‹ Aperçus sur l'état actuel de l'AlgérieChapitre 4 sur 7 · LETTRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE QUATRIÈME

ng>^6&'

Colonisation militaire. — Cette expression n'a pas été bien comprise. — Les intérêts civils , militaires et de colonisation sont un seul et même intérêt . — La colonisation militaire n'est pas un mode absolu , général, mais un mode spécial et relatif ; c est un moyen , une force dont le concours est utile pour arriver promptement et économiquement à un but d’intérêt commun.

Alger, 5 avril 1844.

Tu veux que je te parle de colonisation militaire, c’est un grave sujet et qu’il m’est bien difficile de traiter en courant; je ne le discute pas , je l’effleure.

Ce mot, je crois, n’a pas été bien compris sur l’autre bord de la Méditerrannée, il a soulevé un cri presque général de réprobation , cela devait être : tout ce qui est nouveau , tout ce qui semble blesser les idées reçues éprouve à peu près le même sort : l’imprimerie , la vapeur , le gaz , etc. , ont lutté pendant bien des années avant de recevoir parmi nous le droit de bourgeoisie. La colonisation dite militaire n’a pas la même importance ; elle sera aussi moins longtemps à se faire comprendre parce qu’elle est dans la nécessité des faits qui étaient inconnus jusqu’à présent, même de nous, vieux africains, et qui, peu à peu.

deviendront patens pour tout le monde. On pourra, .sans doute différer d'avis sur les détails , sur la durée plus ou moins longue du service militaire imposé aux soldats colons ou aux colons soldats ; mais il me paraît difficile que les bons esprits n’admettent pas l’utilité et la possibilité de ce que nous entendons sur cette rive par la colonisation militaire.

On a tant défiguré ce mot, qu'avant de t’expliquer ce que peut être ce mode de colonisation , j’éprouve le besoin de te dire ce qu’il n’est pas.

Mettons d’abord de côté toutes ces discussions oiseuses, toutes ces distinctions déplorables entre les intérêts civils et les intérêts militaires, entre la colonisation civile et la colonisation militaire , entre l'armée, les colons et les agens administratifs.

En Afrique comme en France, la société est une : elle secompose des mêmes élémens, elle aura les mêmes mœurs, le même langage, les mêmes droits et les mêmes devoirs, elle marchera d’après les mêmes lois. La société, c’est tout le monde; c'est l’ensemble de tous les intérêts, c’est la gloire, la religion et le trésor communs.

Seulement, il y a cette différence , que dans la métropole, la société est toute faite; que dans la colonie, elle est à faire ; et l’on ne soumet pas une population étrangère et à demi barbare, on n’établit, pas sur son territoire une population nouvelle, on ne crée pas toute une société, moralement et matériellement, avec les institutions , les lois et les moyens qui servent à conduire un peuple civilisé depuis des siècles.

Il n’y a en Algérie qu’un intérêt dominant: celui de

la France; il n’y a qu’une colonisation; celle qui pourra contribuer le plus promptement et le plus économiquement possible à raffermissement de notre pouvoir dans ce royaume et à l’exploitation du sol par l’agriculture, le commerce et l’industrie.

Gouvernails et gouvernés, officiers, colons, administrateurs, tous enfans de la même patrie, tous jaloux de sa gloire, nous travaillons tous à la même œuvre; tous nous la servons bien, quand nos œuvres sont bonnes et honnêtes ; nous y avons tous nos labeurs , nos fatigues , nos dangers mêmes ; nous y avons tous nos avantages : qui la fortune, qui la considération et l’avancement, qui des décorations et des grades militaires que la gloire embellit de son auréole.

Arrière donc ces distinctions! il n’y a qu’une espèce de gens inutiles au bien commun, ce sont ceux qui ne travaillent pas ; il n’y en a qu’une qui soit dangereuse, ce sont les gens qui n'ont ni honneur, ni probité.

Quel est le travail d’un colon honnête et intelligent qui, d’une manière ou de l’autre, ne profite au bien commun, nonobstant les difficultés de circonstances qui peuvent en naître? Qu’elle est l’œuvre purement militaire en apparence qui ne contribue à la sécurité, à la consolidation de la conquête et par conséquent aux premiers intérêts des colons? Quel est l’intérêt spécial de colonisation qui ne mettrait en mouvement l’armée s’il venait à être compromis ou menacé?

Laissons cela et parlons de cette fameuse colonisation militaire.

Les uns ont pensé qu’il était question d’affecter chaque régiment à la cultiuede? terres, ce qui pour-

Tait détruire l’esprit militaire ou nuire aux producteurs civils.

Les autres se sont imaginé qu’on voulait faire une société composée uniquement de soldats qui auraient la théorie pour catéchisme, la discipline pour code, le commandement absolu pour justice , la culture et les coups de fusil pour unique occupation.

Ces deux hypothèses sont également erronées.

L’armée régulière contribuera sans doute avec cet admirable dévouement, dont elle a donné tant de preuves, à tous les travaux qui intéressent l'État ; elle contribuera encore à ceux des colons dont elle a partout aidé et secondé les efforts soit par les défrichemens, soit par les constructions, soit par les travaux d’art ou de force pour lesquels les ouvriers manquaient , soit enfin par l’emploi momentané de ses outils , de son matériel et deses moyens de transport, quand les services public ne les réclamaient pas: elle s’associait en cela aux intentions paternelles et colonisatrices du Ministre delà Guerre et du Gouverneur qui allait lui-même stimuler et approuver les travailleurs. Mais jamais , je crois , personne n’a eu la pensée de vouer les régimens de l’armée uniquement à la culture : l’essai tenté à Fouka avec une vingtaine de soldats n’était qu’une expérience , une sorte d’étude.

On ne s’est pas arrêté davantage à l’autre combinaison qui, fût-elle bonne en elle-même, ne serait ni de notre temps, ni de notre pays, et qui ne serait qu’une moitié de société puisqu’il n’y aurait ni femmes, ni enfans, ni propriété individuelle.

Il s’agit, si j’ai bien compris, de corps spéciaux, voués à la fois aux travaux de colonisation et à la défense du sol , là où la population civile set ait impuissante ou exposée à des dangers. Corps agissans, il est vrai , sous le commandement militaire , avec l’ordre , l’ensemble et la discipline militaires , mais ayant d’ailleurs ce cpii constitue principalement une société : la propriété et la famille. Auxiliaires de l’ar mée qu’ils pourront remplacer un jour, en partie; sentinelles avancées de la colonisation, placées à 1 intérieur , hors de la zone affectée à la colonisation civile, qui la couvriraient, compléteraient la sécurité du nord au midi et favoriseraient par conséquent le commerce et l'agriculture sur le littoral.

Voilà ce que j’ai compris, voilà ce qui, en présence de la société , agricole et guerrière des Arabes, me semble se justifier par des nécessités politiques , militaires et coloniales ; voilà ce que j’essaierai de te démontrer après avoir cité quelques considérations générales dont tu ne contesteras pas , je pense , la justesse.

Rien ne se fonde en un jour ; l’établissement d’un pouvoir étranger chez un peuple , la formation d’une société nouvelle sont partout des œuvres lentes et difficiles. Dans un pays comme l’Afrique, c’est-à-dire tel qu’étaient les Gaules à l’époque de l’invasion romaine , cette grande création exige d’immenses travaux matériels sur tous les points et dans toutes les directions; elle réclame aussi un grand concours d’efforts et de volontés sous une direction intelligente.

Livrées à elles-mêmes , agissant dans leur isolé-

ment sous la seule impulsion d'une autorité civile enchaînée dans mille formalités et dans le dédale des chicanes, les familles de colons s’y épuiseraient sans fruit pour elles ni pour l’État : elles manqueraient de direction et d’ensemble, elles absorberaient une partie des forces militaires pour les protéger et les aider.

Ah ! sans doute , si vous voulez porter l’armée à cent mille hommes , si même vous voulez pendant plusieurs générations, conserver quatre-vingt mille hommes en Afrique , on peut placer partout une population civile , parce que cette armée travaillera pour elle et la protégera.

Mais si, et vous faites bien, vous voulez tendre peu à peu, bien doucement, bien prudemment, dans deux outroisans, à réduire l’armée, il faut d’autres moyens.

Au lieu d’envoyer des familles faibles et pauvres , composez vous-même des familles avec cette jeunesse vigoureuse qui forme vos armées et en les plaçant dans toutes les conditions de force et de vitalité.

Ayez dix, vingt, cent mille hommes organisés successivement en légions , avec leur drapeau et leur uniforme , militaires enfin , par conséquent dévoués à l’honneur et à la religion du devoir, qui seront jeunes, robustes , habitués à la guerre et aux fatigues , qui manieront tour -à-tour la bêche et le fusil, et sauront se servir de l’un et de l’autre pour maintenir la domination , protéger et se créer des propriétés.

A l’intérieur, là où la population ne saurait s’établir sans danger pour elle ou pour la chose publique, laissez-nous employer ces légions à étendre, à compléter îa sécurité sans laquelle i! n’v a pas de coloni-

sa (ion sérieuse et à faire ces grands travaux sans lesquels il ne peut y avoir ni villes commerçantes , ni villages prospères , ni agriculture , ni commerce intéressant pour la France.

Telle est, sauf les détails, la véritable pensée de ce qu’on a appelé la colonisation militaire; pensée d’économie , pensée de progrès , pensée de haute politique que l’armée a déjà justifiée par les faits ; car , pendant que vous discutez sur l’application des armées aux travaux d'intérêts publics , l’Algérie a résolu le problème à l’éternel honneur de la France et de son armée d’Afrique.

La colonisation militaire n’est pas une société uniquement militaire ; c’est , sous une forme spéciale et plus ou moins durable , suivant les circonstances , la société ordinaire avec la famille et la propriété , organisée dans l’intérêt commun de la domination , de la conservation et du progrès général , et créée par cette admirable force d 'association et de discipline que l’on trouve dans une armée française.

Bon soir ; dans ma première lettre j’essayerai de développer ce qui précède en expliquant l’institution projetée dans son principe et dans ses effets , sinon tels qu’ils peuvent être, du moins tels que je les vois.

Page 1