‹ Aperçus sociologiquesChapitre 5 sur 8 · IV. — La. lutte toujours et partout · texte numérisé non relu

IV. — La. lutte toujours et partout

Partons d’un fait général qui, dans toute l’histoire et sous nos yeux mêmes, caractérise la vie de tous les peuples : c’est la lutte des sociétés, c’est-à-dire des groupes d’hommes unis par un intérêt commun. N’est-ce pas là, à la fois, le contenu de toute l’histoire générale et de toute la politique quotidienne? Suivons les annales des peuples anciens et modernes, jetons les yeux autour de nous, prenons en main les journaux. Toujours et partout le même spectacle et le même drame, lutte et combat entre des groupes humains.

Voyons à présent ce qui constitue ces groupes, quelle est leur essence et quel est l’objet de leurs luttes éternelles. Si différents que soient ces groupes, c’est toujours quelque intérêt spécial qui les unit ou les divise et c’est selon la différence de ces intérêts que varie leur caractère : consanguinité, voisinage, langue, religion, possession de biens, entreprises exécutées en commun, expéditions militaires ou navales, défense des privilèges ou luttes contre les privilégiés, etc. Les intérêts semblables sont les liens qui unissent les uns de ces groupes contre les autres, groupes qui se nomment alors, suivant les circonstances, tribus, peuples, nations, classes, partis politiques et qui sont les acteurs des luttes dont le récit constitue l'histoire.

Demandons-nous, à présent, quel est l’objet de chaque

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lutte sociale. C’est toujours de la domination des uns sur les autres qu’il s’agit, quoique cette domination puisse prendre des formes diverses. Dans l'âge primitif des sociétés il a pu s’agir simplement de manger la chair des ennemis, puis de faire des prisonniers et des esclaves, puis de s’emparer du territoire de ces mêmes ennemis, de leur enlever leur bétail et leurs autres richesses. Dans l'Écatdéjà organisé, le but de la lutte peut être la possession de quelques droits et privilèges, les partis parlementaires, comme représentants de leurs groupes respectifs, luttant pour s’assurer quelques bénéfices économiques, etc. Mais en tout cas, l’essence même de ce but, c'est toujours une domination exercée sous une forme ou sous une autre. Ëh bien! quand cette lutte pour la domination est le fait le plus général de toute l’histoire humaine, nous en pouvons conclure que nous ne nous trouvons pas en présence d’actions individuelles, dérivant du libre arbitre, mais bien d’un phénomène indépendant de la volonté des individus et que c’est par suite des tendances naturelles de ces groupes humains que ces luttes se continuent et se renouvellent sans fin. La meilleure preuve que nous avons affaire à des phénomènes et non à des actes libres c’est que nous pouvons parfaitement prévoir leur venue, c’est que nous pouvons savoir d’avance, non seulement, étant donné tel incident, qu’il provoquera une lutte entre tels groupes donnés, mais aussi dans quel sens chacun de ces groupes engagera la lutte. On prépare à la Chambre des députés une loi quelconque, par exemple un nouvel impôt sur le vin. Nous pouvons savoir, dès à présent, quel parti, dans la Chambre, combattra ce nouvel impôt et quel parti le soutiendra. Comment savons-nous cela?

GUMPLOWICZ

Nous sentons bien, en effet, que chaque parti défendra son intérêt et s’efforcera d’exploiter lé parti contraire. Nous disons « exploiter » car cette « exploitation » ne fait qu’exprimer, sous une autre forme, l’idée de domination. Dominer, c’est exploiter les forces vives de celui qu’on domine. Celui-là, le sauvage le mange, le barbare le fait travailler comme esclave, l’homme civilisé le fait travailler pour un salaire : le procédé ne cliange pas. On exerce une domination, on exploite: c’est le but de la lutte, c’est le prix de la victoire.

C’est vers ce but que toujours et partout tendent les groupes humains, aussi bien dans les forêts vierges de l’Afrique et de l’Amérique où ils se guettent les uns les autres, que dans les Parlements européens ou ils votent les uns contre les autres. Ces « actions » si differentes, c’est toujours le même phénomène et ce phénomène ne dépend pas du libre arbitre des individus, il est la résultante des tendances des groupes humains qui exercent sur les individus des influences irrésistibles. Car, bien loin d’être libre, l’individu est toujours sous lejougdeson groupe; c’est le grand secret de la vie sociale. C’est là la seconde thèse fondamentale de la sociologie, thèse méconnue jusqu’à nos jours par les sciences sociale et politique. De la méconnaissance de cette thèse sont nées toutes les théories politiques de la Révolution française, qui ont à leur tour engendré le.s constitutions européennes basées sur le droit naturel de l'homme envisagé comme être libre. Et de cette erreur fondamentale découlent toutes les institutions constitutionnelles qui considèrent l’homme comme maître de ses actions, toutes les institutions politiques fondées sur le libre arbitre de cet homme-dieu.

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agissant selon la détermination de sa raison, alors qu'il est simplement un animal qui suit machinalement le chemin que suit son troupeau.

Observez un domaine quelconque de la vie politique et vous verrez toujours l’individu imbu des idées et des superstitions de son milieu et luttant contre les tendances des autres groupes. Regardez les partis politiques! Que signifie cette rage des monarchistes, des républicains, des bonapartistes, des socialistes, des anarchistes les uns contre les autres? Ce sont des groupes qui se combattent, car la lutte des groupes est la loi suprême de la vie sociale. Croyez-vous que l’individu soit en état de juger froidement le programme de son parti et de le suivre après s’être convaincu de sa justice? Peut-être e.xiste-t-il des êtres exceptionnels qui se croient convaincus de l’excellence du programme de leur parti ; mais la plupart défendent ce programme parce qu’ils appartiennent au parti, en raison de leur naissance, de leurs occupations, des biens qu’ils possèdent, de leur indigence, ou poussés par mille autres cati.ses naturelles, sociales et psychologiques.

Qui pourrait nier que tout cela ne se passe dans la vie politique? Un coup d’œil jeté sur quelque Parlement que ce soit, sur les luttes politiques des assemblées, sur la presse, sur la littérature elle-même peut nous convaincre que nous avons affaire, non pas à des individus, mais aux troupeaux auxquels ces individus appartiennent. De même, dans les autres domaines de la vie publique, ce caractère syngénétique des individus se manifeste clairement. Nous pouvons expliquer chaque action individuelle au point de vue des rapports de l’individu avec son groupe.

notamment comme résultat nécessaire de l'influence de ceux-ci sur celui-là, conséquemment comme phénomène social.

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