VUE D'ENSEMBLE
Le sujet traité dans ce petit livre élémentaire n'est qu'un fragment d'un sujet vaste, très vaste, on pourrait dire sans limites : la Philologie comparée, ou encore Linguistique, ou encore Science <lu Langage.
Dernière venue des sciences, constituée après des âges de tâtonnements, d'errements dans les ténèbres, d'érudition dévoyée, en pure perte, parce que sans base. La géologie et la chimie sont nées dans la première moitié du XIX® siècle, et la seconde moitié de ces cent ans, à jamais mémorables dans l'histoire de l'avancement humain, portera dans ses fastes qu'elle a bercé et nourri cet autre rejeton (]ui manquait à l'appel, et qui, lui aussi, ne deman- <le qu'à être et devenir.
Cependant, le berceau tout premier de la Science du Langage remonte à l'année 1784, date de la fondation de la a Société Asiatique » par Sir AYilliam Jones. Le sanscrit, langue en laquelle les écrits sacrés des Hindous sont composés, fut découvert, pénétré, on pourrait dire violé, vu la jalousie avec laquelle ces écrits étaient gardés par les
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brahmanes dans les proxondeurs les plus secrète* des temples. On ne sait pas toujours comment les Anglais s'y prennent pour réussir, mais ils réussissent. Quoi qu'il en soit, soudain jaillit le fait audacieux de la connexion intime entre les vocabulaires et les grammaires du sanscrit, du persan, du grec, du latin. l)es pionniers nombreux en Angleterre, en France, surtout en Allemagne, se précipitèrent aux régions nouvellement découvertes. Le poëte Friedrich Schlegel fut le prophète de la science embryonnaire, Jacob Grimm son premier législateur, Friedrich Bopp son premier historien, classeur, développeur. Le grand ouvrag*» de c< lui-ci : € Grammaire comparée i des langues indo-européennes, ou indo-gennaniques, ou aryennes, achevé en 1849, notez bien 1849, posa à tout jamais les fondements de la Science du Laî^gage.
Et, cette Science du Langage, quelle sorte de >i ience est-ce donc?
Vue de haut, c'est une science physique, naturelle. A tout envisager, les conditions d'existence des langues ressemblent à celles qui régissent la nature matérielle. Ainsi, en somme, rien nU'st en elles que ce ([ui fut avant, sous telle forme ou telle autre, ici ou là. Ainsi, la latitude géographique, i<' climat, le sol, toutes les ambiances, auxquelles il faut encore ajouter les dispositions laryngiennes, acoustiques et autres, des races parlantes, et jusqu'à leurs coutumes et leur mode de se nourrir, agissent (îomme font les ambiances sur tous les produits naturels en affectant leur évolution. Pour couper
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court, dau3 les langues comme dans la nature physique il y a des phénomènes et des lois, la cause et l'effet, l'abondance, la variété, — il y a vie. croissance, dégénérescence, mort, t- ansformation. — en fait, ce continu devenir et devenir encore qui nous paraît être l'aspect sommaire du monde de la matière.
La Science du Langage est une science physique parce que, à tout prendre, les langues, à tant d'égards, se tiennent en dehors du contrôle conscient de l'homme. On veut dire que jusqu'à um^ limite très avancée elles échappent à son pouvoir. Ce serait s'égarer cependant que de rejeter des facteurs comme les migrations des peuples, la chute des empires, les vicissitudes sociales, le^découvertes et les progrès sous tant de formes, ■ — actes de l'homme après tout, plus ou moins délibérés. Science exacte elle n'est donc pas, elle ne saurait l'être, vu la complexité très grande de ses phénomènes. Science rigoureusement physique, telle la géologie par exemple, elle ne l'est pas non plus, elle ne saurait l'être. Dans celle-là la somme des forces en travail reste toujours la même ; les mêmes causes et les mêmes effets produisent encore sur la terre ce qu'ils produisaient dans un passé à jamais insondable. Ici la somme des forces s'accroît sans cesse, chaqup génération est influencée, gouvernée par la précédente. La Science du Langage ressemble plutôt à la Sociologie. Chez elle il ne s'agit pas seulement de sons, mais de procédés de pensée. Les faits dont elle traite sont
<'xces»ivenuent compliqués. Ils sont bien soumis à des lois, mais en bonne partie en nous, dans notre histoire. En sorte que notie définition première de la Science du Langag^e exige un corollaire, et qu'on peut la dire : une science pnysique liée à l'histoire de l'homme comme aucune autre science ne l'est.
Quand même, rappellation de science physique ne lui messied pas, parce que, d'autre part, la méthode qui l'a élevée au rang de science est la même que celle qui a élevé les structui^s admirables dont chacun sait au moins les noms. Cette méthode s-e résume en trois mots : Observation, Comparaison, Induction. C'est oette méthode rigoureusement scientifique qui permet de faire des découvertes dans la Science du Langage comme elle a permis et permet d'en faire dans les autres sciences physiques. Ainsi Jacob Grimm, déjà nommé, qui a découvert les lois de ce qu'on appelle « la permutation des lettres », en vertu desquelles lois telle consonne d'un mot teutonique doit, doit ('tre transformée en telle consonne de ce mot se letrouvant en grec, ou telle autre consonne de ce mot s-e letrouvant en sanscrit, Jacob Grimm est un découvreur de première magnitude comme, par exemple, Dalton en chimie ou Davy en 'physique. Le phil()h>gue français Raynouard, le découvreur <le « la règle de l'.s », de la raison pourquoi la li'tti-c .s caractérise le pluriel français, est un découvreur de seconde ligne comme tel que v()u« iimnr^^/ ju)mmer dans les sciences naturelles.
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La Philologie comparée prétend démontrer qu'il y a un ordre, une classification possible dans les langues, et non pas des faits sans lien. Elle aperçoit et établit des lois générales sous la diversité des phénomènes. Elle dégage ces lois, sans ambitionner l'explication de leur comment et de leur pourquoi. Elle relègue l'origine du langage dans le domaine des hypothèses. Les causes dernières sont hors des limites qu'elle s'est pour l'instant assignées, et elle se garde des théories prématurées, à bonne tournure, symétriques et tentantes, de ce que Bacon appelait admirablement les « Idoles ». Cela ne va pas jusqu'à dire qu'elle s'interdit l'hypothèsie, procédé légitime dans l'avancement de toutes les sciences. Les hypothèses sont des guides temporaires; on s'en sert, puis on les abandonne devant de nouveaux faits pour en construire d'autres. En fait, il y a hypothèse et hypothèse, jusqu'à la très grande, celle du génie, capable d'allier une imagination toute-puissante avec un savoir étendu.
Etant scientifique, noti^ Science doit êti^ éminemment comparative. Essayer d'étudier une langue sans la comparer à une autre, est un travail vain. Il a fallu i influx du grec pour que les grammairiens romains pus&ent faire œuvre qui vaille.
C'est grâce à la méthode scientifique, à la i-echerche et à la découverte de lois, que l'étymologie est sortie d'une longue période de jeux d'esprit et d'errements qui nous semblent grotesques. On ne s'attache plus à-^ cette apparence externe qui, ^n
>îoologie par exemple, classait les baleines parmi les poissons. A présent l'examen est avant tout intime, interne. Les baleines sont des mammifèies, et mêmes sont déclarés des vocables possédant à peine une s-eule lettre en commun. Trop de ressemblance tîxterne éveille souvent la suspicion. La recherche étymologique, dit Littré, a désormais des limites
lui l'assurent et des garde-fous qui la protègent. Les épreuves sont rigoureuses. Il y a l'épreuve par les lois phonétiques, et il y a l'épreuve historique. En vertu de cette dernière on ne part pas du mot tel qu'il se présente maintenant, mais on le suit à la piste, en arrière, dans document après document, texte après texte, jusqu'au plus ancien qui existe, au plus voisin de l'aurore de l'évolution. La soumission aux règles phonétiques et la recher- < lie des intermédiaires, voilà les « pierres de touche » de l'étymologie moderne. Pour le fran- <^ais, les écrits en bas-latin, les autres langues romanes, les patois, sont des adjuvants précieux. Bref, ''est pièces en mains qu'on procède et qu'on décide. Un grand nombre de mots français restent encore t «belles à l'analyse, le verbe aller par exemple, —
»n cherche et on attend.
Que ce début, un peu aride, n'effraye point, li'objet proposé a été de détruire l'idée, tix)p génélalement répandue, que les langues sont qu«^ique •hose de déterminé, d'ordonné, d'arbitraire, de voulu. La nouvelle science chasse des langues tout
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vsprit de fiction. Elle les fait Yoii* comme des créations spontanées, naturelles, presque fatales, de ia collectivité. On les a appelées des organismes vivants. Un peu par métaphore, il est vrai, parce qu'il n'y a pas en elles une fatalité absolue interne nomme dans la graine ou dans la chenille, et parce <^u'il faut y joindre l'effort plus ou moins inconscient de l'espiit humain sur leur développement,
t aussi l'influence des vicissitudes historiques et -ociales. Organismes vivants quand même, parce
[ue leur évolution, comme celle de tout ce qui vit, • onsiste en un équilibre instable, en une résultante de forces : celles qui consei^ent, et celles qui transforment, si elles ne détruisent pas. Agents destructeurs et agents créateurs.
Il est deux de ces forces qu'il faut immédiatement -ignaler et dont les opérations seront détaillées dans les chapitres qui suivent. L'uno,physiologique.- (( l'altération phonétique », autrement dit : « la loi du moindre effort », autrement dit la paresse dans l'émission des sons. L'autre, psychologique : l'assimilation, Varialogie, qui étend les éléments anciens, aiTange à nouveau, passe de la variété à la simplification d'unité, ramène à un type, agit sur le lexique et la grammaire avec une logique qui, pour être en quelque sorte inconsciente, n'en est pas moins profonde. Phénomènes d'usui^, phénomènes de réparation, comme en physiologie. Phénomènes de vie, phénomènes d'évolution, de transformation. Ecoutons A. Darmesteter dans « La Vie des ^^ots » :
l(') PHILOLOGIE FRANÇAISE
« ^Jes connaissances en histoire naturelle ne mo permettent pas tVaffinner que les théories de Darwin eoient la vérité. Mais, dussent-elles céder la place à des théoiles nouvelles, le transformisme dans le langage reste un fait.
« Le langage est une matière sonore que la pensée humaine transforme, insensiblement et sans fin, sous l'action inconsciente de la concurrence vitale et de la sélection naturelle. »