CHAPITRE X
Ce mot est fait avec un mot grec qui veut d^'re 0 relatif au son, à la voix. »
La phonétique traite principalement des mutations et transformations des consonnes et des voyelles dans les mots correspondants des langues de la même famille, et aussi quand ces mots cori^spondants passent d'une langue-mère à une langue-rejeton. Ce dernier cas est notre objet ici.
Lorsque le latin populaire eut été abandonné à lui-même en Italie ou porté en Espagne et dans la Gaule, cbaque peuple l'adopta, l'accommoda à sa façon, obéissant aux instincts divers de sa race, à son génie natif, à son organisation physiologique,, aux conditions naturelles ambiantes. A l'exception de cas fort clairsemés, ces transformations échappent entièrement au caprice. Elles sont soumises à des lois. Comme dans la nature physique, ces lois sont, personne ne les fait. Un son qui vaiie entre deux mots correspondants ne se comportera pas, règle générale, d'une façon différente dans deux autres mots correspondants. ^N^ous disons règle
PPIILOLOGIE FRANÇAISE
:générale, parce que les lois plianétiques ne sont pas nécessairement mathématiques. Il y a parfois des -actions perturbatrices, surtout en vertu de la force d'analogie, déjà indiquée. La science ne peut que dégager et formuler ces lois qui sont, répétons-le, de même essence que celles qui président aux sciences naturelles. Les causes dernières sont partout inscrutables pour la science actuelle.
L'objet de ce petit traité étant vulgarisateur et pas autre chose, comme il a été dit dans la Préface, nous sommes contraint, dans ce Chapiti^ et dans d'auti^s, de dessiner à grands traits, — seule manière d'atteindre à une compréhension globale, lucide néanmoins, du sujet.
Pi-enons les voyelles :
l*' Les voyelles accentuées en latin persistent toujours en français (formation populaire), et ceci concorde avec le point capital, déjà plusieurs fois indiqué, que l'élaboration originale et fondamentale a été faite par l'oreille seule.
Elles persistent intactes comme dans :
tabula table
crudèlis cruel
acutùs aigu
Ou bien permutées avec d'autres voyelles, (M)nime :
lingua langue
s'iccus sec
mèlum miel
Les voyelles non accentuées en latin disparaissent fréquemment. Les exemples fournis plus haut en font foi.
2" Un deuxième fait général en ce qui concerne
PITONÉTIQrE 93
les voyelles est le dédoublement fréquent des voyelles latines en diphtongues françaises. Le nombre des diphtongues est énorme en français, qu'elles soient en hiatus, en une seule émission de voix,, ou même nasales. Nous avons déjà :
acutiis aigu
mehim miel
Ajoutons-y quelques autres :
fluvius fleuve
hora heure
nos nous
clarus clair
hene bien
La voyelle i joue un rôle très considérable dajis les opérations de cette loi dite de « diphtongaison ». La plupart d'es mots touchés de la sorte oait perdu de la sonorité originaire, ils sont assourdis, conséquence naturelle du transit d'un idiome du sud dans une aonbiance septentrionale, et aussi des goûts et des prédispositions laryngiennes et acoustiques de la <race qui a reçu.
Cet amortissement de sonorité est amplement représenté dans le vocabulaire français par Ve muet final de tant de vocables.
Yoici 7 e muets pour 7 désinences sonores latines différentes :
rosa rose
fertilis fertile
affirma j'affirme
curvus courbe
templum temple
ajnat il aime
arhor arbre
"91 THILOLOGIE EKANÇAISE
C«t e muet final, plus qu'abondant en français, lui est tout spécial. Eien d'analogue en italien, en espagnol, dans toute la famille romane. La prédilection de race pour cette désinence étouffée est fort curieuse. Aucune cause bien satisfaisante ne peut lui être assignée.
Passons aux consonnes.
Ici les lois sont en quelque sorte plus tranchées, et les déviations et anomalies bien réduites. Pour la science les consonnes ont beaucoup plus d'importance que les voyelles ; elles constituent comme la cliarpente,le squelette osseux des mots, les voyelles étant la cbair et son velouté.
Au commencement des mots les consonnes ont un bien plus grand pouvoir de résistance qu'au milieu ou à la fin. d et h initiais latins n'ont pas bougé dans le passage; f, p, v, f, s, rarement.
Mais, observation capitale, que la permutation soit initiale, médiane, ou finale, elle n'a lieu, de rares exceptions à part, qu'entre consonnes de même ordre. Ainsi, prenez les quatre labiales pj h, V. f ; ces labiales permuteront entre elles, mais non avec des dentales ou des gutturales.
Labiales :
A pieu la
abeille
}) PU h
Nepotem
neveu
p en /'
Vervex
brebis
V en h
Dentales :
SuhitaniDn
soudain
t en d
Cuhitum
coude
t en d
Gutturales
Conflare gonfler cdiireii/;.' ou^
Macrum maigre idem
Liquides :
Altare autel r en l
Ulniiis orme l en r
Peregiijiiim pèlerin /• en l
fragrare flairer r en l
Le peuple dit encore : colidor, porichinelîe, etc.
En dehors de la permutation il est d'auti'es lois encore.
Il y a la transposition, une sorte d'attraction mystérieuse entre certaines lettres dans certaines conditions, qui rappelle un peu les affinités chimiques :
turbulare troubler r attiré vers f
potionem poison i attiré vers o
formaticum fromage?' transposé gloriam gloire / transposé
singultum sanglot l transposé vervex brebis,un exemple typique: les
deux labiales v changées en les deux labiales h;
sifflante x en sifflante s; transposition, attraction
de T vers le h permuté.
En troisième lieu il y a V addition, le procédé le moins fréquent de tous. Eemarquable pourtant <dans :
spiritus
esprit
sperare statuvi
espérer éta,t
g>ermanique spur stoff
éperon étoffe
dij THILOLOGIE FRANÇAISE
Le peuple dit encore : une esiatue, un esquelette,. et d'autres.
Parfois addition au milieu :
thésaurus trésor r intercalé
caméra chambre h intercalé
simulare semble i- h intercalé
tener tendre cl intercalé
Il y a V assimilation :
angustiam angoisse latronem larix>n vitrum verre
Il y a V élimination, ropération la plus fréquente de toutes. Comparativement rare au commencement des mots, elle abonde au milieu, où elle est dite syncoye :
patrem père
scrijjtum écrit
gracilis grêle
gigantem géant audire ' ouïr
vivenda viande
La syncope est grande productrice dé diphtongues, comme on le voit dans géant, ouïr, viande. Quant à l'élimination finale ou apocope, il n'est pas d'exemple donné jusqu'ici qui échappe à son action.
En fait, du latin au français, un très grand nombre de vocables subissent l'élimination deux fois,^ trois fois même :
Supercilium - sourcil - syncope de jo et apocope de um homo - on - élimination initiale de h,
apocope de o, permutation de la nasale ni en la nasale n.
Indiquons encore :
La coiusonnification de i devant une voyelle, et celle encore de i et aussi de e, devant uiae voyelle, ou en hiatus après une consonne sonore : simium singe
ordeum orge
servientem sergent diurnum jour La vocalisation de l en u devant une consonne à l'intérieur ou à la fin d'un mot lié par le sens au mot suivant :
aïba aube
alter autre
jjalma paume.
Au chapitre « Grammaire et Syntaxe » nous retrouverons cette opération dans la formation des pluriels en aux, et dans des formes comme il vanty nous valons.
Arrêtons nous ici. Nous aurons d'ailleurs à y revenir plus loin. Extrayons l'essence de ce chapitre :
1. Xous voyons les voyelles assourdies et étouffées, et e muet assumant un rôle prépondérant et caraetéristique.
Les consonnes sont plutôt amorties et durcies. En somme, l'idiome néo-latbi a perdu la sonorité, la rotondité du générateur.
2. La syllabe initiale latine est, à tout prendre. Inspectée, mais l'élimination par syncope et apocope agit avec la plus grande puissance. L'abréviation, la contraction, la simplification, inconscientes qu'elles aient été, apparaissent comme des buts délibérés, voulus, par le français dans sa tâche
<lo recomposer en formes vivantes les éléments déclius, émiettés, du latin.
Encore une fois, l'assourdissement du son, la contraction, voilà le sommaire de la phonétique française, du passage des mots latins en mots français.
Pour terminer, quelques exemples généraux et typiques :
Anima âme
avunculus oncle
ihi y
dehitum dû
securus sûr
lunae dies lundi
habueruiit eurent
vialuin a^igui'ium malheur (y h. intercalée ne s'expliquant guère).
î^ousi ferons observer ici, et l'on comprendra plus tard pourquoi, que la généralité de ces lois phonétiques s'applique surtout au lexique de formation populaire. Et, cette généralité, il ne faudrait pas non plus la pousser jusque dans ses derniers retranchements, nous avons dit mathématiques. Si les mutations phonétiques viennent illustrer ce qu'on est .convenu d'appeler « la loi du moindre effort, », les exceptions apparentes sont le fait d'une autre loi puissante, « la loi de l'analogie », autrement dit le besoin de simplification, en vertu duquel certains mots, dans leur structure, sont attirés par, assimilés à un type très largement représenté. C'ette loi de l'analogie s'exerce aussi avec quelque puissance en grammaiav et on syntaxe.