‹ Aperȩu général de la science comparative des languesChapitre 17 sur 37 · KM · texte numérisé non relu

KM

propres à exprimer les emportements des sens, mais non pas les enchantements d'une imagination d'artiste ou les raffinements d'une pensée philosophique; et voilà pourquoi il faut que l'hébreu soit rempli d'onomatopées. A cela il n'y a qu'une objection à opposer : c'est que celte assertion ne soutient pas l'examen, et se réfute complètement par les faits. Nous trouvons , en vérité, dans cet ancien idiome une série de mots que le génie de la langue s'efforce de rendre imitatifs en accumulant des sons rudes et gutturaux. Nous citerons notamment une série de vertes signifiant fendre, déchirer, couper, crier, par exemple : hharat, hharatz, hharash (yopaaou), etc.; katzatz, kUzar, etc. ; kara\ etc. , etc. On y peut joindre des verbes tels que inabahh (aboyer), naphahh (souffler), naphatz (briser), nadahh (heurter), naham (grogner), qoi, à l'état monosyllabique et lorsqu'ils n'étaient pas encore pourvus de la lettre servile (n) par laquelle ils commencent, étaient autant de sons descriptifs de l'action qu'ils semblent vouloir peindre. Cependant il ne faudrait pas aller trop loin. Les Sémites étaient une race fortement trempée , facilement portée aux extrêmes et exprimant vigoureusement des impressions profondément ressenties. C'est pourquoi dans quelques-uns de leurs idiomes, et notamment en hébreu, les aspirées, les sifflantes et les gutturales abondent. Mais ces consonnes dures et criardes pour nous sont employées souvent dans des mots exprimant, ou des idées indifférentes, ou même

des sensations agréables. Citons seulement lakah (prendre), halac' (marcher), karab (s'approcher), ka rahh (polir) , tzaa'r (être petit) , kar (calme , froid) tzaphah (resplendir), tzaphahh (étendre), katar (seo tir bon) , et même - rak (délicat) , rahham (aimer) a'reb (doux).

D'autres fois des actions violentes sont rendues pa:

des sons dont la douceur ne fait pas soupçonner 11

signification. Par exemple : badad et badal (séparer)

baloi (dévorer, ruiner), bara , barah (tailler, couper

manger), et notamment daphah et hadaph (frapper

tuer), ko (cracher), que les langues classiques Ira

duisent par une onomatopée : gr. irmiv, lat. spum

Qu'est-il besoin de preuves nouvelles? Un d<

premiers sémi listes de notre siècle , Gésénius (4]

était frappé, comme nous le sommes nous-même<

de Yétonnante rareté de sons imitatife que renferme I

langue hébraïque. 11 en cherchait la cause dans 1

régularité uniforme avec laquelle les voyelles soi

distribuées dans le verbe, dans la constitution idei

tiquementla même de presque tous les radicaux,

dans la raison presque réfléchie. de ceux qui, sel(

lui, auraient dirigé le développement du langaj

primitif. Un examen attentif du vacabulaire serait

que démontre que le nombre de ces onoraatopé

est évidemment supérieur à celui du chinois, ma

bien inférieur à celui du grec, du latin et surtout d-

(1) Adelung, Mithrid., tome l, p. 515.

langues teutoniques. Nous n'en voulons tirer aucune conclusion défavorable pour les idiomes japhétiques; seulement nous voulons mettre le lecteur en garde contre des esprits trop systématiques, toujours prêts à chercher et à trouver dans les faits mal étudiés les preuves de leurs idées préconçues.

Nous savons fort bien qu'il y a des idiomes où l'onomatopée a joué un rôle considérable. Le mandchou peut nous servir ici d'exemple. Tous les bruits, tout les cris y sont exprimés par des sons habilement nuancés et d'ordinaire redoublés. On y emploie . Mhang tshing, pour le carillon des cloches : tang tang ; i'tafig ting, pour le bruit du fer battu ; kaka kiki ou Mi kaka, pour les éclats de rire (lat. cachinnus); té tuk, pour les battements du cœur. Takta tafya , y signifie sautillant; lang lang, négligemment : lu b, petit homme, etc. (1). Mais on se tromperait si l'on croyait que les formes singulières que nous venons de citer constituassent la base de la grammaire elle fond du dictionnaire mandchou. Le mandchou 68t une langue entièrement distincte du chinois; Hais ce qui l'en rapproche d'un autre côté, c'est que, malgré un certain caractère de synthèse qui lui est propre , on y retrouve encore le monosyllabisme, pour ainsi dire à fleur de terre.

Si nous excluons l'onomatopée des éléments essentiels qui ont concouru à la formation du langage

(i) Àdehmg, Mithrid., tome I, p. 515,

primitif dans les races humaines qui nous intéressent le plus, Egyptiens, Chinois, Sémites, Japhéti des, nous ne prétendons pas nier que, par un travail d'art et d'instinct à la fois, ces races ne se soient efforcées de rendre le son de plus en plus adéquate à la pensée, et de l'y refléter, quoique très-incomplétement, comme dans un miroir. Ce sont les Indo- Européens qui, en possession des idiomes les plus harmopieux et les plus flexibles, ont été particulièrement heureux dans ce symbolisme des sons de la voix humaine. Nous abordons ici un sujet délicat et dont nous connaissons tous les périls. Aussi nous bornerons- nous à quelques observations générales pour éviter recueil des théories, impossibles à fonder, selon nous, en pareille matière.

Tous ceux qui ont lu quelques pages de sanscrit ont dû être frappés comme nous de la fréquence avec laquelle revient la voyelle a. En effet, c'est la voyelle que l'homme prononce le plus naturellement en ouvrant la bouche, la voyelle par excellence, ainsi qu'on l'a nommée, la voyelle objective, comme diraient les philosophes allemands. Elle s'échappe sans effort des lèvres de l'enfant; elle esl en même temps la voyelle la plus noble, la plus délicate, celle qui se détériore le plus facilement; c'esl pourquoi, dans les langues moins primitives que le sanscrit, les voyelles brèves e et o finissent par occuper tout le terrain abandonné par elle. L'ti, qui natl sur les lèvres et qui est le son le plus bas parmi les

voyelles, exprime la sensation de la répugnance, de l'effroi, de la terreur ; il désigne ce qui est obscur, terne, caché. L't, au contraire, qui s'échappe du go- •ier, dont le son est le plus élevé , exprime l'aspiration, le désir, toute sensation intime et intense. 11 marque le mouvement rapide et pénétrant, comme la force et la pointe des choses. Les autres voyelles peuvent être considérées comme des sons intermédiaires , tels que e et o , ou bien encore comme des combinaisons des trois voyelles primitives, a, t et

Heyse ne se fait pas illusion sur ce qu'il y a de Vasardé dans la signification qu'il attribue aux voyelles. Il reconnaît que la langue, à mesure qu elle se pénètre davantage du travail de la pensée, abandonne ces points de vue trop matériels et fait des voyelles un usage plus libre (2). C'est ainsi qu'en Allemand le mouvement des voyelles exprime la flexion des verbes forts (ich binde, ich band, gebmden).

. Si la langue n'a pas créé ses mots au hasard, les consonnes comme les voyelles doivent avoir leur valeur symbolique et répondre à certains ordres de

(1) M. Jacob Grimm, pour en mieux faire ressortir la physionomie, compare l'échelle des sons à l'échelle des couleurs. Pour lui, a, c'est k blanc; t, le rouge; u , le noir; e, le jaune; o, le bleu. Les diphtongues ei et iu seraient l'orangé et le violet; ai> le rose; au, le Men de ciel.

(2) Heyse, Gramm, comp., p. 80.

sensations et d'idées. Heyse prétend qae le contraste entre les termes interrogatifs et démonstratifs esl exprimé généralement par celui que font les sons du gosier avec les dentales (d'un Coté : sansc. ka, kas, la t. quis, qualis, quantus , gr. x<oç, xogoç, xoioc; et de l'autre : sanscr. ta y tas, lat. talis, tantus, grec to'ç, to, Bll.der>die, das). M le retrouve non-seulement dans les langues japhëtiques mais encore dans les idiomes ta tares (esthonien kes, syriénique, kody, tchérémiss€ kiï, dont les démonstratifs correspondants sont : esth se et to (celui-ci, celui-là) : syrien, syja, taja, tchér sida, tyda. C'est ainsi qu'au turc kim répondent le: prénoms démonstratifs bou (celui ci) et chou (celui-là) Dans les langues sémitiques l'interrogation est expri mée par un m, par exemple : mi (qui) etmaA (quoi) On le voit , la règle de Heyse ne trouve son entier* application que dans les langues japhétiques.

Lorsque ce linguiste prétend que le sujet parlât* ou pensant est très- distinctem eut exprimé par de sons qui viennent du gosier (ail. ich> lat. ego, chi nois ngd), il oubli que les formes allemandes, latinesi grecques, etc., du pronom de la première persôntt' ne 80 nt que les modifications du sanscrit aham, mO dans lequel, comme il a été prouvé par d'autres lia* guistes distingués, l'a seul exprime la personne Mais il n'en est pas moins vrai que les langues pi jeunes ont nuancé d'une manière très-intelligente 1 forme sanscrite et l'ont rendue plus expressive.

D'après Heyse, les labiales indiqueraient Factitif

98 lèvres elles-mêmes, tel que souffler, lat. flare, r. ^>x eiv » kéb. naphahhy lat. spuere, gr. rcrueiv, héb. ttphak ; puis l'action de jeter : gr. (ïa^ew, ail. ball&i; celle de lier, de ramasser, d'empaqueter : ail. Wncfen, packen ; puis l'approximation : lat. apud, gr. «et, aîl. bey, hébr. 60 (veuir), 6' (près de, dans); et pois l'étendue : lat. pandere, ail. breite; plat te, gr. ittatuç, ail. blatt.

Les dentales et lingales marquaient démonstration : gr. $eixco, lat. dico, itidico, digitus; puis un empêchement , un arrêt , gr. <Wp;, gtocgiç, lat. tenere, iomare, gr. $apxv, etc. , ail. èmm (la digue). Elles le combinent souvent avec s dans le lat. stare, les Mots allemands : stehen, stellen, stemmen, stiimm, etc. Les consonnes palatales indiquent ce qui est béant, creux, voûté : gr. ^aiveiv, lat. hiare> ail. klaffen;gv. *oïXov, lat. cavum, ail. kelle, keller, etc.; ce qui renferme, couvre, cache; gr. wîeiv , xeuôeiv , lat. cwfis, «wa, gr. (dcutoç, lat. scutum, etc.

Les sifflantes et les liquides, toujours d'après Heyse, exprimeraient le mouvement : lat. volare, tfcftere, venire, via. V répondrait surtout au mouvement agité, à la vie (lat. vivum, vivo) et au vide ('at. vacuum); f au mouvement qui effleure et qui touche (ail. fegen, feilen, fassen, fangeri); s sert à former des onomatopées : ail. sausen, sœuseln, sum- Hten, puis il marque le mouvement violent : ail. see C'a mer), lai. sero (semer). L et r servent à désigner ' e mouvement de l'eau. Ce mouvement à quelque

chose de plus doux et de plus suave lorsqu'il est

rendu par / (toc Xeîa , to Xnrapov xal to KoXktùiïeç ,

d'après Platon) (1), comme dan9 le sanscr. li (fondre) ; gr. ^eîov, lat. levé, fluere, couler. Joint à g, k % s, l indique tout ce qui est doux , glissant : gr. y>u>cu, yXi<jypo'v,all. schlange (serpent). — /{marque le mouvement de la rivière qui murmure et retentit : gr. pew, ail. rinnen; le mouvement rotatoire : ail. rad, rund, lat. rota, rotundus ; le mouvement de la parole, semblable à celui des vagues : gr. pea>, épw, pvi[/.a, lat. reor. Déjà Platon appelait p un ^opyovov

Le m est la lettre du secret , du mystère , du silence, lat. muttire, mvssare, ail. munkeln, murmeln, gr. (juîeiv, pjyoç, (/.ucT-ifo , (juxrnopiov , [/.uç du sanscr. mush (voler), ail. mummen (déguiser), mummerei, lat. mutus. On comprend donc que la langue ait employé cette lettre à désigner le sujet qui parle, qui a conscience de lui-même, le moi, même dans les langues tatares : finn. mina, eslhon. minnu, lap. mon, etc., et dans beaucoup d'autres idiomes; — puis l'activité de la pensée se repliant sur elle-même , se saisissant elle-même : sanscr. man (penser) , lat. meminiy gr. (/.vocw, [/.t(/.vYi<7>t<i>, [/ijjiova. Il faut y rattacher : sanscr. manas , lat. mens, gr. f/ivoç; lat. mentiri, c'est à dire mente fingere, goth. munan (croire), lat. monere 9 sanscr. manayâmi, je fais penser; anc. ail.

(1) Cratyl. , p. 427.

manôn, mahnen, ail. meinen, etc.; mais eu bëbr. amar et surtout hashab. — La négation est exprimée généralement dans les langues japhétiques par m et n (lat. non, ne, ni, gr. vn, u.yî, etc.). Heyse y voit un acte libre de la conscience repliée sur elle-même et repoussant ce qui voudrait lui faire violence et se faire accepter malgré elle. H est fâcheux que le grec présente ici où à côté de pi, que Tbébr. emploie surtout lo comme particule négative, le turc ioq et deyly etc. Peut-être le savant grammairien va-t-il aussi trop loin en affirmant reconnaître dans : sanscr. at y lat. edo , anc. ail. az, ail. mod. essai (en hébr. ac'al), et dans gr. 7u-vt*> (lat. bibo, mais en hébreu *hatah)> un reflet de l'activité exprimée, rh'vw et bibo, notamment, nous présentent des formes affaiblies du sanscr. pa , et s'il y a onomatopée, elle est d'une date relativement récente. Mais dans l'allemand saufon (rappelant l'hébreu saba , boire avidement), qui fie retrouve encore dans ail. suppe, fr. soupe, souper, l'effort de la langue pour peindre l'acte est visible. Heyse cite eucore fort à propos l'allemand saugen, lat. sugere, succus, etc.

Tous ces faits réunis sont loin sans doute de constituer un système ; mais il est certain qu'on aurait tort de traiter ces rapprochements de chimères, car la langue a déployé un tact sûr et délicat dans la désignation des objets. C'est ainsi qu'elle a caractérisé chacun des organes de la voix par le son qui lui

appartient en propre. Par exemple : lat. guttur t

gula, fr. gorge, ail. gurgel, hehle (gosier), gaumen (palais), hais, lat. collum (cou) (1). Voilà pour les gutturales. En passant aux dentales et aux linguales, nous trouvons : lat. dens , dentis, fr. dent, sanscr. danta, golh. tunthus, ail. zahn, du sanscr. danc', gr. &xxvetv (mordre), ou mieux de la racine ad (manger), en sorte que danta serait dit pour adanta (celui ou celle qui mange), gr. o£ouç, dial. éol. e<Vv; gotb. tuggô (la langue), anc. lat. dingua, lat. lingua, sanscr. jihwâ. Le fait se vérifie pareillement pour les labiales. Par exemple : lat. bucca (la bouche), ail. mund, maul. Dans lat. labium, ail. lippe, la consonne caractéristique se trouve au milieu du mot. C'est ainsi que le nez est rendu le plus souvent à l'aide de la nasale : sanscr. nasas, ail. nase, lat. nasus, fr. nez; de là l'ail, niesen (éternuer).

Les langues sémitiques montrent en général la même finesse et la même sûreté d'instinct dans la désignation des organes de la voix. Ainsi la gorge ou le cou s'y disent gargrot, le palais et l'intérieur de la bouche hhec\ la dent shen y la langue lashon, mot dans lequel les consonnes / et sh appartiennent également à l'organe qu'elles expriment. La bouche se dit en hébreu peh , la lèvre saphah , où la consonne caractéristique se trouve au milieu; le nez, eneph ,

(1) HaU et coll-um sont le même mot, exactement comme horn et corn-u, herz et xapSCa , Y h allemand répondant souvent au k des langues classiques.

habituellement contracté en naph; les narines, enfin, nehhirayim.

Il y a lieu sans doute d'admirer la supériorité des langues dont le génie adapte si merveilleusement les termes aux objets qu'il veut exprimer. Mais nous croyons que cette supériorité n'est pas le propre de tous les idiomes du globe. Nous croyons aussi que les idiomes si parfaits qui nous occupent en ce moment n'ont pas été et n'ont pas pu être toujours également heureux dans la création de toutes les parties de leurs vocabulaires. 11 est certain qu'ils se sont efforcés de polir et de perfectionner les mots rudimentaires du langage primitif, et c'est ce travail, poursuivi sans relâche par les idiomes indo européens, qui leur donne un avantage sensible sur les langues sémitiques.

Nous avons déjà dit plus haut que le nombre des onomatopées semble augmenter avec le temps; mais ce qu'il importe de prouver ici , c'est que bon nombre de termes qui, à l'origine des choses, semblaient désigner un peu au hasard les objets auxquels on les affecta, furent modifiés en telle sorte par la bouche délicate, Vos rotundum , des Grecs et même des Latins, qu'ils finirent par calquer ces objets et par

ï en présenter comme le vêtement, comme la forme extérieure. Or, il existe en sanscrit une racine ang, se

.. mouvoir, s'incliner. Les premiers Aryas s'en sont servis pour désigner différents membres du corps, comme anga (membre), anka (sein), ashtivat (ge-

nou), etc. Les Pélasges, par une légère modification» ont réussi à donner à cette racine la signification de l'étroitesse, désignée fort bien par les nasales dont le son se produit par un arrêt de la voix dans l'intérieur de la tête. De là vienneul gr. e'yyuç (proche), ayyw, ail. enge (étroit), et par métaphore lat. anxius, ango, ail. angst (la terreur, fr. angoisse). Ces termes, sans être des onomatopées , s'en approchent cependant beaucoup, tandis qu'il serait bien difficile de trouver déjà ce caractère dans la racine à laquelle ils se rapportent.

La racine pat veut dire simplement aller en sanscrit; en grec elle signifie tomber dans micT<«> pour* m7:eTa>, verbe qui semble vouloir peindre la rapidité de la chute ; ou voler, dans rceTOfjiai, IVr^i. De là aussi vient 7rrepov pour raTepov (la plume) , où le rapprochement du 77 et du t a été amené avec tact pour exprimer l'extrême légèreté de l'objet en question. Dans le latin petere, ou semble reconnaître la vivacité de la marche. On comprend que ce verbe ait pu prendre la signification de demander, car on-s'élance vers un objet alors quou le demande.

Les mots qui signifient feu en grec (wOp), et en al- lemand (feuer), ressemblent assez à une onomatopée. Mais lorsqu'on y regarde de près, on se convainc qu'ils viennent de la racine pu, dont le sens est purifier, nettoyer. Du sanscrit bhû (être), le grec a fait çuw, (puaàw (respirer, souffler). Qui nierait que lacté est mieux peint dans ce terme que dans la racine san-

scrile? En sanscrit tri veut dire passer outre, \n\\s pénétrer; de là dérivent gr. TiTpàco, TiTpaivw (forer, perforer), lai. terebro, qui a le môme sens. Les anciens Grecs, par l'emploi judicieux du redoublement, les Latins par le comul des r, se sont efforcés de peindre l'acte qu'ils voulaient désigner. Mais on nous assure que du même tri vient le lat. titillare (chatouiller), comme du sanscr. tan (étendre) vienuent le lat. tinnire, tintinnabiilum où l'onomatopée estobtenuepar la répétition de la syllabe radicale et par le grand nombre des i. On pourrait multiplier ces observations à l'infini. Citons seulement : gr. ï;xepo<;(le désir amoureux), çjxixpo; (petit), à;xoV;oç (les ténèbres de la nuit) de aa&yto (traire), aopo;, lat. mors de fxeipto (répartir), et surtout les mots exprimant la diversité du Son : &o£n:o<; et (y)£ouraco , s^apayeco , xtuttoç , KTintécd ,

et tant d'autres qui tout au moins n'existent pas en sanscr. Joignons-y gr. ciVrco , Tapa*7<jw (cp. Sa^acca), wpeaatvw, trembler (sanscr. tras), Tapxapoç, ^opepupw, «oMçXoiaëoç , rpo/o; , etc., etc., mots qui , grâce au génie plastique des Grecs, ont fini par être comme le rooulc de l'idée qu'ils renferment.

Si l'allemand est bien moins harmonieux et bien moins sonore que le grec, il est à coup sûr bien plus expressif. Le nombre des mots où la pensée semble se refléter comme dans un miroir y est bien plus considérable. Mais ici encore nous remarquons que ce lien intime, mystérieux, qui unit l'idée et le son qui la manifeste, n'a pas été improvisé , qu'il s'est

-informé lentement par l'habitude qu'acquérait l'esprit de saisir à la fois la forme et la pensée et d'adapter l'une à l'autre.

Nous avons parlé plus haut des mots allemands donner (tonnerre) et blitz (éclair), dérivés des rac. tan (étendre) et de blican (resplendir). On pourrait réunir plusieurs centaines d'exemples où les Allemands ont réussi, surtout par un heureux emploi de la double codso nuance, à produire des effets de voix, qu'une philosophie imprudente considérerait volontiers comme l'œuvre des premiers hommes et des premiers temps. Nous citons seulement : À

Herz, gr. *ap&ia, lat. cor, sanscr. hrit. *

Schmerz douleur, du v. N. meria briser.

S ira ff raide , serré, de streben, angl. to strive s'efforcer.

Gespenst spectre, de spenia (I. du N.) allécher, attirer.

Schuchtern timide, de scheuen et en dernier lieu desky (I. du N.) couvrir, éviter.

Watscheln patauger, de waten ) cp. lat. vado.

Schimpf honte, de scamian.

Racker insolent (expr. familière), de rakr (I. d N.) impérieux, de rekia gouverner.

Meuter séditieux, de maut réunion , qui vient d< Tangl.-sax. mitan rencontrer (angl. to meet).

Morsch friable, mœrser mortier, du N. meria briser

Lappen lambeau, de (bi) lipan laisser, gr. °kifa<*

Gabpp du goth. hlaupan courir.

Lechzen être altéré, de lekia être béant, lécher, couler.

Hupfen sautiller, de heben.

Horchen écouler, de hœren entendre (goth. hausjan) .

Hubsch gentil , pour hofisch (mot à mot : courtisanesque), de /iofcour, (haben contenir).

Gemach doucement, de machen faire (compar. pour

le Sens gr. pààio; de ps^to, pe&co, epSw).

Minne amour, du goth. munan se souvenir.

Fressen, frass manger gloutonnement, du goth. fritaiiy composé de la prép. fra et du vb. itan manger.

Herrlich, Ae?r, de heren dominer.

Karg avare > de l'angl.-sax. caran être en souci, cp. la t. euro.

Gerben tanner, frapper, du N. gora faire, préparer.

Geiz avarice, de gitan recevoir, obtenir.

Grunzen grogner, degrinan pleurer.

Grob grossier, de hrefia forcer.

Gescht écume, degeren, gœhren fermenter.

Tiichtig solide, vigoureux, de taugen être fort.

Trotz orgueil, entêtement, de troen, drohen menait 1 , angl. threaten.

Tœlpel gros lourdaud, de delfan creuser , fouiller, ^t. talpa taupe.

Brunst ardeur, de brennen brûler.

Zucken palpiter, de iziehen tirer, traîner.

Trott trot, de treten marcher, fouler aux pieds.

Zorn colère, de teran entraîner, arracher.

Milbe tout petit insecte, de malan moudre, briser.

Heilig sacré , de heilen guérir, anc. ail. gehal entier, etc., etc.

Si Ton veut voir des onomatopées dans tous ces mots, nous ne nous y opposerons pas; mais il faudra reconnaître en même temps qu'elles n'ont pas été crées d'un seul jet, qu'elles sont le résultat de ce travail lent, incessant, par lequel le génie de la langue s'efforce de faire du son le serviteur et le très- -

humble esclave de la pensée. Si par conséquent on

affirme que les idiomes des peuples anciens, que ceux des peuples teutoniques sont comme le calque de la nature au milieu de laquelle ils vivaient, il faut ajouter en même temps que ce calque n'a été obtenu qu'après un long labeur, de nombreux tâtonnements; qu'il date beaucoup moins des premiers jours du langage que de sa seconde période qui est celle de la synthèse, et qu'il est quelquefois d'une origine plus récente encore. Nous espérous avoir démontré l'erreur de ceux qui regardent l'onomatopée comme un phénomène caractéristique des langues sémitiques. Celles-ci sont peu flexibles , et les racines y sont toujours restées les mêmes , ou ont subi peu de variations. Ce sont au contraire les idiomes indoeuropéens qui comptent des onomatopées par centaines el par milliers; mais nous sommes loin de leur en faire un reproche ou d'y voir une preuve de leur infériorité.

Il faut avouer toutefois que le génie de la langue ne réussit jamais complètement à rendre la forme adéquate à la pensée. Aucun de ces termes qm symbolisent une idée ne l'exprime de façon que l'oreille >de l'étranger ne puisse pas s'y tromper. Le même son, quelque judicieusement qu'il ail été choisi par les premiers hommes d'un peuple , aura ou une signification toute différente chez le peuple voisin parlant une autre langue ou n'aura pour lui aucun sens. Rien n'est plus doux à prononcer et à entendre que la racine lu, et cependant elle veut dire en sanscrit fendre , déchirer; dans les langues pélasgiques, ' ce son rappelle des verbes qui signiûent se baigner, Je laver. — En revanche pri , qui en sanscrit signifie aimer, en grec signifie scier (repuo). Yell, en anglais, vent dire crier, en turc un an, une année. Lorsqu'un Allemand vous dit lieber, en appuyant sur la première, il vous parle tendrement, il vous appelle son «cher ami; » mais pour l'oreille française ce son a one autre valeur, livre pour elle est un volume ou un poids, lat. liber ou libra , et pas autre chose. Pourquoi pour exprimer la notion de la graudeur le Chinois a-til recours à un monosyllabe ta, l'Arya à celui de mah , et le Sémite à celui de ga ou gab? En vérité, on ne peut alléguer aucun motif raisonnable pour qu'il en soit ainsi et pas autrement. Les trois syllabes (ta, mah, ga et gab) existent dans les trois familles et y ont des significations distinctes. On n'en peut sans doute pas inférer que la notion de la gran-

deur ait été désignée au hasard par les Chinois, U Japhélides et les descendants de Sein ; mais il seraj absurde, en vérité, de soutenir plus longtemps qui la création des premiers termes d'une langue a et lieu fatalement. La volonté de l'homme dans le chois de ces termes a été limitée sans doute par les con ditions de son organisme , par le sol qu'il habitait, par le genre de vie qu'il put adopter, enfin par le besoin ressenti plus particulièrement des races le* plus favorisées de reproduire les impressions d'un* manière plus frappante, plus palpable. Mais, maigri tout cela, une vaste carrière resta ouverte, non setf lement à la liberté, mais même à l'arbitraire, et Toi peut hardiment affirmer que les premiers homme ont usé de Tune et de l'autre.

Nous ne pouvons pas mieux résumer ces recher ches qu'en disant qu'il n'y a pas d'idée humaine qi soit nécessairement inféodée à tel ou tel son , ni d son de notre voix qui désigne fatalement telle o telle idée. Oui , il n'y a pas un seul son, nous pai Ions surtout de sons simples, qui, dans les milliei d'idiomes qui sont parlés sur notre globe, ne puis* exprimer et n'exprime peut être réellement tonte les notions simples que notre intelligence renferma Tout son peut devenir le signe ou le symbole d toute idée-. Ce qui revient à dire que le son e réalité est chose tout à fait inadéquate à l'idée et qc le clavecin de la voix humaine , malgré sa mervei leuse organisation , malgré les sublimes harmonu

. I qui s'en échappent. D'est que l'instrument imparfait,

J oui, bien imparfait, de cette pensée qui porte des

I marques plus profondes de son divin Créateur.

al

ifff II. — DE L'ORIGINE DE L'INFINITIF PRÉSENT PASSIF

Page 1