‹ Aper©us de philologie fran©aiseChapitre 3 sur 48 · MIS EX PLACE DANS LA FAMILLE INDO-EUROPÉENNE · texte numérisé non relu

MIS EX PLACE DANS LA FAMILLE INDO-EUROPÉENNE

Une Science du Langage il y a donc. Les maîti'es ont classé, cherclient toujours à classer par familles (encore un mot pris un peu par métaphore) les milliers de parle rs sur le globe. Yu l'extrême jeunesse de l'entreprise, un demi-siècle, on comprend sans peine ce qu'elle doit présenter encore de tâtonnements, d'erreurs, de grosses lacunes. IS'ous n'a- \x)ns à nous occuper ici que de la famille à laquelle se rattache le sujet traité dans ce petit livre, la langue française, — la famille indo-européenne ou aiyenne. Ici, pour prendre une autre image, nous avons un arbre solidement planté, et les branches en sont bien nettes et définies.

Ces branches, les voici :

1. Le Sanscrit. Aussi loin que vont nos connaissances, le sanscrit était encore vivant et parlé dans l'Inde 1500 ans avant l'ère chrétienne. C'est en cette langue que sont rédigés les Yédas, écrits sacrés

des Hindous, jalousement gardés par les prêtres, comme il a déjà été dit, dans les profondeurs mystérieuses des temples. A la suite de ce sanscrit, ou bien produits par de» idiomes parlés à côté de lui, nous voyons le pâli, le pracrit, le bengali, l'iiindustani, le maliratte, et les autres dialectes parlés dans l'Inde à ce jour, — ■ groupe néo-sanscrit.

2. Le persan àn'Cien conservé dans le Zend- Avesta, recueil des écrits religieux des Persans. Lie persan moderne est un rejeton de l'ancien.

3. Le celtique. Aucun document n'existe pour nous renseigner avec précision sur le celtique original. Ses descendants et ses représentants aujourd'hui sont le gallois du Pays de Galles, l'irlandais, le gaélique d'Ecosse, le bas-breton de France.

4. Le grec, que nous lisons dans les auteurs ■classiques, suivi du grec moderne.

5. Le latin qui nous est connu pai* les écrivains classiques, et s-és descendaaits : le français, l'italien, l'espagnol, le portugais, le roumain, — tous englobés sous la dénomination de Langues Romanes.

6. Le Slavo-lettique qui comprend le russe, le polonais, le bohémien, le lithuanien, le serbe, le bulgare, etc., — le lithuanien ayant la réputation de tenir du sanscrit plus qu'aucune auti-e langue de la famille.

T. liE TEUTONiQUE, divisé en 7iorse : islandais, suédois, norvégien, danois, ses descendants; gothiqvc, qui nous a été transmis dans une traduction

précieuse des Saintes-Ecritures par l'évêque Ulphilas en 388; bas-alleinand, représenté par le frison, le saxon, l'anglo-saxon, le hollandais, l'anglais; haut-allemand, auquel appartenait l'idiome des Francs, et dont l'allemand moderne est l'héritier.

Yoilà, dans un ensemble succinct, la grande famille indo-européenne, ou indo-germanique, ou aryenne, des langues.

Mais, entendons-nous bien.

Tlne erreur assez répandue veut que le sanscrit ait été la langue-mère de tous ces groupes de langues, c'est-à-dire que le sanscrit soit à tous ces groupes de langues ce que le latin est au groupe des langues romanes. Il n'en est pourtant absolument rien. La langue-mère des 7 groupes énoncés et forai ant famille est inconnue. Ces T sont parents entre eux, sœurs peut-êtne,et le sanscrit est sans doute quelque chose comme une sœur aînée aux autres 6. Tout ce qu'on peut avancer, au sens strictement scientifique, c'est que le sanscrit s'est détaché de quelque souche-mère comiivuive à une époque plus reculée que, disons, le grec ou le teutonique primitif. Le .sanscrit se présente à nous comme un parent consanguin très antique qu'un hasard superbe nous a transmis dans un état parfait de conservation, et qui a toute chance de ressembler fort au générateur commun inconnu, et c'est pourquoi la

science trouve opportun et pratique de souvent traiter le sanscrit comme s'il était lui-même ce générateur commun. De là sans doute la méprise indiquée plus haut. Bref, le sanscrit constitue le magni-

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fique point de départ, le tenue de comparaison si longtemps manquant, attendu, désiré. Témoin éloquent, suTninuTïi cnterium, aubaine du ciel scientifique. Phare lumineux à 4000 ans de nous et projetant une traînée de lumière oii nous pouvons appliquer notre méthode : observation, comparaison, induction. En fait, on conçoit avec difficulté comment, sans lui, la science aurait pu être établie.

Donc, souche-mère inconnue. Ce n'est que par une hypothès-e légitime que la science admet l'existence d'une langue aryenne primitive dont tous ces 7 grands groupes se sont détachés à des périodes différentes, à des intervalles de temps absolument indéterminables, et dont elle a été le générateur comme le latin est le générateur des langues romanes. Quant au rapport entre cet aiyen primitif et la réalisation du don de la parole chez l'homme, voilà un mystère bien plus impénétrable encoixî.

L'aryen primitif ! Le parler des Ar^'os ! Nos archives historiques n'en disent rien. Nos histoires sont d'hier ; elles relatent 5 secondes sur 24 heures d'humanité. Qu'étaient ces Aiyas? Aucun vestige, aucun — (jue le langage. La Science du Langage nous révèle que les Aryas sont nos ancêtres, que nous nous appelions Hindous, Persans, Grées, Français, Russes, Anglais... Tous frères, en vérité, sans qu'il y paxaisse guère.

D'où (^'s Aryas étaient-ils issus? On n'en sait rien. Où demeuraient-ils avant que les 7 grands groupes 84' soient détachés de leur parler à eux?

T.7n.e probabilité forte indique ks hautesi terres circonscrites par l'Indus, l'Oxus, et le golfe Persique, — l'Iran. On présume que là, après une longue période de paix, leur nombre s'était tellement accru que de vastes multitudes, en vagues successives, sie portèrent, au Sud d'abord, vers l'Inde et la Perse, puis au Sud-Ouest et à l'Ouest, vers l'Europe, et que c'est durant et à la suite d© ces exodes que les 7 grands groupes de langues ont été élaborés et différenciés.

Et que faisaient ces Aryas dans cette première demeure en Asie centrale ? Quel était leur mode de vie ? Leur nom même le révèle. En sanscrit, ar signifie « labourer », a travailler », a faire ». Ils étaient aryas, cultivateurs du sol, travailleurs. Sans doute, par cette appellation, se distinguaient-ils des nations circonvoisines, nomades, inférieures. Oui, les Aryas étaient un peuple pastoral et agricole, et nous connaissons même les animaux qui les aidaient dans leur industrie. Nous savons plus encore. Nous savons qu'ils respectaient et honoraient les liens du sang. Nous savons qu'ils étaient monogames. Nous savons comment le travail était distribué parmi les membres de la famille. Nous savons que ks Aryas avaient le sentiment de l'ordre, de la liberté individuelle, et qu'ils percevaient le mystère d'un grand Inconnu.

Tous ces détails ne sont pas des certitudes mathématiques, à coup s\ir. Pourtant ils sont plus que plausibles, plus que probables, quelques-uns, sinon tous.

Comment, demandera-t-on, pouvons-nous être renseignés à ce point sans référence à histoire^ documents, vestiges d'aucune sorte ? Par le langage, la Science du Langage. Et l'explication en sera simple et courte.

Supposez que le latin ait entièrement disparu, l'histoire romaine aussi, et que nous n'ayons à notre disposition que les langues romanes issues du latin. îs'est-il pas concevable qu'au moyen de ces langues-filles nous puissions former une sorte d'estimation de la langue-mère, et nous représenter quelque peu du monde romain et de sa civilisation ? Si le français, l'italien, l'espagnol, se trouvaient posséder le même vocable primaire, n'importe combien altéré, pour représenter tel objet ou telle idée, ne serait-il pas presque certain que les Romains aient dû avoir cet objet ou cette idée ? Cas parallèle pour les Aryas. Peuple pastoral, a-t-il été dit, et qui a dû jouir d'une longue période de tranquillité avant de se scinder en migrations, — et l'hypothèse, bien hasardée à première vue, se laisse corroborer par le fait de l'identité, de V identité scientifiqucy dans les 7 grands groupes aryens, des vocables se rapportant à des occupations paisibles, et ptir le fait de la divergence des désig^lati()ns ayant trait à la guerre et à la chasse. Cet exemple suffira ]>out-être. (*)

(•) Les noms de nombre, les pronoms, les termes de parenté sont éminemment et palpablement les mêmes, et diirérent du tout au tout d'avec ceux des langues non arvcnnes.

Les enquêtes de cette nature sont palpitantes d'intérêt. Aucune fiction ne leur est comparable, et elles réussissent à provoquer un véritable enthousiasme chez certains chercheurs. Car aucune science n'est froide, ne peut rester froide. La science et la poésie sont alliées de près, quoi qu'en pens'ent bien des gens. La Philologie aussi prend parfois des ailes, et la voilà qui vole, qui plane audessus de ces hautes terres d'Asie. Elle regarde, elle voit des hommes en foule, au milieu de tentes qui brillent, de métiers qui crissent, de troupeaux qui pâturent, de contres qui fendent la terre nourricière. Elle écoute, et elle entend ces hommes émettre des sons d'une plénitude et d'une sonorité extrêmes, un langage à coup sûr étranger, inconnu, et pourtant comme déjà entendu. Elle regarde encore, et elle voit ainsi que deux torrents de vie glissant sur les pentes qui dévalent vers le sud et vers l'ouest. L'allure de ces hommes est virile, ils ont un air fier et libre, et leurs fronts portent comme la marque d'une haute destinée.

Ainsi donc,, du pied de l'Hecla aux rives du Gange, dès l'aurore de l'histoire, et longtemps, bien longtemps avant, des multitudes d'hommes innombrables, barbares ou en voie de civilisation, célèbres ou obscures, prospères ou abjectes, ont parlé et parlent à l'heure actuelle des langages dissemblables et pourtant semblables. Les m5H:hologies, en dépit des apparences, leur sont également com-

mun-es. Aussi la Mythologie Comparée est-elle une branclie de la Science du Langage. Il n'est pas jusqu'à des fables simples, frustes, enfantines, qui ne viennent corroborer cette unité fondamentale.

Langages dissemblables et pourtant semblables !

Tous êtes en visite dans un home, chez père et mère qui ont plusieurs filles. Regardez-les bien l'une après l'autre. Elles diffèrent par l'âge, par la taille ; très blonde et à yeux bleus celle-ci, moins blondes, moins claires celles-là. En voilà une plus vigoureuse exceptionnellement, une autre avec un air plus intellectuel; une dernière encore plus jolie que les autres. Eh bien, ces différences nonobstant, et ces contrastes, leurs traits présentent une ressemblance incontestable. Il est évident qu'elles sont de même souche, de même sang.

Ainsi en est-il avec les langues de source aryenne.

Qu'elles sont dissemblables, cela se voit. Qu'elles sont semblables, cela se prouve.

Elles sont semblables :

1° parce que fondées sur un certain nombre de radicaux communs ;

2" parce que leurs mécanismes grammaticaux sont profondément et intimement analogues.

L^nité de racines, unité de grammaii"e, voilà sur quoi s'appuie le colosse à sept têtes du verbe indoeuropéen.

Qu'entend-on par radical, par racine?

Ce qui reste d'un mot ;vpT'è< 'iii'"" 1';' n""^ tmij àfait à nu.

Prenons le mot un peu baroque inapplicahilitéy et dévêtons -le. Té est un suffixe répandu comme dans honte, charité. Nous l'enlevons. Eeste inappUcabili ou inapplicable. Ahle est un autre suffixe bien connu, comme dans aimable, coupable. Nous arrivons à inapplic. In est un préfixe nombreux, comme dans inutile, incapable. Nous avons maintenant applic. Ap n'est autre chose que le préfixe ad, comme dans adjoindre, admettre, et devenu ap par une attrition très commune. Enfin il nous reste 2?Z{c, latin plicare, français jMer, et qui se laisse tracer au sanscrit avec un sens similaire. Plie est donc la racine du mot compliqué pris en exemple, et qui signifie réellement « état de ne pouvoir plier une chose à ou dans une autre ». Analyse ici, synthès-e là.

Les racines indo-européennes, jusqu'à preuve nouvelle, sont toutes monosyllabiques, et elles paraissent exprimer presque toutes des conceptions mensuelles, physiques. Cela se comprend, parce que nous ne prenons connaissance des objets que par leurs qualités ou leurs phénomènes. Ces monosyllabes peuvent être de 1, 2, 3, 4 lettres, voyelles et consonnes mêlées : /, ad, vid, spas, etc.. Les grammairiens hindous ne nous ont pas attendus pour découvrir ces racines en sanscrit. Ils en portaient le nombre à 1500 environ, mais la science moderne a abaissé ce chiffre de près des deux tiers. Que sont réellement ces racines? D'où viennent-elles? Comment et quand élaborées ? On n'en sait toujours rien. Elles sont, voilà tout. Peut-être même ces

racines ne sont-elles que des dérivées de plus simples encore. C'est avec ces quelques centaines d© radicaux que toutes les langues aryennes ont été bâties. Ces mêmes radicaux ont voyagé et voyagé pendant des siècles à travers le monde du langage aryen, prenant toutes soi-tes de tours, de formes, de combinaisons, de sens, mais toujours mêmes en nombre. (*) Remarquez l'analogie avec ce qui se passe dans le monde de la matière, où les atomes voyagent ici, puis là, prenant telle forme, puis telle autre, prisonniers et libres tour à tour, soumis à un entrain infini de vicissitudes, et pourtant mêmes dans l'agrégat.

Passons à l'unité de grammaire.

Toutes, les langues aryennes se rangent sous la dénomination de langues à fleœiouy parce que leur mécanisme grammatical consiste en flexions modifiantes affixées à la fin des mots. La flexion, en somme, c'est la déclinaison et la conjugaison. Eh bien, toutes les langues aryennes déclinent et conjuguent en flécliissant la fin des mois. l'iiiciulcz bien, la fin des mots.

A l'esprit se pose immédiatement la demande : Qu'est-c© que c'est que ces flexions? Sont-ce des appendices sur lesquels on s'est une fois entendu ? Non pas. Elles sont quelque chose de bien plus in-

(•) Il n'y a pourtant pas de raison absolue pourquoi des langues de ce groupe n'auraient pas, en proportion moindre^ élaboré des racines qui leur soient particulières.

MISE EN PLACE '2t

téressant. Ce sont des fossiles. On veut dire par là que, quelque apparence qu'elles présentent et à quelque usagie qu'elles soient soumis-es en ce moment, elles étaient antérieurement, bien antérieurement, douées de vie, de vie indépendante, — qu'elles étaient elles-mêmes des mots. Qu'on retienne cet axiome de la Science du Langage : tout ce qui paraît mort n'est que fossilisé; à un moment ou à un autre cela a vécu, vécu indépendamment. L'exemple le plus élémentaire à fournir est la flexion du futur des verbes français : je parler-ai, fai à parler. Prenez le d, flexion au temps passé de tous les verbes réguliers anglais : / loved, en gothique I love did, did passé du verbe do, faire, accomplir. La vie indépendante de did n'est plus, le d flexion en est le fossile.

Qu'on jette un coup d'oeil attentif sur ce petit tableau :

(ANSCRIT

Latin

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