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FORMATION DES MOTS COMPOSITION

L-es livi^s savants éiiiunèr'ent trois sortes de compositions : apparente ou juxtaposition, proprement dite ou elliptique, par préfixes ou particules.

Cette dernière fournit la classe la plus considérable de mots. Elle est une source excessivement féconde, d'une activité qui paraît inépuisable.

Ces particules-préfixes sont moins nombreuses ([ue les suffixes vus précédemment. Quand même il y en a une quarantaine, et il nous faut glisser rapidement, toujours avec renvoi aux ouvrages spéciaux.

Il demeure bien compris qu'une très grande différence existe entre les préfixes et les suffixes. Ces derniers, nous l'avons dit, sont des groupes de lettres, non des mots isolés, et ils portent des idées abstiaites. Les préfixe&,au contraire, surtout à l'origine latine, vivent à l'état isolé, indépendant ; ce sont des mots qui s'accolent, par devant, aux vocables simples, les teignant de la signification première et des significations accessoires qui sont en eux. De là composition, et non plus dérivation.

A part quelques grecques, ces particules-préfixes sont toutes latines.

Elles sont prépositionnelles, comme le latin ad (vers), qui a donné ad et à, et par assimilation, attrition, avec les consonnes voisines : a<^, af, ab, ar, as, at. Très répandue, cette particule entraîne une idée de dii^ction vers un lieu concret ou un but figuré : avertir (advertere), arriver (adripare), accabler, attaquer, affirmer, apporter.

De même pour le latin cum (avec), qui, par un procédé semblable d'assimilation, devient con, co, cor, col; ainsi compère, commère, compagnon (celui (lui mange le pain avec un autre), de formation vieille, et correspondre, confédération, coopération, collection, de création savante. Cette particule porte l'idée d'assemblement, de simultanéité, de complexité.

Le latin per (par), qui porte le sens de a jusqu'au bout », a d'achèvement », était très usité dans Tancienne langue : jyarfaire, imrdonner, parachever. Cette pai-ticule a aussi le sens de « mouvement », de a ça et là », d'où : parvenir, parsemer, parfumer. DaJis l'ancienne langue, devant un adjectif elle faisait superlatif, comme souvent en latin : 2;e/'grandis, perhorridus, très grand, très hon-ible. Il nous en reste : c^est par trop fort.

Le latin eœ, français es, é, exprime l'extraction, Téloignement, la privation : échanger, égrener, cgoutter, élever, épandre, l'accent aigu i-emplaçant Y s de l'ancienne orthographe. Il va de soi que expatrier, ex-roi, et autres, sont de formation savante

et récente. Le latin de, dis, a nn sens assez semblable : décliner, décharger, désagréable, déshonneur.

D'autre espèce sont les particules quantitatives.

Le latin his (deux fois) donne bis et bé, cette dernière forme la plus vieille. Bévue signifiait anciennement, fidèle à l'étymologie, double vite. Bégueule est auti'e choste : bouche ouverte, du vieux verbe béer, d'où encore bouche bée. Nous avons biscuit, biscornu, bisaïeul, mais cette particule semble morte.

Il y a les particules qualificatives.

Le latin bene, (bien) : bene dicere, bénir, de formation vieille; plus récents : bienfait, bienvenu, hien-ainié. D'autre part, le latin maie a donné Tnaudire, maie dicere ; maussade, maie sapiduTu, tous deux vieux; plus récemment malhonnête, malsain, malvenu, malavisé. Le latin niinus, vieux français mes, me, implique une idée de déchéance : mépris, méfier, mégarde, mésestime.

Il y a les préfixes négatifs.

Le latin non: nonchalant, nonpareil, nonobstant, a perdu de son usage ancien. Il y a pourtant nonsens, nonvaleur, nonconformité, et autres formés récemment. Cette particule, dans ce sens négatif, a. cédé de plus en plus à in savant : insupportable, et irréligieuœ, illicite, par assimilation de n avec la consonne qui suit. Nous avons dit in savant, car in a donné en à l'ancienne langue; ainsi infant cm, enfant, a celui qui ne parle pas. »

Toutes ces particules se laissent diviser en deux

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grands groupes : celles séparables et celles inséparables. Les unes, comme bien, mal, en, par, non, à, contre, entre, sur, gardent leur rôle séparé d'adverbes et de prépositions ; les autres, comme in, con, dé, é, n'existent plus en dehors des mots a^rec lesquels elles sont entrées en composition.

Xotons fourvoyer, (hors de la voie), faubourg, (hors du bourg), composés avec foris qui a donné deux formes françaises : fors et hors, permutation anormale en français de /en h, mais très courante en espagnol. Fors a vieilli. Avec l'autre forme nous avons honnis, hors d' œuvre, etc.

Il y a aussi vice (à la place de). Vicomte, vidamc, formations vieilles. Yice-i^résidcnt, vice-roi, formes récentes.

Comme dernier exemple prenons la particule re qui a donné en français re, et /' devant une voyelle. Ré appartient à la formation savante. Ainsi reformer et réformer. Ce préfixe impliquait diverses significations : action prolongée : recueillir; intensité, énergie, elîort : retentir, recourber. Et d'autres. Il paraît même avoir été explétif, comme dans l'émettre, dans le sens de donner, aussi dans remercier. On ne peut pas l'y expliquer autrement. Il est curieux de voir le populaire continuer d'en faire cet emploi abusif : remplir son verre, remonter sa montre, rétamer, récurer.

Mais, de toutes ces significations, une seule est demeurée vivante : le redoublement, l'itération. Presque tous les verbes s'accommodent de cette particule, très utile pour évitei' « de nouveau », « en-

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oore une fois » : redire, refaire, remporter. Aussi devant des noms : reflu.v, replâtrage.

Dans le cas de ce préfixe, et d'autres encore, le composé implique un sens figuratif que n'a point le simple : emplir d'eau un verre, et remplir, l'air de ses eris; dureir ses mains, endurcir son cœur.

Ce latin re entre parfois en coalescence avec à (ad) pour fonner ra : rabougrir, rapetisser, raconter, et ce ra semble unir le sens des parties composantes. Ici encore la nuance : conter un conte de fées, raconter le siège de Troie.

Le fait etst qu'en français les préfixes et les suffixes servent souvent comme moyens de différenciations très délicates : allonger une table, prolonger une rue; se chauffer jjrès du feu, s'échauffer en courant; se rengager dans une affaire, être réengagé à VOpéra. Comme exemples de suffixes à ce même propos, considérez : terrain, terroir, terrtoire; repentir et repentance, souvenir et souvenance, — ance (antia) impliquant l'état, la peniianence, l,a durée, — idées abstraites, comme on Ta vu au chapitre précédent.

Après avoir rapidement glissé sur la dérivation au moyen de suffixes, et la composition au moyen de préfixes, nous répétons encore que les mots simples sont comparativement rares, et que la très grande majorité des vocables français est fonnée par un moyen ou par l'autre, ou par les deux moyens combinés. IS'otife exemple élémentaire : cœur, courage, à la fin du chapitre précédent, nous dispense d'insister. Dans son excellente a Gram-

maire historique » M. Clédat éiiiimène une famille de plus de 100 mots, réunie, par préfixes et suû'ixes, autour du radical latin fac (facei-e, faire).

Nous passons maintenant aux autres modes de composition.

On forme des mots nouveaux, des composés, en joignant ensemble deux ou plusieurs mots pour leur faire exprimer une idée qui se présente comme simple à l'esprit, qui constitue une unité d'image. Ainsi pain cUépices, j)oinme de terre, eau de vie, .•sergent de ville. Ce n'est qu'à la réflexion bien voulue que ces mots s'analysent. A l'usage ils sont devenus logiquement simples ; les idées contenues dans chacun des termes composants se sont fondues dans une idée globale, une seule image. Il va sans dire ([ue les composés par particules, examinés plus haut, subissent aussi la loi de la réduction à l'unité d'image.

Les quelques exemples de composition que nous venons de donner appai'tiennent à la série de juxtaposition lâche. Les composants en arrivent quelquefois à se réunir tout à fait : ehou fleur, soucoupe^ vinaigre, gendarme, plafond, justaueorps, vaurien, licou, portefaiœ, pourboire.

La composition proprement dite, juxtaposition ferme, repose sur l'ellipse, la réunion violente par l'ellipse au mépris de la syntaxe. Ainsi : arrièrecour (coui- qui est en ariière), mandat-poste (mandat sur la poste), chef -lieu (lieu qui est chef), timbre-poste, porte-cartes, sans-gêne, sans cœur.

Après cet éclaircissement sommaire chacun pour-

la classer les composés que nous résumons bien lapidement en exemples :

Composés de deux substantifs : bateau-mouche , café-concert, saisie-arrêt.

Nom et adjectif: basse-cour, petit-maître, amouv- 2)ropre, sauvegarde, bas-bleu. Gentilhomme, gentil étant pris dans le sens archaïque de noble, appartient à cette catégorie. La série : grand homme, homme grand, seule femme, femme seule, semble s'y introduire également.

Deux adjectifs : clair-obscur, aigre-dou.v, chaudfroid, sourd-muet.

Particules et substantifs : avant-scène, entresol, arrière-boutique, contre-poison, parterre, sansfaçon, en-cas, entracte, enjeu.

Verbe et particule : voici, voilà, ci- joint, ciinclus, aîné (ante natus), puiné, (post natus).

Participe et adjectif pris adverbialement : clairvoyant, nouveau-né, clairsemé.

Série avec préposition intercalée : chef d'œuvre, arc-en-ciel, tête à tête, rez-de-chaussée, bout de Van, propre à rien, coq à Vânc.

Article intercalé : pot au feu, boîte au lait, vol au vent, haut le corps.

Conjonction et intercalée : poids et mesures, ponts et chaussées, va et vient.

Série mélangée comme : nu-pieds, tête baissée, séance tenante, argent comptant,^ tambour battant, dieudonné, sauve qui peut (corruption de .^auf qui peut), ayants-droits, le chez soi, un troismâts, embonpoint, sainte ny touche.

THILOLOGIE FRANÇAISE

Quelques composés rares, parce que reliques du vieux français: hôtel-Dieu, fête-Dieu, la Toussaint, la Saint- Jean, cor dieu. La préposition de, qui niari\\w aujourd'hui un rapport de possession entre deux substantifs, n'était pas exprimée dans la vieille langue quand le deuxième substantif était le sujet logique du premier. On disait la maison le roi, non du roi, Véjjée Roland, non de Roland. Cette formation est toujours vivante : le ministère Gambetta, Vaffaire Clemenceau, houlevard Voltaire, maison X et Cie. Les modernes mandat-poste, timbre-jjoste, et autres, sont en quelque sorte sur le même modèle.

Les composés dont le premier terme est un verbe à un mode personnel constituent une série très française, très vivante. Ils apparaissent dès les premiers, temps de la langue et n'ont rien perdu depuis :

Verbe à la 3^ personne du singirlier de Findicatif : portefeuille, essute-niains, ttre-houchon, pince-ii( z^ gâte-sauce, gobe-mouches, vaurien, fainéani. r>inu-pieds, /?«.ÇA^e-/>arfowf, marchepied, trotte-nu nu^ boute en train. Dans le vieux français ces composés pullulent, et beaucoup sont marqués de vrai sel: râcle-denier, serre-miettes, jAeure-pain, et combien d'autres rien que pour l'avare.

Verbe à l'impératif : rendez-vous, revenvz-y, passe-passe, va comme je te pousse.

A. Daimesteter veut que l'élément verbal, même de la première série ci-dessus, soit à l'impératif. Nous ne le croyons pas. Il cite à l'appui de son dire l'allemand Bleibimhaus, un casanier, mais ce com-

pasé est réellement hieibt im Hausc (il reste à la maison) avec suppression du t par euphonie. Il cite encore l'anglais pickpocket, hreakfasU mais il n'y a là aucune idée impérative ; il y a constatation : pichs pocket s (homme qui fouille les poches), 6 reflÂ!.? the iast (repas qui brise le jeûne). Les suppiiessions de lettres doivent être mises au compte de la rapidité de l'énoncé. Les Ronsardistes ne l'entendaient pas non plus ainsi avec leur Hercule porte-massue y soleil donne-vie, Jupiter lance-tonnerre, en imitation du grec.

Il y a , encore la série de deux verbes accouplés : le savoir-vivre, le savoir-faire, un ouï dire, le laisser-faire, ce dernier inventé dans un état social où la réglementation et l'obstacle tiennent presque du génie. Ces expressions sont très heureuses et de cours général à l'étranger, de même que pied à terre, pis-aller, rendez-vous, raison d'être, et autres.

En courts général aussi sont des composés baslatins tels que : factotum (chargé de toutes affaii^s), nota hene (remarquez bien), vade-mecum, (viens avec moi), fac siniile (fais à l'image), qui, ceux-là, présentent bien l'impératif.

Il y a la série demi-latine et latin pur comme : multicolore, omniscient, somnambule, Carnivore, calorifère (porteur de chaleur), régicide (tueur de rois), viticole (cultujfe de la vigne), vélocipède (ipied rapide), aqueduc, viaduc, a fortiori, ad valorem., eœ-voto^ impromptu, ultimatum, maj'imum, minimum, vice-versà, quasi, album, agenda, alibi, chorus, déficit, e.vtra, fiât, gratis, index, intérim.

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lapsus, mémorandum, omnibus, spécimen, terminus, et beaucoup d'autres encore. Pédicure, manucure, prestidigitateur, ne laissent pas cVêtne cuneux.

Il y a les hybrides comme décimètre, néo-chrétien, franco-anglais, héroï-comique, angloj)hile, et d'autres qu'on continue à créer, qui ne sont ni latins, ni grecs, ni français, mais tout cela ensemble à toit et à travers. M. Brunot les appelle des monstres linguistiques. Le bouquet est le terme bureaucratie (commandement par les bureaux, bêlas!)

Pour mémoii^ mentionnons :

Les non-classables composés sur le modèle germanique, avec jeu de voyelles : tic tac, pif paf, zig zag, de bric et de broc.

Les mots enfantins : bébé, dodo, bonbon, fanfan, nounou.

Les onomatopées : coucou, glouglou, froufrou, ronron.

Parmi les juxtaposés formés avec le pronom possessif, monsieur se conduit d'une façon toute spéciale. Sans se douter de la présence de mon on dit : mon cher monsieur, votre monsieur, — à tel point est devenu simple ce composé. On dit aussi au singulier : cette chère madame, et parfois on entend : ma chère mademoiselle.

Notons aussi bé^au-fils, beau-père, belle-mère. Au moyen-âge les personnes se saluaient de l'épithète flatteuse : beau sire, belle dame, beau fils. Quand monsieur et madame appaiiirent, les épitliètes

aimables furent utilisées pour leudre des rapports qui, daiis la vieille langue, s'exprimaient moins euplioniquement par 2)arâtre, marâti'c, filidtre.

Xous avons réservé pour la fin quelques exemples de compositions très vieilles, coalescences parfaites venant en outw illustrer ce qui a été dit <lans des chapitres précédents sur les lois qui préident au passag^e des mots latins en mots français. Admirez le génie de compositions comme orfèvre (auri fabei;), travailleur d'or ; lundi (lunae dies) jour de la lune; mercredi (Mercurii dies) jour de Mercure ; Finistère (finis terrse) bout de la ten^e ; Montmartre (nions martyrum), mont des martyrs : printemps (primum tempus) ; bonheur (bonum augurium) ; Vaucluse (vallis clausa) vallée fermée ; outarde (avis tarda) oiseau lent; vinaigre (vinum acre); le joli mot ramentcvoir (re-mente liabere, lavoir dans son esprit, se rappeler), perdu, déjà vieux an XYII'' siècle ; et combien d'autres petites inerveilles encore.

On a fait au français une réputation de pauvieté -ous le rapport de la composition. Il faut peut-être cil rabattre. Et poiu'tant on ne peut se dissimuler (jue, à cet égard,il est assez loin du teutonique et du mixte anglais. Qu'on veuille bien réfléchir qu'une très grosse proportion de nos mots dits composés sont des expressions concises analytiques plutôt (jUe des composés synthétiques selon la facture anglaise ou allemande. En dehors de ceux qui ont lours banal et qu'enregistrent les bons dictionnaires, ces langues ont la faculté de créations abrup-

tes, spontanées, pour les besoins du moment, pour i''&nfol"cer une idée, pour colorer une image, pour exalter une impression. En français cela ne se peut. En anglais des juxtaposés, séparés par lui trait d'union, se lèvent soudain ; des mots sont accouplés qui n'avaient jamais été accouplés auparavant, que les meilleurs dictionnaii-es ne donnent pas, qu'ils ne sauraient contenir. Ces trouvailles sont à l'auteur, à lui seulement. Un écrivain comme Carlyle ne pourrait jamais se produire en français. Une des raisons pour lesquelles notre poésie parait si peu expi'essive, si apprivoisée, aux Anglais et aux Allemands, c'est précisément le manque de ce pouvoir de juxtaposition soudaine, violente, jamais -vue auparavant, qvii peint, qui fait vivre. Le poète français, empêclié, retenu par l'analytisme de- son instrument, est obligé de diluer en quelque sorte l'imagie (lue le teutonique fait surgir d'un seul coup de pinceau, complète, palpitante, surprenante par la nouveauté, par le non-attendu.

Il en est reparlé au chapitre XXII.

CHAPITEE XIY

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