‹ Aperçus généraux sur la doctrine positivisteChapitre 27 sur 40 · APPEL AUX PROLÉTAIRES · texte numérisé non relu

APPEL AUX PROLÉTAIRES

Les prolétaires vivant pour autrui. — J'ai exposé) d'après les inspirations sociales de son profond révélateur, la religion de l'avenir. Je viens y convier le§ prolétaires, car ils remplissent le principal devoir; ils vivent pour autrui. Le laboureur, le berger, le tisserand, le maçon se contentent en effet d'un faible salaire, et laissent les autres jouir de leurs travaux. Us augmentent avec la force de leurs bras le trésor matériel de l'humanité; ils arrosent les champs de leurs sueurs, ils habitent les villes, les palais, les monuments, font le pain souvent rare à leurs enfants; ils servent les patriciens assis au banquet dont ils ont préparé les mets, et prodiguent, sans^ y toucher, les fruits toujours renaissants de leur

noble énergie.

230 APREÇUS GÉNÉRAUX

Vous êtes donc, prolétaires , spécialement préparés à pratiquer la religion de l'humanité. Votre bon sens, préservé d'une vicieuse culture, laisse prévaloir les vues d'ensemble ; vos sentiments généreux ne sont jamais comprimés par l'usage des richesses et Tabus de la propriété; aussi leposi* tivisme qui doit commencer parmi vous n'obtiendra un véritable ascendant dans les rangs supé- , rieurs, que lorsqu'il y apparaîtra sous votre irrésistible patronage.

Le Positivisme vient aujourd'hui consacrer vos travaux en substituant au grossier appât pécuniaire, converti en salaire régulier, la gratitude publique et l'exquise satisfaction d'un devoir accompli. Il ne suffit plus de vouer à vos œuvres fécondes la force et l'intelligence, il faut surtout travailler, le cœur plein de fraternité envers les patriciens que vous assistez, et de cette noble fierté adhérente aux utiles fonctions. Car vous avez la fonction matérielle, comme les artistes la fonction esthétique, et les philosophes la fonction intellectuelle. Prenez votre part de cette dignité naturelle, de ce fertile enthousiasme qui les anime. Gomme vous, ils vivent, comme vous ils meurent pour autrui ! Voyez ces grands hommes

marcher les yeux fixés sur l'avenir, à travers une foule ingrate et capricieuse. Héritiers et dépositaires du trésor intellectuel, ils le rendent à la postérité, gonflé de nouvelles richesses. Ils prodiguent à leurs humbles collaborateurs, à leurs aïeux, à leurs descendants, leur activité, leur foi et leur amour. Si leur génie trop élevé ne leur attire que d'amers déboires ; ils souffrent en silence et ne cessent d'éclairer l'humanité des plus purs rayons de leur génie.

Si vous souffrez parfois, ô prolétaires, si vos enfants n'ont pas, pour se couvrir, un lambeau de ces étoffes que vous tissez avec tant d'art, si la misère assise à votre chevet enlève à vos femmes et la fraîcheur et la beauté, songez que l'humanité veille, qu'elle institue le salaire toujours suffisant contre le chômage imprévu, et la solUcitude incessante de vos supérieurs.

N'écoutez pas les discours des ambitieux ennemis de l'ordre. Fuyez les suggestions du désespoir et de l'envie. Aimez, c'est votre for^e ; vivez pour autrui, c'est la loi du devoir : que cette nécessité inséparable de votre position devienne la loi de votre bonheur. Vous sentirez alors que les plaisirs du dévouement effacent quelques souffrances pas-

sagèresy que les satisfactions morales adoucissent les désastres matériels, et savent extraire de Taraertume un miel délicieux.

Les prolétaires vivant au grand jour. — Mais si vous êtes spontanément voués à la devise morale du Positivisme, vous ne l'êtes pas moins à sa devise pratique, Vivre au grand jour. Les pauvres en effet ne peuvent comme les riches dérober leur existence ; l'exiguïté de leurs demeures ; la fréquence inévitable de leurs rapports mutuels les contraignent à rendre publiques leurs joies et leurs douleurs. Les silencieux lambris, les inertes tapis n'étouffent pas les éclats bruyants de la colère ou de l'hilarité; de sorte que leurs mœurs etleurs opinions ne peuvent se dissimuler. D'ailleurs loin de regretter l'intervention mutuelle, les travailleurs se réfugient volontairement sous la protection de la vie publique. Ils ne craignent pas de rechercher pour une femme aimée les conseils d'une voisine vertueuse, et pour un fils indocile, l'exemple du jeune ouvrier qui vit sous le même toit. Ils pressentent déjà les bienfaits de la solidarité, et Ton prévoit, par de tels exemples, l'efficacité future de la devise pratique du positivisme.

Vous avez donc, prolétaires, deux titres légiti-

mes à la religion de l'humanité. Le cœur vous y pousse ; que l'ambition politique n'en recule pas la pratique féconde. Vous n'ignorez pas que la félicité humaine n'est point attachée au pouvoir et à la richesse, mais aux modestes conditions ; n'entiez pas une célébrité achetée par de pénibles méditations, une puissance chargée de constants soucis; appliquez vos facultés à l'usage modéré du sentiment, de la raison, et de l'activité, sagement conciliés; préférez à l'ambition temporelle, la bonne et joyeuse pauvreté qui travaille en chantant, qui chante en travaillant. C'est l'hôtesse bienvenue des poètes, des saints, des philosophes. Elle donne la douceur et la force ; elle inspire la patience et la charité, car les pauvres aussi savent soulager la misère et donner quelquefois leur dernière obole aux malheureux.

Ne recherchez donc pas le pouvoir; vous n'auriez pas les loisirs de l'exercer ; fuyez surtout les désirs de richesse. L'avide poursuite de l'or ôte le repos et l'honneur. D'ailleurs vous n'estimez guère ceux qui désertent vos rangs, pour gravir les sommets de Topulence. Vous fuyez ces parvenus, si redoutables à leurs anciens compagnons, tandis que vous nourrissez une secrète vénération pour

234 APERÇUS qtNteAux

ceux qui, nés dans la richesse, ont appris de leurs ancêtres l'art difficile d'en faire un noble usage.

L'ou\rier qui ne vise qu'au patronage est justement soupçonné de vouloir se soustraire à la loi du travail et d'obéir à la cupidité ; sa personnalité se développe en proportion de ses succès. Le cœur se dégage de plus en plus des affections extérieures, et le prolétaire parvenu devient de plus en plus incapable de vivre pour autrui .

Restez donc dans vos ateliers. C'est là que s'élabore et se fortifie la solidarité. Le régime nouveau ne pouvant se passer de votre irrésistible appui, contentez-vous de former avec les femmes et les philosophes les trois éléments du pouvoir modérateur, par lequel votre influence se propagera dans des limites aussi sages qu'utiles. Mais c'est en étendant votre domaine de l'action à l'affection, en restant passifs et contemplatifs, que vous constituerez la providence générale de l'humanité, de même que les patriciens en constituent la providence matérielle. Loin de poursuivre les supériorités temporelles, ne recherchez que les supériorités morales, les seules auxquelles vous (levez aspirer. Mettez un frein à toutes vos utopies, et l(}s classes supérieures comprendront que le

Positivisme est la ^eule doctrine qui les défend et les préservet Qu'une sage modération dans les \œux que vous exprimez /asse de vous les meilleurs appuis du bon sens et de la morale. Loin de seconder les rêves chimériques des réformateurs incertains, développez de plus en plus vos instincts de réalité, votre prédilection pour Tutilîté et pour les vues d'ensemble, votre sage imprévoyance matérielle, votre Indifférence des grandeurs politiqifes ; vous dissiperez ainsi les défiances des conservateurs, et vous deviendrez les auxiliaires décisifs des nouveauxphilosophes, avec lesquels vous avez tant de points de contact.

Les occupations des prolétaires sont en effet beaucoup plus favorables aux exercices philosophiques que celles des classes moyennes. Le travail pratique est loin d'absorber comme les calculs personnels, à cause de l'absence de responsabilité. L'ouvrier n'a pas les soucis du succès, les angoisses de l'échec; il pense, la truelle à la main. N'étant jamais appelé aux triomphes pécuniaires, il ne voit la supériorité que dans la prépondérance des grands sentiments, et le bonheur que dans le développement des affections domestiques. Dès la première enfance, il cultive

236 ÀPE&ÇUS GÉNÉRAUX

exclusivement les instincts sympathiques et les instincts sociaux. L'expérience des maux de l'humanité le rend plein d'abnégation pour lui-même, et plein de dévouement pour les autres. On le voit même tellement pénétré de l'importance des facultés morales et mentales^ que les prêtres de toutes les religions et les gens réputés savants obtiennent, même sans avoir sa confiance, sa naïve vénération. Enfin c'est un philosophe spontané, de même que tout vrai philosophe doit être un prolétaire systématique.

Si de telles dispositions ne rendaient pas les

prolétaires aptes à la nouvelle doctrine, il suffirait de leur émancipation envers le régime théologique. Le déisme n'a jamais pénétré dans leur esprit large et profond ; ils ne conçoivent pas la vie comme un exil passager; ils repoussent tous les docteurs rétrogrades qui ne voient pas sur la terre le but principal de l'existence. Il est vrai qu'ils attachent encore quelque créance aux métaphysiciens, parce qu'ils confondent l'instruction avec l'intelligence. Ils prennent encore pour chefs des littérateurs et des avocats, sans songer que la vie pratique suscite la rectitude, la sagacité, la cohérence, bien plus que l'habitude de formuler les pensées d'autrui,

rendant bientôt l'esprit incapable de discerner le vrai du faux. Mais les savants ne deviennent jamais influents sur les prolétaires ; leur indifférence pour les questions sociales a discrédité radicalement leurs spécialités puériles. Néanmoins la philosophie positive, quoique basée sur la science, jouira de Tattrait populaire parce qu'elle aboutit aux considérations sociales. Les prolétaires sentiront, mieux que les lettrés, que la science sociale exige l'étude préalable de l'homme individuel et de l'ordre extérieur, auquel l'humanité doit se soumettre ; ils sentiront qu'elle n'est pas isolée, et que pour l'atteindre il faut gravir les degrés inférieurs de la hiérarchie des conceptions positives, dont elle occupe le sommet. C'est ainsi qu'ils seront préparés systématiquement à la religion de l'humanité par l'éducation générale, et c'est ici le lieu de signaler les attraits intellectuels offerts au peuple par le Positivisme.

Mais je sens mon insuffisance, car c'est un prolétaire qui devrait parler aux prolétaires. Je n'ose même vous appeler à la nouvelle église, au nom de l'intime alliance entre les philosophes et les prolétaires. Je ne peux vous demander que de me regarder comme l'humble et faible interprète

du penseur dont j'essaie de vous transmettre les étemelles méditations.

Les prolétaires recevant rédwation encyclopédique* — Accourez au seindu Positivisme, prolétaires, accourez avec vos femmes et vos enfants. Aucun dogme mystérieux ne vous arrêtera sur le seuil • Votre raison, éclaircie par Téducation encyclopédique, base de l'ordre moderne, y cheminera dans une réalité toujours positive et toujours sympathique. Il vient combler vos justes désirs, en distribuant indistinctement aux deux sexes, l'éducation générale. Cette égalité complète, la seule possible, celle que les plus hardis révolutionnaires n*ont osé concevoir, le Positivisme en fait une règle commune. Tous auront des clartés de tout, comme disait le grand Molière saisi d'une précoce inspiration . La femme pourra devenir ainsi, suivant l'heureuse expression d'une mère éclairée, la compagne du mari, la directrice du fils. Par- là, la société acquiert un aplomb inébranlable. Le patriciat se sent pénétré d'un juste respect pour les prolétaires; ceux-ci peuvent se concerter et s'entendre. La dignité humaine s'accroît : les rangs se conservent systématiquement.

Les dangers de l'éducation, sérieux quand elle

est confusément prodiguée au petit nombre, cessent dès qu'elle devient commune à tous les hommes, à toutes les femmes. Le sacerdoce, chargé de son expansion, saura faire converger tous ses éléments à l'égal respect des diverses fonctions sociales, à la véritable fraternité universelle.

Les prolétaires sentent déjà que l'égalité d'éducation fera un jour leur force. Leur avidité intellectuelle cherche à s'assouvir par les moyens les moins salutaires, comme ces affamés qui se précipitent indistinctement sur tous les aliments. Ils remplissent les cours gratuits qu'un sage gouvernement leur consacre, les fils pendant le jour, les pères après l'heure du travail. Ainsi de même qu'une heureuse nécessité les dispose à vivre pour autrui, et souvent les contraint à vivre au grand jour, de même la doctrine positive décidera tôt ou tard leur adhésion compacte, en systématisant leurs tendances mentales (1 ).

Mais les prolétaires peuvent craindre de ne pas comprendre aujourd'hui le dogme philosophique de la religion nouvelle. Ces inquiétudes sontvaines. Longtemps, sur la parole du sacerdoce catholique,

(1) Voir pour le système d'éducation, le chap. ly, p. 192.

240 APERÇUS GÉHÉRAUX

ils ont eu foi dans les mystères. Leurs femmes courbent encore la tète devant les appréhensions d'un avenir non moins impénétrable que terrible.

Dans le dogme posiiif, quelle différence!

Si l'ignorance arrête sur le seuil de ces claires démonstrations qui unissent dans une hiérarchie éblouissante Tétude du monde à celle de Thomme^ personne ne peut au moins douter de leur existence. Les ouvrages d'Auguste Comte offrentrimposant spectacle de la philosophie la plus vraie, servant de base à la religion la plus systématique. La foi qu'on vous demande, prolétaires, est celle que vous accordez spontanément aux grands penseurs qui ont élaboré les lois de l'ordre universel. A défaut d'instruction, rintelligence vous suffira pour avoir des convictions inébranlables, à l'aide desquelles vous écarterez ledogme des causes pour embrasser le dogme des lois.

Mais la foi se revêt d'un grand caractère, quand elle est assistée par l'amour. Une ignorance, précieuse à ce titre, vous ayant préservés des égoïstes aberrations académiques, vous n'avez jamais méconnu la réaction du sentiment sur l'intelligence. Vos enfants vous en donneraient au besoin, avec une naïveté touchante, des preuves quotidiennes.

Que le cœur guide votre esprit, et la lumière ne tardera pas à y pénétrer. D'ailleurs s'il vous est impossible, à cause des exigences matérielles de la situation actuelle, de vous livrer à Tétude du milieu dans lequel l'humanité vit, se meut et se transforme, il vous suffira de comprendre le principe universel de la religion, le dogme de l'huma* nité (1). A cet égard le cœur a devancé l'esprit. Ce Grand Être, cet ensemble majestueux des êtres passés, futurs et présents, vous l'avez contemplé naissantde la famille, de la cité, de lapatrie, concentrant dansson âme éternelle les plushautespensées, les plus nobles sentiments, les plus grands efforts : vous l'avez suivi dans son évolution, soumettant une génération à F ensemble des précédentes, sous les auspices des lois sociologiques. Un sentiment confus de l'avenir vous pousse.à l'adorer annuellement, dans les cimetières catholiques, le jour sacré de la fête des Morts ; vous professez spontanément le culte des grands hommes dont vous inscrivez les noms sur des colonnes indestructibles, et dont vous conservez les cendres sous d'imposants monuments. Ces tendances vous préparent

(1) Voir chap. iii.p. 150.

Si

par le cœur, bien autrement que par l'esprit, à la religion positive. Qu'importe que vous ignoriez les relations de Thumanité avec Tordre universel ; vos enfants ne les ignoreront plus. Laissez encore au sacerdoce nouveau la culture scientifique, il suffit aujourd'hui que vous compreniez la nécessité d'imposer de telles études à vos chefs spirituels, afin d'écarter les ambitieux vulgaires et ignorants.

Les prolétaires renonçant au pouvoir temporel. — La religion de l'humanité vous est donc aussi favorable que sympathique. C'est par vous, c'est par les femmes qu'elle doit envahir la société. Cette mission était en effet réservée à ceux qui peuvent comprendre une doctrine, ne mettant en jeu que les bonnes passions et comprimant énergiquement les mauvaises. Vous la compromettriez sûrement en poursuivant le pouvoir temporel ; c'est recueil que vous signale le fondateur du Positivisme, et qu'on ne saurait trop vous engager à fuir.

Toute participation directe du peuple au gouvernement n'a pu convenir que dans les situations révolutionnaires. Sa prétendue souveraineté ne doit être chez lui que l'obligation de diriger toute

l'existence sociale vers le bien commun, et de sanctionner les mesures générales par le concours de l'opinion publique. Cette opinion seule doit devenir le principal régulateur de l'ordre politique, mais elle doit résulter d'une ensemble systématique de principes universels et non d'un concours précaire et passager. C'est ainsi qu'il est aisé de comprendre combien la régénération finale doit dépendre des opinions et des mœurs. C'est par l'opinion publique, que les prolétaires, dont le nombre en constitue la principale source, seront incorporés à la société moderne. Les philosophes en seront les organes officiels, préservés de la partialité par la division des deux pouvoirs ; mais on conçoit qu'elle ne puisse fonctionner régulièrement avant la réorganisation spirituelle, produite par l'éducation générale. Les prolétaires reculeraient donc une telle incorporation s'ils renversaient le problème et se précipitaient inconsidérément vers le pouvoir temporel. Us n'engendreraient que le désordre et ne recueilleraient que l'unanime réprobation. 11 faut donc qu'ils se dégagent des mauvais instincts, fatalement issus d'une position précaire ; il faut qu'ils se séparent des tendances révolutionnaires et qu'ils se rendent dignes de la

244 APEBÇUS GÉNÉRAUX

mission propagatrice qui leur est confiée, en s'y préparant par la purification.

Les prolétaires et le culte personneL — Comment vous purifier ? par le culte personnel.

Le culte personnel, ainsi que le fait remarquer dans son bloquent opuscule sur le calendrier positiviste M. Egger, prolétaire américain, est à la fois le refuge, la consolation et la purification des travailleurs. Lui-même, joignant à là persuasion l'autorité de l'exemple, a élevé dans sa maison le premier autel positiviste. Puisse la postérité conserver le souvenir de cette naïve ébauche du culte privé !

Mais à défaut de chapelle, que chaque ouvrier fasse de son cœur un sanctuaire intime, dont il soit le digne prêtre. Ses pensées, ses actes, ses sentiments viendront s'y purifier sans cesse par une auguste comparaison avec ceux de ses meilleurs aïeux. L'Humanité devra s'y trouver représentée par la femme qu'il a le plus aimée. Une mère arrachée à l'oubli du tombeau, en sera la plus sainte divinité. Une aïeule vénérable, une amante, une sœur, une digne épouse enlevées par la mort, offrent encore d'heureux types d'anges . gardiens. Idéalisez une de ces têtes chéries ; qu'un

souvenir quotidien en fasse revivre les traits; évoquez les nobles mémoires par des effusions fréquentes. Vous y trouverez des charmes inconcevables, et toujours renaissants, qui vous arracheront aux nécessités pénibles de la vie, et en adouciront toutes les amertumes.

Donnez à l'être aimé l'idéale perfection en lui ôtant les défauts inséparables de la nature humaine : donnez-lui cette immortalité souriante qui anime les traits deLaure et de Béatrice; vous aurez créé l'ange gardien, votre éternelle compagne subjective. La protection angélique, instituée par le catholicisme a préparé cette efficace évocation. Mais les saints du Paradis furent toujours invisibles et extérieurs, de façon que leur influence n'a pu s'exercer que sur les âmes rêveuses, disposées à un myticisme isolant. Qui ne consentirait au contraire à s'incliner devant le souvenir de la sainte femme qui a partagé ses joies et ses douleurs, qui essuya ses premières larmes, embellit ses principales fonctions, et qui prolonge sa vie au delà de la tombe, afin d'améliorer après avoir donné l'auguste spectacle de sa mort !

Le culte personnel se résume ainsi dans la mémoire sacrée d'une sainte femme. On y joindra le

246 APERÇUS GtiNÉRAUX

souvenir des amis ou des parents incorporés au Grand Être; tous sentiront ainsi que Timmortalitè que le Positivisme accorde aux âmes d'élite sera la meilleure récompense d'une bonne vie. Mériter d'être réuni au groupe subjectif, sept ans après ia transformation y deviendra le but constant de tous les efforts.

prolétaires, portez en vous un panthéon domestique, et les mauvaises passions seront écartées par la main inexorable des anges gardiens. L'^oïsme ne peut prévaloir dans le cœur où règne un souvenir adoré. L'image souriante plane audessus de votre tète et vous montre le chemin des bienfaits ; priez en vous éveillant^ priez au milieu de la journée, priez à l'ombre de la nuit. Ainsi vous sanctifierez vos travaux, vous détournerez la personnalité suscitée par les préoccupations physiques, vous appellerez les songes heureux.

Dans le culte personnel, vous trouverez avec la purification la paix la plus efficace. La patience, rhumihté, la soumission, la vénération., tout le cortège subjectif des vertus altruistes de la morte passera devant vos yeux, en excitant une noble émulation. Vous réaliserez ainsi les règles positives exposées dans le programme, et vous deviendrez

IB

dignes de propager lePositivisme. La vie subjective d'ailleurs ne sera pas uniquement la source du perfectionnement moral; elle est aussi la base du progrès intellectuel et même par sa réaction cérébrale sur l'harmonie vitale, une condition de santé et d'amélioration physique.

Rétablissement de la vénération. — Mais le plus précieux résultat de ce culte intime sera le rétablissement delà vénération, ce moteur social que les secousses révolutionnaires ont presque détruit. Les praticiens et les prolétaires doivent le restaurer de concert, car il est la base de toute discipUne humaine. Que les supérieurs se dévouent aux inférieurs : qu'ils préviennent la misère et la maladie par une juste répartition des salaires, plus urgente que l'agrandissement des hôpitaux. Leurs efforts seront soudainement appréciés par ces justes prolétaires, irrités.parl'égoïsme patricien. Ils quitteront cette défiance qui les pousse à voir quelquefois dans les chefs industriels des ambitieux dont ils poussent le char. Ils sacrifieront à l'ordre ces instincts perturbateurs qui font de leur socialisme une menace etungerme d'anarchie; ils comprendront que sous tous les gouvernements, le progrès poursuit sa marche latente et continue.

248 APRRÇUS GÉNÉRAUX

Us cesseront de se ranger du côté qu'on a nommé l'opposition, mais ils auront plutôt une secrète affinité pour tous les constructeurs quelconques ; ils sec<9nderont, comme nécessaires aux époques de transition, semblables à la nôtre, les gouvernements forts et salutaires, alliant les trois vertus pratiques, courage, prudence et fermeté . ils ne regretteront plus ces turbulentes assemblées, qui formaient au milieu du pays une vaste coterie, et isolaient la Frapce des autres nations.

La vénération détruira dans le eœur des prolétaires la haine vicieuse du régime passé , dont des chefs anarchiques ont tenté de faire un sentiment public. Les utopies subversives feront place à la prépondérance de Thistoire dans la philosophie, et à celle de la morale dans la politique. Pénétrés de la loi de la continuité humaine, ils cesseront de s'imposer comme le but de tous les efforts sociaux, bornant leurs vœux légitimes à se voir invités à former avec les femmes et les philosophes le pouvoir modérateur. Un jour, un moderne Constantin, ^n embrassant le Positivisme, réglera leurs rapports avec les classes supérieures. C'est pour hâter cet événement mémorable qu'on ne

saurait trop leur recommander Tordre, la paix, la soumission.

Avant de terminer cet appel, qu'on nous permette encore quelques courtes réflexions sur la conduite essentielle que les riches doivent tenir envers les prolétaires et réciproquement.

Rapports des patriciens et des prolétaires. — La constitution normale de l'industrie moderne repose principalement sur la division radicale entre les entrepreneurs et les travailleurs, autrement dit entre les praticiens et les prolétaires.

Nous avons dit comment le pouvoir temporel résidera entre les mains du patriciat, et comment le sacerdoce saura détourner les prolétaires des tendances subversives, et des aspirations vers la classe supérieure, en faisant consister le bonheur dans l'essor des affections domestiques. Mais les patriciens et les prolétaires sont des fonctionnairespublics. Le salaire n'existera plus en tant que payant la valeur de l'ouvrier. Il sera considéré comme destiné à l'achat ou à la consommation des matériaux nécessaires. L'ouvrier participera ainsi gratuitement au bien général, comme le patricien, qui dès lors ne devra jamais se croire dispensé de la reconnaissance envers les services payés de cette sorte.

Ainsi se trouve ennoblie Tobéissance, et consolidé le commandement. Ainsi naîtra la fraternité par la multiplicité des relations nécessaires, d*oîi seront bannis Torgueil de la fortune, l'orgueil de la naissance, pour faire place à F échange de sentiments affectueux entre deux fonctionnaires publics. Aujourd'hui le prolétaire suit parfois un triste chemin, de Tasile à l'atelier, de l'hôpital à la fosse commune. Les gouvernements actuels, mus par l'instinct du progrès, s'efforcent de le combler, sentant l'importance pour l'ordre de donner aux ouvriers une famille assurée de l'existence matérielle, un toit et une tombe. Ils y parviendront s'ils regardent cette grande mesure comme une réforme purement morale, et toutes les classes de la société y trouveront leur avantage. Dès lors régnera la paix éternelle. La première révolution commencée par le fétichisme, celle du passage de la vie nomade à la vie sédentaire, sera enfin terminée !

Aujourd'hui les supérieurs sont entièrement séparés de leurs inférieurs. Cette séparation toujours nécessaire dans la vie politique doit cesser dans la vie privée, mais die ne cessera qu'après Ja communauté d'éducation que nous avons annoncée.

Alors les riches ne craindront plus de se mêler à

la classe ouvrière, les contrastes ayant disparu par la similitude scientifique et morale, en même temps que lasuppression desdots et des successions féminines permettra des unions jusqu'alors repoussées (1 ) . Le plus obscur prolétaire pourra convoiter la main de la noble patricienne qui consentirait à partager son sort. Ces alliances seront la conséquence de l'introduction des ouvriers dans les salons opulents, placés normalement sous la présidence des femmes. Déjà plusieurs salons positivistes ont prouvé la dignité des vrais prolétaires, et fait concevoir les avantages de leur société, quand ils sont policés par l'éducation.

Mais les riches ferment leurs salons, et l'on conçoit qu'ils ne puissent encore faire autrement; les ouvriers tenus à l'écart ne peuvent donc que se fréquenter mutuellement ; et leurs logements exigus ne leur permettent que des réunions de cabaret. Nous ne voulons pas leur fermer cet asile : le cabaret, c'est le salon du pauvre (2). D'ailleurs le vice honteux de l'ivrognerie tend à disparaître et

(l)Voir le chapitre vi, p. 257.

(2) Ce mot est d'Auguste Comte. « L'éloge des cabarets^ « ajoutait-il, ne doit pas être suspect dans la bouche d'un « philosophe qui ne boit que do Teau* »

S51 AP£RÇUS GÉNÉRAUX

se retrouve peut-être sous les lambris dorés plus souvent qu'au vulgaire comptoir.

Riches y qui craignez de serrer la main calleuse qui porte les nobles cicatrices du travail , partagez ce sentiment, qui peut vous paraître exagéré. Vous avez plus à craindre <lu prolétaire sordide et envieux qui fait de la richesse le but de ses désirs, que de celui qui fête une heureuse journée, sans souci du lendemain. Les prolétaires ont l'avantage déjà rappelé de ne pas avoir de grave responsabilité pratique. Loin de jeter un œil envieux sur la propriété d'autrui, ils doivent avoir foi dans l'axiome économique du Positivisme : Le travail ne peut pas manquer.

Ne craignez pas, ouvriers des villes et des campagnes de vivre au jour le jour : comptez sur l'étroite solidarité qui vous unit aux patriciens. Regardez-vous comme des fonctionnaires pratiques, non moins utiles que les fonctionnaires théoriques : en échange de vos sueurs, on doit assurer votre existence matérielle.

Ici doit se terminer cet appel. Le Positivisme vous a invités à la religion, dont vous suivez déjà la devise morale en vivant pour autrui, et la devise pratique en vivant au grand jour. Il s'adresse

à VOUS de préférence, parce que la régénération doit résulter de votre alliance intime avec les philosophes. Il vous invite à la réorganisation des mœurs et des opinions par l'éducation générale et commune y à la purification par les douceurs du culte intime. 11 vous présente l'ordre comme la base du progrès, et la renonciation au pouvoir temporel comme votre premier devoir. 11 ne vous fait pas ces avances qui dégradent, il vous attend sans vous provoquer par des promesses vaines ou des espérances insensées, car il a les noblesses d'un juste orgueil sans les misères de la vanité. 11 vous charge de restaurer le sentiment éteint de la vénération, comme il a recommandé le dévouement aux patriciens, afin que la règle fondamentale du régime public puisse s'élaborer sans lenteurs. Dévouement des forts pour les faibles ; véné-^ ration des faibles pour les forts. — Montez par les préceptes du Positivisme au rang de fonctionnaires publics ; croissez en dignité par l'ennoblissement d'une obéissance légitime ; songez que le Positivisme vous incorpore à la société moderne, qu'il y systématise votre place et fait dépendre de votre concours la sécurité des nationalités.

Page 1