V. — L’individu n'est «u’ün instrument aveugle
Mais dans aucun domaine de la vie publique, ces deux faits : que l’individu n’est que l’instrument aveugle du groupe et que les groupes soutiennent les uns contre les aiiires des luttes implacables, n’apparaissent de façon aussi palpable que dans le domaine du droit pénal, et, là encore, ce sont les délits politiques qui nous font saisir dans toute leur clarté ces faits sociologiques fondamentaux.
Voyez ce jeune homme qu^ monte à la tribune et demande du pain pour les ouvriers sans travail, en reprochant à l’État de ne pas se soumettre à ces justes revendications? Peut-on juger ce fait comme une action individuelle? N'est ce pas pluWtla conséquence du courant d’idées créé par les savants, les hommes de lettres et favorisé souvent par les hommes d’État et les diplomates? Les raisonnements que tient cet orateur ne viennent pas de lui. Ce n’est pas son esprit individuel, c'est l’esprit collectif qui lui inspire ses paroles. Elles lui viennent de l’atmosphère politico-sociale qui l’enveloppe et qu'il respire. C’est le courant d’idées de son temps ou de son groupe social. Est-ce là une action individuelle? Non! C’est un phénomène social, conséquence inévitable de certaines prémisses sociales.
Ce qui est malheureusement par trop individuel, c’est la peine qu’on lui inflige ou plutôt le mal physique qu’on lui
ACTIONS OU PHÉNOMÈNES
cause pour se veng-er sliipidement de ses paroles. Car, dans rirapossibilité d’emprisonner le courant d’idées dont l’individu n'est que l’organe et tous ceux qui ont créé ce courant, qui l’ont nourri, qui le soutiennent encore, on emprisonne le jeune orateur qui doit expier les emportements idéalistes d’une grande partie de la société et qui devient ainsi un martyr de la foi nouvelle de son milieu.
D’autre part, la sentence prononcée contre lui par le juge n’est pas non plus un acte individuel. Elle ne l’est pas dans le sens de certains jurisconsultes bornés qui prétendent faussement que ce n’est pas le juge, mais bien la loi qui frappe l'acusé. Cette phrase banale est totalement vide de sens. La loi n’est qu’un texte mort : elle ne frappe personne, elle n’applique pas la peine et ne la mesure pas. Cela, c’est la besogne du juge.
.Mais c’est bien plutôt dans un autre sens que la sentence du juge est un phénomène social.