DÉRIVATION
Ce n'est pas tout encore.A une période plus avancée de la langue, à l'époque qu'on pourrait appeler consciente, ce même suffixe latin arius, aria, a été extrait du latin par les savants ; il est devenu palpablement aire : adversaire, lapidaire, dignitaire. Les mots avec ce suffixe aire pullulent, mais, ils sont scientifiquement inférieurs à ceux en ier, parce que ces derniers appartiennent à la création populaire, spontanée, acoustique, ou à des créations, postérieures par analogie bien comprise.
Un autre suffixe très prolifique est le latin tionem. Mais les vocables comme ration, faction, fraction, sont d'avènement tardif, de venue savante. Le produit spontané, populaire, de tionem a été son l't çon : raison, façon. En passant en anglais à la Conquête la vieille forme façon a produit fashion,. et ce fashion, avec son adjectif fashionable, ont été réintroduits en français avec l'estampille anglaise. Il y a plusieurs cas de même nature, et nous y reviendrons en leur lieu. En sorte que façon, faction, fashion, c'est scientifiquement le même vocable.
De même que raison et ration, doublets de rationcm, nous avons, du latin potionem, poison et potion, l'un vieux, l'autre neuf.
Il ne faut pas confondre cette série avec celle en on, très fertile ausrsi, et qui part du suffixe latin on£m. Elle donne des personalia comme piéton, poltron, vigneron ; des noms d'animaux : cochon, mouton, hérisson; des noms de choses inanimées : jambon, jjerron, mamelon; des noms de baptême :
uXuion, Fanchon, Marion; des péjoratifs : grognon, glouton, souillon; des diminutifs : ânon, cruchon, carafon (ital. carafone, augmentatif attiré au diminutif par anaJog-ie); au XYII^ siècle il voulait encore dire a grosse carafe ».
Un dernier exemple : le suffixe eau, anciennement el, et son féminin elle, du latin ellus, ella, qui a pris un très riche déveloplpement : anncllus, unneau; monticellus, monceau; scutella, écuelle. A tout prendre ce suffixe implique le diminutif : caveau, pigeonneau, ruelle. En vieux français chapeau était chapel, tonnecm était tonnel — d'où l'anglais tunnel, réimporté avec un sens non rêvé par les ancêtres. Cette double foime cœw et el explique tonneau et tonnelier, chapeau et chapelier, morceau (anglais morseï) et morceler, château et castel, beau et bel, fou et fol, marteau et Charles Martel.
Les deux suffixes d'origine non-latine sont les germaniques hart (fort) et icald avec un sens analogue. Ils ont pix)duit ard et aud. Reginhart, renard (fort en rus-e), rieillard (fort en âge). Ce suff'ixe donne beaucoup de noms propres, soit avec des radicaux germaniques, Bernard, Richard, soit fran- ■çais, Huchard, Nisard. Puis le suff'ixe s'est accolé à des noms communs : bavard, criard, fuyard, couard, avec un sens généralement de dépréciation. On peut en dire autant du suffixe aud : Reinivald, Renaud, Arnaud, finaud, lourdaud.
Les suffixes diminutifs sont et, etfe (latin ittum, itfaw) et o^ nftr (latin ottum, ottam) : collet, agne-
DÉRIVATION lOD
let, pauvret, jeunet, 'maisonnette, côtelette, pâlot,, îlot, menotte. Ot et otte sont quelquefois dépréciateiirs comme dans vieillot.
Paimi les augmentatifs : aille (latin alia), as,, asse (lat. aceuni, aceam) : marmaille, valetaille,, canaille, coutelas, plâtras, paperasses, tignasse. Cessuftixes impliquent en somme une signification collective, augmentative ou péjorative.
On n'est pas fondé à diie que le français a un sentiment bien vif de ces formes diminutives et augmentative s. Il ne semble pas y tenir d'une façon particulière, préférant faire appel à sa faculté d'exprimer les nuances, et de teindre en quelque sorte toute la proposition avec l'idée que le Teuton applique en bloc dans sa langue. A cet égard aussi, la langue française se différencie nettement de ses sœurs, l'espagnole et l'italienne, qui prennent plaisir aux diminutifs et augmentatifs doublés et triplés.
Un mot encore sur le suffixe mentum qui a donné ment : mouvement, raisonnement, instrument^ rayonnement. Il implique le plus souvent un pouvoir, un moyen, l'opération de quelque agent. C'est un suffixe-substantif, et il rue faut pas le confondre avec le ment adverbial : vraiment, doucement, qui a pour origine le nom latin mens, gén. mentis, ace. mentem, signifiant « mode, façon, manière », et qui a été pris par la vieille langue pour créer une fonne adverbiale neuve, comme il a déjà été expliqué au Chapitre lY.
110 niILOLOGIE FRANÇAISE
Quelquefois il y a intercalation de lettres :
Ainsi d'un c: noir, noircir; dur, durcir. d'une r : Tnoucheron, aileron.
d'un t : bijoutier, abriter.
Les suffixes se laissent ajouter les uns aux autres. Ainsi :
cœur (lat. cor).
cour - agte {cor et aticuin).
cour-ag-eux (cor et aticum et osum),
Et, pour clore la série, devançant le ch.apiti'e qui suit :
en-cour-ag-er (préfixe in, puis cor - aticum - arc) en-cour-age-ment (in, puis cor - aticum - mentum) Il faut nous arrêter ici. Nous renvoyons aux livres savants.
CHAPITEE Xlli