LETTRE CINQUIÈME
Considérations politiques sur les quelles s’appuie la colonisation militaire, — - sa nécessité, à l’intérieur , au delà d’un certain rayon. Dans ces localités éloignées, la colonisation spontanée serait un affaiblissement.
Alger , G avril 1844.
Je me, suis borné hier , à t’expliquer le principe général , l'idée mère sur la quelle la colonisation organisée militairement me parait reposer. J’essaye aujourd’hui de te développer sommairement les faits et les considérations spéciales qui , depuis que j’ai vu l’intérieur de l’Algérie, me semblent en faire une nécessité , dans les localités où , comme je le disais , la colonisation libre ne saurait s’établir sans danger pour elle ou sans affaiblissement pour la chose publique.
L expérience, dit Vauvenargues, est la démonstration îles démonstrations ; je pourrais me borner à te citer les grands résultats obtenus par des moyens militaires dans l’intérêt de la colonisation , du commerce et de la civilisation des Arabes, à la voix du chef, soldat et agriculteur, auquel nous devrons en réalité , cette nouvelle France que pendant plusieurs années, nous n’avons guère possédée qu'en échantillon. Mais , vous ne voulez ni croire sans avoir vu , ni venir voir pour constater l’étal actuel du pavs. L’honorable M. de
I cl
Beaumont a mieux fait ; il avait vu autrefois , il croyait impossible tout ce qui était annoncé, il a résolument traversé la mer , il a fait cent lieues dans l’intérieur du pays et il vous a dit ce qui existait avec toute la loyauté , toute la bonne foi politique qu’on devait attendre de lui.
Cela ne vous suffit pas . nous attendrons; et si
Dieu permet de compléter l’œuvre déjà accomplie dans ses principaux élémens. . . vous la jugerez et vous l’apprécierez plus tard.
Je laisse de côté les actes pour m’arrêter à des faits moraux et matériels en dehors de notre sphère d’action , et tels que, pour les nier , il faudrait nier la logique ou le cœur humain.
Permets-moi une comparaison :
Suppose qu’un peuple nouveau , sorti de je ne sais où ... veuille nous apporter le meilleur des gouvernemensettousles perfectionnemens sociaux , artistiques et industriels que l’homme pourra découvrir un jour; en un mot, une civilisation auprès de laquelle la nôtre serait une barbarie : assurément , ce que nous pourrions faire de plus sage serait de l’accepter; mais si l’on venait nous l’imposer à coup de canons, s’il fallait recevoir à la fois les lois, le drapeau et jusqu’au nom des réformateurs, s’il fallait partager avec eux nos maisons et nos terres, assurément aussi nous n’en voudrions pas. A la seule idée de cette contrainte , le vieux sang de la France lui monterait au front, elle lutterait avec toute l’énergie quelle peut avoir; vaincue dans le Midi, elle se retirerait au Nord, vaincue au Nord, elle se réfugierait dans ses monta-
gnes; elle ferait comme elle a fait déjà sous les Valois, comme a fait l’Espagne au temps des Maures et de nos jours, comme ont fait la Grèce et la Pologne; elle n’obéirait enfin que lorsque , garottée et le genou du vainqueur sur la gorge , elle succomberait épuisée , mais non résignée et sauf à se réveiller un jour.
Ce que ces réformateurs supposés seraientpournous, nous l’avons été pour les Arabes ; ce que nous ferions, pourquoi ne le feraient-ils pas ? L’homme n'est-il pas toujours l’homme? Ce qu'il a désiré et qu’on lui impose ne cesse-t-il pas d’être ce qu’il désire ?
Les Arabes ne nous désiraient pas, tant s’en faut; dès leur enfance, ils ODt appris à maudire les chrétiens, les Roumi, à les haïr comme les ennemis de leur race et de leur religion : cette civilisation que nous leur apportons à coup de canons , ils ne la comprennent pas, ils la redoutent; et comment la comprendraient-ils? Nous venons changer leur gouvernement, leurs habitudes; nous prenons leurs terres, nous prétendons hardiment qu’elles nous appartiennent, à nous étrangers , à nous chrétiens, parce que leurs docteurs Bou Maleck et Bon Haneifa ont écrit que la terre appartenait au souverain ; nous séquestrons le patrimoine de ceux qui ont assez de cœur pour nous faire la guerre; nous brûlons les villages, nous enlevons les troupeaux , nous renversons les villes ; malgré nos intentions presque toujours meilleures que nos actes , souvent même à notre insu, nous jetons le trouble dans les fortunes de ceux mêmes qui nous
servent . Eh! sans doute, je ne méconnais pas les
nécessités presque fatales que nous ont imposées la
guerre et la politique, je n ignore pas que nous pouvons réparer ces maux , effacer pour l'avenir ces tristes conséquences du passé, et rendre aux générations futures plus de bien que nous n’avons fait de mal aux pères , je sais jusqu’où va à cet égard la so’ licilude et la vigilance du Ministre de la guerre et du Gouverneur ; mais je dis qu'il faut beaucoup de temps, beaucoup de force pour faire accepter à ce prix la plus belle des civilisations, beaucoup de prudence, de justice et de générosité pour r. parer ces désastres et les faire oublier. 1
Les Arabes n’étaient pas puissans par leurs armées, ils l’étaient parce qu'ils sont tous armés, ils l’étaient par leur pauvreté, leur mobilité, leur organisation sociale qui ne laisse pas prise sur eux à moins d’efforts incroyables: ils l’étaient par la constitution topographique d’un pays très-montagneux et parleur bravoure personnelle: ils ont résisté tant qu’ils ont pu le faire, tant qu’ils ont pu défendre leurs familles et leurs troupeaux, seul intérêt vulnérable et qu'il fallait saisir à la course; ils ont combattu de retraites en retraites, de rochers en rochers : il a fallu les vaincre pour ainsi dire un à un ... aujourd’hui ils sont vaincus, ils sont soumis, ils paient l’impôt... Dieu le veut ! ... Ils font plus , ils reconnaissent parfai-
1 M. le Gouverneur a demandé et obtenu l’autorisation d’acquérir des arabes ( lorsque l’ancien Bevlick n’est pas proprietaire ) , les terres nécessaires à la fondation de nos établissemens. Cette mesure appliquée à la fondation de Tenèz , a produit Je meilleur effet , et nous avons acquis pour moins de 0000 fr. les terres qui nous étaient indispensables. Quant aux propriétés séquestres , presque toutes ont été rendues par ordre dis Ministre.
tcmcnt notre supériorité physique et intellectuelle, ils se rapprochent de nous et si nous restons forts, si nous avons l’habileté de la justice et de la générosité, ils auront bientôt, spirituels comme ils le sont , compris que leur intérêt les rattache dorénavant aux nôtres. Mais , certes , ils ne peuvent nous aimer actuellement ; et si nous négligeons d’occuper tout le pays , si nous ne restons pas maîtres de toutes les positions stratégiques , si nous laissons un ennemi debout , si après avoir vaincu , nous ne savons pas nous faire pardonner la victoire et la rendre profitable à ceux qui en ont tant souffert , nous verrons renaître la guerre comme je te le disais dans l'une de mes dernières lettres, nous ouvrirons de nouveau les outies d’Éole pour qu’il en sorte encore :
Luctantes ventos , tempestatesque sonoras.
Cette conséquence était écrite le jour où nous avons mis le pied en Afrique; le jour du moins où nous avons pris et conservé les principales villes.
Dès ce jour-là , il était insensé de croire que cette nation nous laisserait établir paisiblement sur une partie plus ou moins étendue de son territoire ; elle ne l’a pas fait. Dès ce jour-là, il a fallu dominer partout pour pouvoir rester tranquilles quelque part, vaincre toutes les résistances pour n’avoir plus à combattre et rester constamment forts pour conserver la paix , la rendre utile et réparer les désastres de la guerre.
On a pu méconnaître ces nécessités pendant quelque temps; aujourd’hui il serait aussi puérile de les nier que honteux, impoliliqucet dispendieux de re-
culer devant les obligations que nous imposent les intérêts réels de la France et ceux même des Arabes.
Le premier conseil que donnent les faits , la politique et l’économie , c’est donc de conserver en Algérie les 80,000 hommes qui en ont fait la conquête.
Mais ce moyen est coûteux et il pourrait devenir imprudent en raison des autres intérêts de la France.
Il faut tendre à diminuer cette armée.
Comment la diminuer sans nous affaiblir ?
Êst-ce en jetant dans l’intérieur , autour des points stratégiques, occupés militairement, une population pauvre , faible , inhabile anx armes , inaccoutumée au climat comme celle qui, nécessairement, formerait le noyau de ces établissemens lointains? Est-ce en y plaçant quelques-uns de ces jeunes gens hardis, séduits par l’étrangeté et la témérité de ces entreprises, qui chercheront la fortune ou rêveront quelques grandes propriétés pour chasser ou vivre en seigneurs féodaux? Est-ce même en y appelant les grands capitaux qui ne s’aventurent pas si légèrement, fructifient à moins de frais et se perdraient sans profit?
Assurément , non. Cette population aurait essentiellement besoin de protection ; il faudrait à côté d’elle une garnison permanente et immobilisée chargée de veiller à sa sécurité , de l’aider dans ses travaux , de régler ses différents avec les Arabes , de fournir souvent à ses besoins. Ce serait un affaiblissement et non une force.
On ne peut satisfaire à l’œuvre coloniale en maintenant la force , qu’en consacrant la force même à la colonisation. Dans ce but, il faut dans ces localités
écarlées , loin de nos centres de population , en présence des Arabes organisés militairement, une population jeune , virile , faite aux dangers , aux fatigues, au climat , qui puisse à la fois travailler, se défendre, et concourir, s'il le faut , aux opérations militaires , non seulement avec le courage commun à tous , mais encore avec l’habitude des armes , de la tactique et de l’esprit d’ensemble qui multiplie les forces.
Remarque bien la distinction que je pose en cherchant à avancer graduellement dans ma démonstration :
Sur le littoral , dans un rayon de dix ou douze lieues autour de nos établissemens, la sécurité est assurée, les travaux les plus indispensables sont faits ou s’achèvent , la confiance est établie, le mouvement est donné ; la colonisation peut et doit s’effectuer au gré de chacun , suivant son aptitude et ses moyens , soit dans les propriétés privées , soit dans les villages bâtis par les bras militaires , soit dans ceux que fait établir avec tant de zèle et de sollicitude, le Directeur de l’intérieur qui semble se multiplier pour satisfaire à toutes les nécessités de cette œuvre si laborieuse.
Mais , à l’intérieur, dans les localités écartées , il faut autre chose, parce que la population y serait nécessairement plus exposée aux évènemens qui peuvent se présenter et qu'il est sage de prévoir , parce qu’elle aurait plus de besoins de tout genre.
Ce sera l’objet de la lettre suivante.