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II. — La FAILLITE DE LA PHILOSOPHIE DE l’hISTOIRE

Les uns, suivant en cela l’idée jadis émise par Montesquieu, croient pouvoir démontrer l’influence du climat sur le développement social. Montesquieu lui-même avait déjà lié l'idée républicaine avec le beau ciel de la Grèce et le despotisme du nord de l’Europe avec le ciel froid et nébuleux de ces contrées.

Ses disciples et successeurs sont nombreux. Ils développent ses idées, ils montrent le lien plus intime entre le climat et l’individualité morale des peuples. Buckle veut nous persuader que l’homme s’unit au climat par la végétation dont il fait sa nourriture et semble appliquer

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ACTIONS OU PHÉNOMÈNES

historiquement la thèse de Moleschott que l’homme, au moral comme au physique, est le résultat de ce qu’il mange {Der Mensch ist was ev isst).

Mais déjà les philosophes allemands, qui ont créé les grands systèmes de la philosophie de l’histoire, ont repoussé ces idées soi-disant naturalistes et demandé pourquoi sous le beau ciel de la Grèce, les Turcs ne sont pas devenus républicains.

En réalité, nous rencontrons sous tous les climats, à des époques diverses, les mêmes formes de gouvernement ; preuve que le climat n’a en cela aucune influence.

Les philosophes de l’histoire ne se prêtent pas à de pareilles fantaisies naturalistes. Néanmoins, eux aussi cherchent à démontrer l’existence, dans le développement du genre humain, d'une régularité immanente qui laisse deviner un régime de lois naturelles. Mais cette régularité, ils la cherchent dans le domaine de l’esprit humain. Pour eux et, en première ligne, pour Hegel, l’humanité, les nations ne sont qu’un moyen dont se sert a l’idée absolue » pour se manifester. Cette idée est l’absolu même, la vraie réalité des choses. Elle se développe, et la philosophie, en démontrant la règle et l’ordre de cette évolution, arrive à la connaissance de l’absolu, de l’esprit se manifestant dans l’histoire.

Mais il suffit d’un peu de réflexion pour constater la fausseté de cette conception philosophique. D'abord, le philosophe prussien connaissait-il l’histoire ou l’évolution de toute cette humanité, dont il voudrait nous donner « l’esprit » ou « l’idée » ? Il ne connaît qu’une part infime de cette humanité et de son histoire. Il ne parle que de l’antiquité, de l’Asie Mineure et de l’Égypte, de la

GUMPLOWICZ

Grèce et de Rome et enfin des États chrétiens de l’Europe. La Chine est pour lui un état « immuable « puisqu’il ignore son histoire. De même, l’Amérique, avec les grands empires antérieurs à sa découverte et le développement gigantesque qu’elle a pris dans notre siècle, n’existe pas pour lui. La vérité est que la formule hégélienne, scholastique plutôt que philosophique, selon laquelle « l’absolu », « l’idée » se déduisent de « la thèse » primitive, est construite expressément pour embrasser les empires despotiques de l’Asie Mineure, l'antiquité classique de l'Europe, et l’Allemagne, qui lui semble arrivée à la cime du développement spirituel de toute l'humanité et qui constitue à présent le véritable siège de « l’idée absolue » dti « Dieu en histoire ». C'est pourquoi en Prusse, l’hégélianisme est devenu la philosophie officielle, car elle fait du roi de Prusse le but suprême de tout le développement du genre humain.

Aussi son règne fut-il éphémère. La nullité de cette conception fut reconnue même en Allemagne et la réaction fut même si forte qu’il suffit pendant longtemps dedénoncer une œuvre comme hégélienne ou historico-philosophique pour la couvrir de ridicule. C’est ainsi qu’a échoué la philosophie de l'histoire.

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