FORMATION DES MOTS — DÉRIVATION
Les savants donnent à cette partie du sujet le nom de Morphologie, ou science de la forme.
L'étude en est d'importance majeure ici, vu que les dérivés et les composés constituent la portion la plus nombreuse, et de beaucoup, du vocabulaire français. Les mots simples sont plutôt ranes.
Le caractère du français, aussi bien que celui des autres langues ix)manes, est d'être pauvres en radicaux, mais excessivement riches en dérivés foi^més par le moyen de suffixevS. A cet égard la famille néo-latine se distingue d'une façon flagrante du groupe teutonique, où le procédé de formation au moyen de suffixes est infiniment moindre, se complétant,d'autre part,par la modification de la voyelle radicale. Ainsi, en français, avec caballuSy cheval, comme point de départ, et par le moyen de suffixes seuls, on crée plus de vingt vocables consanguins. L'allemand ne saurait faire rien de semblable. Quant à l'anglais, vu sa nature composite, il possède des avantages exceptionnels : suffixes
DERIVATION
Suffixes latins
arias, aria
tatem
osnm, osam
ire
iilus, ula
itiam
ittum, ittam
utum, iitarn
germanique hart
teutoniquiBs, sufPix-es romans, modification interne ; il dispose ainsi d'une grande richesse à son gré.
Alignons quelques dérivés :
Suffixes français
Pomme pomm-ier
Nouveau nouveau-té
Courage courag-eux
Cher chér-ir
Forme form-ule
Sage sag-esse
Fille fill-ette
Tête têt-u
Cri cri-ard
Que sont donc ces suflixes P On cherche des termes pour les définir d'accord avec leurs justes mérites. D'un jet, ce sont des merveilles d'aotion et de puissance. Ces letto^es, ou groupes de lettres, ne sont pas des mots, puisqu'ils ne peuvent vivre à l'état isolé, et ce sont infiniment plus que des mots. Ce n'est pas une image concrète qu'ils éveillent dans l'esprit, mais une idée générale et abstraite. Lorsqu'ils viennent s'ajouter à un radical, non seulement ils en font un nom, un adjectif, un verbe, mais à l'idée dans le radical ils ajoutent une auti'ie idée S'econdaire, modificatrice. A quelque mot simple qu'on les accole, ils empoii:ent avec eux, ils communiquent leur faculté, leur puissance, toujours même. Quelle illustration de la loi de l'analogie, ces merveilleux suffixes ! Un grand nombre ont traversé quatorze sièoles sans rien perdre de leur énergie primitive.
Hormis quelques-uns, les suffixes français sont de source latine. Il y en a une centaine environ,
I0(î PHILOLOGIE FRANÇAISE
et les livres savants auxquels nous renvoyons les nomenclaturent scriatim. Ici nous n'avons pas la prétention d'enseigner à fond, mais seulement d'éveiller des idées générales, globales, et nous nous contenterons de deux ou trois exemples.
Prenons le suffixe latin aris, devenu en français ier. Peu de dérivés latins avec ce suffixe ont passé tels que en français, mais la forme agrandie arius^ aria, qui se développa fort pendant l'ère impériale de la langue latine, a produit un véritable foisonnement de formation française, nous voulons dire de combinaisons par analogie et non par passage^ diiTBct. Exemple s- type s :
Travail d'ouvrier : jardinier, 'menuisier, serrurier.
Articles manufacturés d'usage commun: sucrier y chandelier.
Fonctions et emplois : canonnier, portier, banquier.
La plante du fruit : poirier, cerisier.
Noms d'animaux : bélier, lévrier, coursier.
Espace à contenir quelque chose : poulailler^ verger.
Habitude, pratique fréquente du radical, abondance et excès du radical : guerrier, grossier, régulier, mensonger, journalier.
Ce suffixe rayonnant de tant de côtés parait avoir pour âme abstraite d'indiquer un rapport général d'appartenance. Très souvent il donne à entendre « qui tient ».