LTÏ A L'ACADEMIE DBS INSCRIPTIONS ET BELLES- LETTRES EN OCTOBRE
L'onomatopée a été considérée souvent comme le véritable point de départ du langage humain. Les premières générations de la race nous sont présentées dans celte hypothèse comme étant douées d'one intelligence créatrice au-dessus de tout ce que nous pouvons imaginer, nous, hommes du dix-neuvième siècle; d'un instinct aveugle, mais heureux, grâce auquel elles ne reproduisaient pas seulement les sons et les bruits de la nature inanimée, le murmure des rivières, le sifflement de la tempête, le fracas du tonnerre ou bien les cris des animaux, comme le rugissement du tigre , le hennissement du cheval : elles seraient allées plus loin. Elles auraient formé à peu près tous leurs premiers mots exprimant leurs premiers besoins et leurs premiers sentiments sur le moule môme de la nature et de la vérité. Cette vue hardie et singulière est partagée par bien des esprits distingués de notre époque ; mais elle avait surtout de quoi séduire les philosophes du siècle passé, qui, pou initiés aux arcanes de la gram-
maire générale et embarrassés d'expliquer l'origine du langage, étaient dispensés ainsi de recourir à la doclrine de l'intervention directe de la Divinité, telle que la concevait et la soutenait, il n'y a pas bien longtemps, M* r de Bonald. De libres penseurs, dont les traditions ne sont pas encore perdues , se refusant à attribuer à notre race une origine différente de celle des êtres organisés qui nous entourent y et même de la matière inerte, adoptèrent avec empressement une idée qui tout d'abord paraissait rapprocher l'homme de la brute. D'après eux, ce ne fut que par un concours de circonstances favorables , par quelque heureux hasard, et par les efforts de quelques hommes éminents, que nos premiers pères, après défi centaines d'années, seraient sortis d'un état supérieai sans doute à celui des animaux , mais inférieur 9 celui de bien des peuplades sauvages de l'ancien el du nouveau monde.
Ce n'est pas avec des raisons empruntées à la philosophie où à la religion que nous allons combattre des théories qui, c'est un fait bien avéré aujourd'hui, sont de la compétence des seuls philologues. Nous laisserons parler les faits, c'est-à-dire nous examinerons les langues ; elles seules peuvent nous apprendre le rôle que joue l'onomatopée dans leur organisme si vaste et si complexe.
Commençons par un idiome dont l'état rudiments ire semble indiquer qu'il s'est peu éloigné de la forme qu'il avait dès les premiers jours de son exis-
A tence. Nous voulons parler du chinois. Ses mots sont J tous des monosyllabes, dans lesquels on chercherait \i\ vainement les restes de mots anciennement plus itl étendus. Si l'on peut espérer rencontrer des onomakfl topées, ce sera évidemment dans une langue qui a si til peu varié que le chinois, où tout nous reporte vers Jlt| les premiers efforts de la voix humaine , vers les premiers essais d'une intelligence qui est encore comme étonnée d'elle-même. Eh bien! aucune langue ne renferme peut-être si peu d'onomatopées que la langue chinoise. 11 y en a pourtant, par exemple mm, mugissement du bœuf. Mais qui oserait reconirttre des sons imitatifs dans les mots tels que : *fye, sangloter, ta-tchao t siffler, ta-peu ou ta-ty, élernuer, ta-Ao, bâiller, ta-hou, ronfler? Sans doute les '■ Chinois furent déterminés à la création de leurs pre- 'f nrierg mots par la nature de leurs organes phonétiques. 11 faut tenir compte aussi de l'esprit positif de cette race rebelle à l'image et ennemie de toute poé- «e élevée. S'il y a donc eu à l'origine un lien entre les impressions produites par la nature sur lame des Premiers Chinois et les sons par lesquels ils les reproduisaient, il faut avouer que ce lien nous échappe «"jourd'hui entièrement. Si Ton voulait absolument ei * trouver quelque trace, il faudrait probablement ^Courir à des considérations d'une physiologie tellem ^iit subtile, qu'en réalité nous n'exagérons rien en af Hrmant que, pour nous, il n'existe pas. La langue ^înoise apparaît à nos yeux comme l'œuvre d'une
convention non préméditée (^vôtîxv), Aristot.), 8ÏJ est permis de s'exprimer ainsi ; — car il ne saurait être question ici des décrets d'une Académie — et les mots ont été par conséquent pour les premiers Chinois exactement ce qu'ils sont pour nous, non le calque, mais les signes des idées.
L'impression que nous recevons en jetant un coup d'œil sur une liste de racines coptes, hébraïques et sanscrites, différera sans doute de celle que produit sur nous l'inspection de la table phonétique d'un lexique chinois; mais là encore les onomatopées n'apparaîtront que de loin en loin ; et ceux qui voudraient en faire la base des idiomes parlés jadis dans l'Egypte, l'Inde et la Palestine, seront bien forcés de confesser leur erreur.
A coup sûr les Aryas avaient été mieux traités par la nature que les premiers Chinois. Les organes de la voix étaient plus robustes chez eux ; la double consonne ne les arrêtait pas. Les sons les plus riches, les plus sonores, les plus diversement combinés leur étaient permis. Ils jouissaient de l'imagination la plus puissante, la plus féconde qui jamais eût été départie à aucune race, et cependant, pour exprimer leur pensée, il ne parait pas qu'ils aient eu recours sou vent à l'onomatopée. Au moins peut-on affirmer que toutes les preuves du contraire nous échappent. Si des sons qui n'étaient pas encore des mots ont existé chez eux, s'ils ont été employés longtemps, ils n'ont trouvé aucune place dans le langage des Védas, dans
<k | le langage classique des Brahmanes et dans le dietionnaire sanscrit. C'est à peine si dans ce dernier doo8 rencontrons çà et là quelques racines , comme va souffler, bhram bruire (lai. fremerè), kshi et kshut couper, sphurj chasser, rompre, tonner, sphut, sauter h par éclat, fendre, etc., etc. Mais l'immense majorité de ces corps simples de la langue sanscrite sont ooo8litaés de façon à ne laisser deviner à personne leur sens et lenr valeur primitive.
L'onomatopée est plus fréquente dans les langues classiques, notamment en grec, quoique là encore elle tienne fort peu de place. Si le son pou ou (3o a été Aoisi par les premiers Grecs pour exprimer des cris coofns, ce son se transforme, se spiritualise pour ainsi dire et s'ennoblit dans le substantif abstrait ftarf, dans le verbe (îoav et dans le nom concret pouç (le bœn(). Assurément personne, en Grèce, en se servant de ce dernier terme, ne se souvenait plus de son origine. Mais cette . origine elle-même, proposée par Heyse, n'est peut-être pas bien sûre. Si elle l'était, elle renverserait Pétymologie donnée par d'autres linguistes allemands , qui considèrent le mot Poffç comme une variante du sanscrit gâ. Les langues indo-européennes fournissent des exemples d'onomatopées plus certaines et plus frappantes.
Nous ne nous arrêterons pas à citer des verbes tels que TpiÇco, <rrp£w (d'où vient orpîyl;, chouette) ; mais personne à coup sûr ne voudra distraire l'allemand Krœhe (corneille) de la racine kra (gr. *p<&£eiv, xpoÇeiv, : :
lat. crocirej compar. le gr. xopa£). Citons encore ail. kukuk, xq'kxuS, lat. cuculus; ail. Uhu> Eule-, am ail. Uwila,ûla, lat. ulula; le vb. ululare, gr. âtatâfru ail. Aeuten (1).
Mais ce sont les idiomes teutoniques surtout qu se distinguent par une richesse de termes descriptifs à laquelle n'atteint certainement aucune de nos langues civilisées. Remarquons-le bien , la plupart de ces termes sont de date récente. Nous ne nommons que krœhen, krachen, krœchzen, knallen, rau&chen, brausen, sausen, rieseln, zischen, rasseln, sceusek ) tchwirren, brullen, pfeifen, etc. Ces termes peuvent être d'un secours précieux en poésie, lorsque celle c veut frapper vivement les sens par l'imitation dei bruits et des sons naturels. Toutefois on sait auss que le but le plus élevé de la poésie n'est pas de re produire minutieusement la nature et la réalité mais de représenter les idées (toc xtô' oXou, Aristot. Poét.). Or, la poésie qui peint, la poésie descri{ tive, pour la nommer, appartient aux civilisation artificielles et surannées. Tel est le genre dai lequel les poètes allemands se sont complu et ai excellé, et les plus populaires d'entre eux, comnr Bûrger et Gœthe, ne se sont pas fait faute d'eo ployer , en mainte occasion , des onomatopées même d'en créer de nouvelles. C'est que les ho m m* d'un monde vieilli et fatigué de lui-même se retou
(1) Lehrgtiatide , p. 18*.
nçnt avec un regret empressé vers la simplicité de la nature dont ils voudraient reproduire les charmes
■ naïfs. Il n'en était pas de même de nos premiers pères , désireux de se dégager des entraves dont cette nature les enveloppait , de s'élever au-dessus d'elle et, finalement, de se replier sur eux-mêmes et
. sur leur propre pensée.
Beaucoup de mots dans les langues modernes ne sont des onomatopées qu'en apparence , comme les
; mots allemands blitz (la foudre) de la racine angl.sax. blican (briller) , donner (le tonnerre) , anc. ail. donar, la t. tonitru, de la rac. tan, gr. Tetvetv. De cette racine viennent également tovoç, ail. ton; lat. tonare, ail. donnent et tœnen. On voit par ces deux exemples que les harmonies imitatives que nous rencontrons quelquefois dans nos langues ne remontent pas toujours aux premiers temps et qu'elles sont souvent le résultat du travail incessant des générations , modifiant et transformant Jes sons, jusqu'à ce qu'ils soient adéquates à l'impression qu'ils sont destinés à reproduire d'une manière pour ainsi dire palpable. Un dernier argument pour convaincre d'erreur ceux qui voudraient faire sortir le vaste système d'Une langue d'une série d'onomatopées plus ou moins habilement choisies, c'est l'isolement où se trouvent ces onomatopées au milieu de ce système. En effet , elles sont en général infécondes , sans liaison intime avec la grande majorité des mots de la langue et n'apportent à son vocabulaire aucune richesse véritable.
Nous pouvons en inventer, et en réalité nous en inventons tous les jours ; mais nous sommes incapables de créer aucunes racines significatives et fécondes. C'est lout au plus si, pour retremper et rajeun/r nos langues vieillissantes, il nous est permis d'y ramener, sous la forme de (archaïsme, les termes oubliés d'un âge plus poélique.
Les observations précédentes, appliquées aux seules langues japhétiques, ne rencontreront guère de' contradicteurs sérieux. Il est vrai que nous prétendons les étendre aux idiomes sémitiques ; et c'est ici que nous nous trouvons en lutte ouverte avec nombre de linguistes, qui soutiennent que dans ces idiomes l'onomatopée règne et déborde. Or, la fréquence de l'onomatopée est un des signes auxquels se reconnaissent les langues imparfaites et les races inférieures. Il répugne à ces savants d'admettre que le pays qui renferme les tombes d'Abraham et de Moïse, qui a donné le branle à la plus grande révolution qui se 80 il jamais accomplie au sein de l'humanité, et dont l'impulsion puissante se sent jusque dans l'islamisme, ce judaïsme fanatisé (c'est ainsi que Hegel avait coutume d'appeler cette religion, qui est toute la civilisation des populations africaines) ; il leur répugne d'admettre que ce pays puisse entrer en paraljèle avec les contrées fortunées où régnait depuis les plus anciens temps un panthéisme savant, poétique et immoral. Les langues de Sero, à les entendre, ont la fibre plus grossière et plus matérielle. Elles sont