‹ Aper©us de philologie fran©aiseChapitre 19 sur 48 · UNIVERSALITE DE LA LANGUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

UNIVERSALITE DE LA LANGUE FRANÇAISE

Le XYIII^ siècle a attaqué et démoli bien des l'Jioses, mais il a respecté la langue léguée. Cela ne va pas jusqu'à dire que le français de Louis XIV est arrêté ou fixé. L'ne langue ne peut pas s'arrêter. On n'édrit plus comme Pascal ou Bossuet ou La Bruyère. Et la différence s'accentue encore par la nature des idées traitées. Car, à l'inverse du précédent, ce siècle-ci en a eu des idées, il en a eu. Il a vécu de l'Idée fouilleuse, féconde, rédemptrice. Le vocabulaire et la construction ont peu varié, mais la langue est descendue de ses écbasses majestueuses. Sous la plume de Montesquieu, de Yoltaii'e (en prose), elle est devenue plus naturelle et coulante. On évite les phrases incidentes, les épithètes ne font plus remplissage. Le tour est plus vif, plus divers. L'armature de la proposition est plus légère. L'acuité et la rapidité remplacent en quelque sorte le poids. La passion de Diderot, le lyrisme de Rous-

seau, communiquent à Tidiome une chaleur, une couleur, une soupless-e, insoupçonnées jusque-là.

Néanmoins, au point de vue purement scientifique, la langue est fixée, reste fixée, toujours comparativement parlant; la France produit l'écrivain typique. Enorme est son influence sur ce siècle qui voit l'apog-ée, l'hégémonie du français sur le monde civilisé.

Dans un discours magistral, « TT'^niversalité de la Langue française », paru en 1784, et qui a encore toute sa valeur aujourd'hui, Rivarol, par un procédé d'analyse éliminatoiiie fort ingéninix, laisse la France seule maîtresse du domaine linguistique» Xous nous inspii^erons de Rivarol.

L'Italie était bien l'héritière dii^cte du vieux sol classique, de la source pi^emière. Aux moments de la E/enaissance,dans l'âge des Médicis et de Galilée, elle semblait réunir c^uelques-unes des conditions qui euss-ent pu disséminer son idiome en Europe. C'était peut-être un peu tôt, et, un peu plus taid,. les iépubliqu|3s italiennets, aussi bien que leurs productions artistiques, avaient fort baissé. L'Italie devint une a expression géographique », un prix à être disputé par des belligérants rivaux. Les beautés caractéristiques de la langue constituaient ellesmêmes un obstacle à sa diffusion. Elle cori^espond trop avec le sud bleu et ensoleillé. Elle manque un peu de nerf intime, de ligne droiks diiectrice, bien accusée, et le retour par taop fréquent de cinq ou six désinences melliflues la rend monotone et fai

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gante à la longue, — la grande diversité des goûts des peuples étant prise en considération.

A regarder l'Espagne durant le règne de Charles (^uint on pourrait oroire que la domination linguistique ait eu quelque chance de lui échoir en partage. Mais courte fut la vie du colosse aux pieds d'argile. Richelieu et Louis XIY lui donnèrent le coup mortel. La littérature espagnole, d'autre paii;, s'était certainement révélée par une éclosion splendide, et elle avait puissamment influencé l'esprit français, mais ce ne fut qu'une lueur très belle et sans durée. Géographiquement, l'Espagne est à l'écart, en dehors des grands chemins. La nation orgueilleuse, taciturne, religieuse jusqu'au f anatisme,ne pouvait devenir grande favorite en' Europe. Enfin, la langue est certainement admirable, mais elle paie la pénalité de la grandeur et de l'emphase. Elle est malaisément sociable, elle est cérémonieuse à l'excès, contournée, enflée. Et tout cela bien plus accentué encore à l'époque qu'aujourd'hui.

La langue allemande ne possédait l'unité à aucun degré. Elle a eu ainsi que deux littératures, l'une très précoce, l'autre tardive, avec, entre les deux, une lacune correspondant précisément avec l'époque où le français, comme d'un bond, atteignit une forme excellente et une production fei'tile. Les dentales et gutturales, si abondamment semées dans son vocabulaire, ne pouvaient être du goût des peuples non-teutoniques. Sa graphie gothique était faite pour effrayer ou décourager. N'ayant aucune

connexion iminédiate, pratique, avec le latin, — dont la connaissance ne s'était jamais entièrement éteinte chez les érudits de toutes les nations et qui venait de ressusciter avec tant d'éclat à la Eenaissance, — l'allemand se présentait comme un terrain entièrement neuf, taxant la volonté, exigeant le lal>eur.

Que dirons-nous de l'Ang-leterre ? Son idiome est composite, avantage et désavantage à la fois dans les circonstanqes ici en question. La nature dei l'Anglais est de penser et de vivre à part, d'êtreombrageux vis à vis des étrangers, réservé dans ses allures, gestes et propos. L'Angleterre offrait, elle offre à l'étranger une hospitalité large, mais crue, une hospitalité à longueur de bras. La « raie d'argent » qui la sépare du continent européen l'isole un peu aujourd'hui encore, et combien plus ne r isolait-elle pas à la date que nous considérons. Aux XVI° et XVII^ siècles son status politique et général était loin de ce qu'il est devenu de nos jours. Un apogée aussi brillant ne se laissait pas deviner il y a 200 ans. Grande déjà par elle-même, elle ne se communiquait pas, elle était en dehors du rayon souciai et littéraire leui'opéen. Ljp nom de Shakespeare ne fut entendu sur le continent que près de deux siècles après la moi-t du poète, et c'est Yoltaine qui eut l'honneur et l'avaaitage de faire connaître à l'Europe Locke et Newton.

Toute concurrence possible s'arrête ici. En réalité il n'y a pas eu concurrence. La France triompha facilement, tiatiirellement, nécessaii^ment. Admet-

tant riiypothèse hardie que c'était le latin sous une forme nouvelle qui fût seul capable d'un regain do domination et de royauté, le français était cette forme dans un cadre des mieux appropriés. Yoyez la position géographique de la France et les conditions à elle faites par la nature. Combien compacte sous Louis XIY. Combien prépondérante à la paix de Ximègue. De grands écrivains rayonnent. La cour jette un éclat comme on n'en vit jamais. Les goûts, les modes, les vices aimables, sont exportés dans toutes les directions, empaquetés avec des livres. Obsei-^^ez la sociabilité envers les étrangers, le désir inné de l'esprit de se communiquer dans toutes les circonstances. Entrez dans les salons d'alors — une merveille. Ecoutez les conversations — un art. Appréciez le don et la poursuite du « bien dire », un charme pour ceux même qui ne s'y entendent guère. Enfin, envisagez la langue en elle-même. Au point de vue phonétique et autrement, sa caractéristique est la « moyenne », la « mesure », c'est-à-dire accessibilité à tous, cosm.opolitisme avec tous. Une sorte à'aiirea mediocritas où un chacun peut se trouver à l'aise. Ayant marié consonnes et voyelles en parties presque égales, supprimé ou assourdi toutes les syllabes traînantes, fussent-elles étymologiques ou même musicaHes, rendu l'accent tonique mathématiquement certain et presque nul, que pouvait-il rester en elle pour effrayer et détourner? Claire, directe, raisonneuse, très sèche au besoin, la diplomatie ■ — une institution des plus ramifiées, des plus compliquées à cette

époque — la colporte à tous les horizons dans ses portefeuilles. Plastique pour toutes les nuances de la pensée et de la signification, malicieuse dans la périphrase et le double-entendre, piquante, légère, alerte, avec un peu de sel vicieux, elle a de quoi éveiller, émoustiller jusqu'au lourdaud et à l'obtus. Un dernier point encore : l'Europe avait déjà aimé une fois, aux XII^ et XIIP siècles, l'idiome né au sol gaulois, l'idiome des trouvères et des troubadours, et il n'y a pas trop lieu d'être surpns lorsqu'on la voit se redonner à son premier amour, contemplé avec des beautés neuves, réelles et artificielles.

A l'effet accumulé par le XYII*" siècle ajoutez l'éclosion et la trituration de la pensée hardie au XYIIP, et l'universalité de la langue française apparaîtra dans la force des choses.

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