‹ Aper©us de philologie fran©aiseChapitre 20 sur 48 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Les grands débats de 1789 et les événements à leur suite introduisirent un nombre de mots nouveaux pour représenter des idées nouvelles. Des façons de parler populaires se firent jour à travers le lang-ag^e plus ou moins aristocratique employé jusque là.

Durant le silence intellectuel épouvantable de l'Empire le français ne fit que vég-étcr, terne et prétentieux. On pourrait dire qu'il était hors de Erance, avec les grands exilés. Chateaubriand et Madame de Staël.

Lorsque la pensée et la langue françaises eurent été rendues à elles-mêmes, elles s'élancèrent dans un nouvel essor avec une élasticité accrue par la longue compression. Les idées allemandes sont déchiffrées et exposées. Les romanciers, les poètes, les artistes, cherchent et trouvent l'inspiration dans Shakespeare, Byron, les lakistes, Walter Scott. La vieille langue classique, maladroitement calquée et reproduite, avait tant bien que mal survécu, surtout au théâtre. Une nouvelle bannière fut dé-

ployé€ en 1830 : « Xature et Liberté ». L'objet du ^ mouvement dit a romantique » fut l'aôrancbissement de la ri^eur, du joug cla-ssique plus ou moina supporté pendant 200 ans, et l'adaptation de lalangue au status mental national bien changé depuis. On fit bon marché de l'autorité excessive des grammairiens et de la tradition. La langue parlée et la langue écrite s'enlacèrent étroitement. La distinction littéraire des mots réputés nobles et desmots réputés bas disparut. Des parties du lexique,^ négligées jusque-là, montèrent à la surface. I^ néologisme pullula. L'archaïsme, fruit du retour à l'étude du français ante-classique, rentra, en faveur.

On batailla bellement. La victoire resta à la liberté. Cette liberté a pris bien des aspects depuis. La langue en souffre-t-elle, n'en souffre-t-elle pas ? Englobés dans ces mouvements nouveaux et multiples, les contemporains ne sauraient porter sur eux des jugements qui vaillent. L'immense déversement littéraire, la presse à bon marché, le grouill^ement des opinions, l'industrie, les sciences physi- (jues, la fièvre du hâté, du vite, — forces qui entraînent la langue on ne sait vers quelles transformations. On croit bien s'apei-cevoir comme d'un léger glissement des modes grammaticaux et syntaxiques. Le néologisme fait des tentatives qui réussissent parfois, et la tendance à des toiunuit^s idiotiques nouvelles — observable d'ailleurs dans la plupart des langues vivantes — est cea'tainement en piogrc'ssion marquée. La marche en avant, on

qu elle aboutisse, est inévitable, et il se peut que ce (jui se perd en pureté se regagne en abondance et Jouissance de vie.

Il y a même lieu d'être surpris que les cbangements, les déformations si vous voulez, ne soient pas plus accentués, si l'on réfléchit aux lieurts, aux collisions sans nombre de la pensée et du status social, tous deux mobiles, avec un instrument d'expression au repos comparatif pendant 200 ans. Prenez une page de Pascal. Qui de nous n'aurait orgueil de l'avoir écrite ? Seulement il nous serait absolument impossible de l'écrire ainù. Notre français, scientifiquement même avec ce français, n'est plus même, ne saurait plus être même pratiquement. Cela se sent encore mieux que cela ne se prouve. La jouissance ressentie en prenant en main Pascal et d'autres écrivains du XYII" siècle nous vient précisément de cette diiïérence sentie sinon strictement définissable. Nous sommes tirés de l'atmosplière immédiate qui noua entoure, de ce qui est devenu pour nous ordinaire, journalier, banal, et à cbaque instant une sur-prise esthétique nous arrête et nous captive. Qu'on songe à tout ce qui a passé sur le pays depuis que cette page de Pascal a été écrite !

Nous avons risqué les mots de changement et de transformation, et voilà que nous craignons d'en avoir trop dit et qu'on se méprenne. En effet, il est difficile d'imaginer que le français, à un stade futur quelconque, différera autant du français classique que celui-ci différait, disons du Eabelais que

8cS PHILOLOGIE FRANÇAISE

nous avons cité. La variation actuelle se laisse apercevoir surtout parce qu'elle a lieu dans un idiome au cou roide, grammaire et syntaxe, et plus iid'é qu'aucune autiie langue vivante autour de nous. Quelles que puiss^ent être les vicissitudes en perspective, la langue, tant que la nation durera, restera même dans ses caractéristiques dominantes parce qu'elle réfléchit fidèlement l'esprit national, la tournure cérébrale nationale, que rien ne saurait entam-er foncièrement. Elle restera directe, lucide, analytique jusqu'aux moelles, sèche comme la pure raison, logique, tyrannique, sans énergie ou passion réelles, peu adaptable au chant, maigre comme agent poétique. Elle se plaira toujours dans la modération, la mesure, les nuances de sens, les jeux et les équilibres rhétoriques et oratoires. Elle se piquera toujours de poli, de fini, d'élégance, de « bien dire », même alors qu'il i\'j a rien au fin fond. La pros-e française demeurera, c'est cei^tain, sans rivale. Aucune matière n'échappera à son étreinte. Elle traduira toujours une œuvre étrangère, en prose, jusqu'au plus haut degré possible de la perfection. Instrument incomparable de clarification, de vulgarisation, de dissémination d'idées provenant de toutes les sources.

Ce que nous venons de dire s'applique suitout à la langue écrite, dans ses sphères plus hautes. Plus bas, un néologisme effréné, le néologisme-

réclame, produit des monstres à foison et à dessein. Des mots de bonne marque s-e voient chassés au profit de nouveau-venus prétentieux et ronflants. L encrieT de la presqs est, liélas ! à quicolnqu^ iiujourd'hui. Qu'est-ce que a talentueux », a difficultueux », a je m'enfichisme », a fortif s », a sousoffs », a bat d'aff », et une lég-ion d'autres ? Est-ce du français ? Est-ce notre français ? A l'occasion on s-e décrasse avec de l'exotisme ; on parle de « season », de « sélect », « d'event », de « luncher », « d'interviewer », de « stopper », et combien d'autres. ^

Quant au parler de tous les jours, on ne saurait nier qu'il a perdu de plus en plus de son élégance. TJne sorte de cirudité, de vulgarité, voire d'argotisme, s'est insinuée même chez les instruits et dans les salons qui se piquent de raffinement. On écourte les mots, on aplatit, on avale. Quelques-uns de ces messieurs qui agitent les marionnettes sur nos théâtres ont poussé la licence de l'expression jusqu'à l'ignominie. Les chances du temps leur créent une importance et des profits exagérés, et ils perdent toute appréciation raisonnable d'eux-mêmes. Puisqu'ils veulent être immoraux, qu'ils le soient donc à la façon de Crébillon. Mais leur chemin est le plus court. Le temps, c'est de l'argent. L'art., c'est l'escarcelle.

Vains sans doute sont tous les regrets quant à toutes ces déformations, à toutes ces innovations,

90 THILOLOGIE FRANÇAISE

à toutes ces inélégances. xS^ous ne faisons que constater. La. langue courante se trivialise, se démocratise, dites s'encanaille un peu, si vous êtes pessimiste. Il s-e peut qu'ainsi du mouvement, de la force vive, empiète sur de la pureté, et que, en somme, tout est bien comme il faut qu'il soit. Pourtant rappelons l'axiome : la santé du langage consiste dans un état d'équilibr-e entre deux forces : la révolutionnaire et la consei'vatrice.

Une dernière considération. Sous l'action de l'école, de la presse, du sei'\^ioe militaii^e, des isucilités de communication, la langue française gagne beaucoup de terrain à l'intérieur. Mais chacun sait, voit, éprouve que, a,u dehors, elle déchoit de son universalité parlée. Quand même, son prestige est encore très grand. Elle est aux prises avec des rivaux, avec un rival surtout, dont le rôle historique semble être de toujours et en toutes choses déposséder autrui.

Page 1