet direct d'affection permanente et commune. Mais cette longue pré-
paration s'est enfin complétée par la sociologie et la morale, d'où surgit Tordre humain, individuel et collectif. Alors toutes les conceptions positives se sont condensées dans une seule notion, aussi favorable au cœur qu'à l'esprit ( 1 ) .
C'est L'Humanité, être immense et éternel, soumis aux fatalités biologiques et cosmologiques, moteur de chaque existence individuelle ou collective. Nos affections, nos pensées, nos actions rayonnent vers ce véritable Grand Être, car son existence dépend du libre concours des volontés indépendantes, ralliées par Tamour, et son amélioration de notre ac tivité, pendant que notre intelligence s'applique à le mieux connaître, pour le mieux servir. La discorde tend à le dissoudre, aussi l'amour doit en être le principe avec la prépondérance continue du cœur sur l'esprit. Il résume et complète l'ordre universel, où, dans une hiérarchie sublime, Tordre
(1) L*esprît positif, ainsi que le remarque A. Comte, a présenté jusqu'à ce jour les deux écueils moraux de la science, enfler et dessécher, en développant l'orgueil et détournant de l'amour; il ne mérite aujourd'hui ce reproche que dans rétat incomplet qu'il ofTre encore chez la plupart de ses adhérents. Ils s'y bornent à la conception philosophique, qu'ils appellent positivisme intellectuel, sans pousser jusqu'à la conclusion religieuse, qui résume seule l'ensemble de cette philosophie.
matériel est la base de l'ordre vital, el celui-K^î de Tordre humain. Enfin son amélioration constitue le progrès et le but de tous nos efforts. Aussi la formule sacrée du Positivisme est la conséquence immédiate d'une telle conception (1).
Le grand problème humain va donc consister dans la prépondérance de l'altruisme sur régoisme. Tous nos travaux théoriques et pratiques , nos I meilleurs penchants doivent désormais concourir vers ce but, afin de conserver en l'améliorant, de comprendre et d'aimer le Grand Être ; c'est là cette destination commune des trois grandes parties de notre existence, signalée au début de ce chapitre, nécessaire pour constituer la religion et la rendre universelle.
Le catholicisme avait tenté cependant de devenir universel. Son nom en témoigne, et cette judicieuse tentative sera son meilleur titre à la vénération future ; mais elle a toujours avorté. A peine a-t-il rallié une faible fraction des populations occidentales. Mahomet à cet égard a triomphé du Christ, car l'islamisme règne dans l'immense Orient. Le catholicisme, reposant sur des révélations surnaturelles, subordonnées à l'examen de la raison,
(1) Voir la fin du Programme positiviste, p. S8/
progressive de siècle en siècle, ne pouvait être ni universel ni définitif. Gomme le fétichisme et le polythéisme, il fut une dernière préparation à la vraie religion dont la base ne peut être que la science transformée en philosophie, et la morale humaine le sommet.