LE LEXIQUE- FRANÇAIS
Les mots du lexique français peuvent se diviser en trois groupes :
Le fonds populaire, issu du latin populaire. Quati-^ mille mots environ. A^ocabulaire peu abondant sans doute, mais ayant en soi puissance d'enrichissement par les procédés de dérivation et de composition, patr le moyen de préfixes et de suffixes.
Le fonds savant, issu d'abord du bas-latin du moyen-âge, puis vastement renforcé à partir de la Renaissance, alors qu'on se mit à étudier et à imiter la Grrèce et Rome antiques. Xon seulement il s'introduisit dans la langue des quantités de mots et de significations du bas-latin, et, en petit nombre, du grec, mais encore on transpoi-ta en français des procédés de dérivation et de composition latines et grecques.
Quelques chapitres qui précèdent ont peut-être réussi à élucider un peu la formation de ces deux grands groupes.
Il nous reste à examiner, bien rapidement comme toujours, le troisième groupe, qui s'est constitué à la suite des interpénétrations politiques, commer-
•eiales, industrielles, sociales, des p-eupks entix? eux, ^t des développements, lents d'abord, puis fortement accélérés, des sciences.
Le Celtique. — Il peut se faire que l'élément ^-aulois, celtique, soit très accusé dans le tempérament français ; il est très faible dans la langue.
Les Celtes semblent avoir été — il n'y a aucune ^issurance à cela — la première vague aryenne qui, des hauts plateaux de l'Asie Centrale selon les probabilités, ait déferlé sur l'Europe. Le mystère entoure cette race. Négligeant de nous occuper d'eux ailleurs que sur le terrain qui nous concerne, il est probable que des multitudes de ce peuple fuirent devant César aux déserts de l'Armorique, la Bretagne actuelle, et que leur nombre fut renforcé au Y® siècle par des populations bretonnes qui, elles, iuyaient devant les Anglo-Saxons d'Angleterre. Le mot Armorique lui-même semble bâti avec la racine ar, labourer — Aryen, laboureiir, puis noble. Là tous ces fuyards furent laissés à peu près tranquilles, et le dialecte bas-breton, encore parlé en Bretagne, est comme une relique de l'idiome de ces < Vîtes. Ce bas-breton est de quelque service à la science, mais il doit être bien défoniié et toixlu.
Les Gaulois n'ont laissé aucun document. Ils n'écrivaient point, paraît-il. En fait nous n'entendons parler d'eux, toujours sur le terrain qui nous ccjncerne, qu'au moment où leur existence nationale est mise à fin. D'existence nationale même ils n'ont jamais eu. Il y avait autant de nationalités
que de tribus. Les rivalités, les intérêts aristocratiques primaient tout, et une bonne partie de lu Gaule resta spectatrice indifférente des grandsévénements. Yercingétorix et les siens semblent les seuls qui aient eu une conception réelle d'indépendance et de sol natal à défendre. Nous^ croyons avec Darmesteter qu'il faut renoncer aux brillantes fantaisies historiques qui ont été écritesà propos des Gaulois de la Gaule.
Ils n'ont rien laissé sur quoi la science puisse avec fruit se prendre. Il n'est pas jusqu'à ces monuments soi-disant druidiques, dolmens et menhirs,, qui ne soient maintenant attribués à une humanité antérieure sur le sol. A aucun moment et nulle part, les Celtes,selon toutes les apparences, n'ont su^ n'ont réussi à se constituer, à se garder contre les autres raoes. Poussés, toujours poussés vers le soleil couchant, les voilà à l' Atlantique où Home les trouve, et l'exode contemporain de millions d'Irlandais en Amérique — Irlande, Eriii, encore la racine ai' peut-être — semble ainsi qu'un dernier jeu d'une loi ethnographique.
Une bonne part de ce qu'il peut y avoir de celtique dans la langue française est déjà latin, et traité comme tel par la transformation phonétique. Ainsi les appellations géographiques : Ligeris (celtique avec forme latine) Loire; Sequana, Seine; Rotomagum, Rouen. Aussi des noms de lieux en ac, air ay, y, qui sont sortis des mots latins terminés en iaeum : Savignac, Cambrai, Epernay. Les domaines privés étaient indiqués par le nom du proprié-
12t) THILOLOGIE FEANÇAISE
laire, suivi de iacum : Pauliacum (Polignac), Aiireliacum (Aiirillac). Au nord cet acum s'est contracté *à\\ ai, y. Beaucoup de noms de lieux français doivent être celtiques, indépendamment de ceux qui peuvent découler d'origines plus lointaines encore que les Celtes, et qu'on ne réussit à expliquer par aucune racine aryenne connue.
Un exemiîle de genrie différent de latinisation intermédiaire est le A'ocable alouette, anciennement (iloe, latinisé d'abord en alauda.
Comme passage direct du celtique en français c'est à peine si l'on peut tracer 40 à 50 mots, se rapportant tous à des objets matériels et -vulgaires, tels que : balai, bagage, bac, bruyère, dru, cabane, grève, quai, ruche, van, etc..
De passage récent du bas-breton nous avons : biniou, dolmen, goéland, goémon, raz, etc..
On se plait à attribuer à une origine celtique la numération pai* vingtaines (scores anglais) : tj'oisvinz, six-vinz, dont il nous reste quatre-vingts, l'bôpital des quinze-vingts.
Le fait est qu'après les recberclies les plus intenses nous demeurons dans l'obscurité quant à l'origine de centaines de mots les plus ordinaires, tels (]ue boulanger, gibier, gourmajid, paletot, poche, ruban, etc.. Il est commode pour certains d'arranger les cil oses en disant que ces mots doivent êtie celtiques. Mais où sont les preuves, et qui donc occupait le sol quand. les Ccdtes sont venus?
On doit se demander aussi d'où vient la prédilection pour le son de e muet (oeu), inconnu du
iatiu, aussi faible que possible dans les langues romaii-es sjœurs, fet si abondammient répandu en français dans toutes les positions; d'où la prédilection pour les sons nasaux : an, in, on, un, si caractéristiques; d'où le son français de ii, sonné ou comme en latin dans les autres rejetons du latin. Quelques auteurs ont ajouté à cette série le son de U après /, dit « 11 mouillés » : paille, famille, mais ce son existe aussi en italien et en espagnol.
Elément Germanique. — L^élément celtique a encore été étouffé et obscurci davantage par Tavènement d'un troisième idiome sur la scène du langage eai Gaule — le teutonique.
xS^ous lisons dans les historiens que, pendant le \'^ siècle, et plus tard, les Germains, Francs jS^eustriens et Francs Austrasiens, firent irruption dans la Gaule, subjuguèrent les Gallo-Romains, et, avec Clovis d'abord, fondèrent des dynasties. Nous lisons aussi qu'au commencement du X^ siècle, et par mer cette fois, une autre incursion germanique eut lieu, celle des Xortlimen, sous la conduite de Rollo. Ces Northmen réussii^nt à s'établir à demeure dans la Normandie actuelle, et de là s'élancèrent à la conquête de la grande île verte.
Peu nombreux comparativement parlant, infiniment moins avancés en culture générale, les Francs ne tardèrent pas à adopter le parler des Gallo-Romains,et l'amalgamation se resserra encore davantage par l'unité de la foi religieuse. D'autre part, les Xorthmen aventureux n'avaient point
amené de femmes avec eux. Ils s'unirent avec les belles d'un pays plus beau que le leur, les enfants parlèrent nécessairement la langue de la mère, et l'idiome tudesque disparut avec une hâte sans parallèle.
Quand même, des intei-pénétrations ethnographiques de cette nature ne sauraient se produire sans causer une certaine commotion linguistique.
Avant de donner quelques exemples du vocabulaire allemand qui a pénétra en français, faisons obsei-v'er l'embarras qui se présente souvent, quand il s'agit de i^cherche des étymologies, entre le celtique et le teutonique, voire entre le celtique, le teutonique et le latin. Si l'on veut bien se reporter à notre chapitre I, la raison en apparaîtra aussitôt. Le latin, le celtique, le teutonique, appartiennent tous les trois au même groupe de langues, le groupe indo-européen, et par conséquent ils possèdent un grand nombre de radicaux communs. Des certitudes étymologiques en deviennent souvent impossibles.
L'élément teutonique est assez abondant en français, plus abondant que dans toute autre des langues romanes issues du latin ; 500 à 600 mots sur 1000 sont inscrits au compte du français seul.
La lumière historique nous fait apercevoir déjà l'entrée forcée d'une série de ces vocables. Ainsi, les Francs ont introduit avec eux des anangements féodaux inconnus aux Gallo-Romaine ; de là : han^ fief, vmréchalj (marakshalk), et autres; on conçoit que les vaincus durent nécessairement accepter les
tonnes de guerre : guerre (werra), guet (wahta), heaume (helm), haubert (halsberc, protection du cou), brèche (bi*echeii), brandir (bra-nd, épée), massacrer (matskcii), etc..
Des NoTtbmen nous viennent des termes de navigation comme tiUac, mât, vague, havre, Dieppe (tief, profond). Aussi les noms des quatre points cardinaux.
Comme vocables mélangés de source teutonique, indiquons :
Substantifs : renard, bouc, crapaud, crabe, coffre, cruche, fauteuil, étoffe, pantoufle, troupe, hâte, bourg, auberge, harangue (bring, cercle), bière, etc.
Adjectifs en petit nombre : franc, sur (sauer), blanc, bleu, gris, riche, frais, laid, sale, etc.
Yerbes : cracher, déchirer, écraser, guérir, garder, gratter, grimper, grincer, honnir, saisir, heurter, haïr, garer, amarrer, dérober, voguer, cingler, etc.
Au cliapitre XII nous avons indiqué les suffixes teutoniques ard et aut, avec teinte dépréciative fréquemment.
Notons encore :
Des mots de superstition et autres, tels que : loup-garou (werwolf, homme-loup) ; cauchemar, un ourieux composé du teutonique mar (démon) et du vieux français caucher (presser, frapper) ; grimace (grima, fantôme) ; grimoire. Des personnes irrévérencieuses attribuent à ce dernier mot la désinence du mot grammaire, qui est grammatica en latin.
Des composés comme pif -pal, inic-mac, ziy-zag^ poiir le moins imités du teutonique. Des vocables de cette fa^cture étaient inconnus des Romains, et on les retrouve dans tous les idiomes teutoniques.
Xous avons parlé de teinte dépréciative. Sous ce chef inscrivons comme curiosités : houquiii, lippe, viannequin (Mânnchen), rosse (hros, cheval), lande (land), hère (Heri'), un pauvre hère. Suffixes et vocables de dépréciation laissent entrevoir les sentiments nourris par le Gallo-Romain supérieur et riche envers le Teuton abrupt, grossier, et si longtemps besogneux.
Il peut se faire que l'influence germanique ait opéré dans d'autres directions encore, dans certaines aspirations comme haut (hoch), latin altus ; dans des altérations de genre comme la fleur (die Blume), latin flos masculin; Varhre (der Baum), latin arhor féminin ; dans des choix entre sjiionymes latins : ainsi ignis latin a peut-être été saerifié à focus à caus-e de Feuer (feu), et macjnus à grandis à cause de gross (grand) ; la superbe création du pronom impersonnel on (homo), spéciale au français, inconnue à l'italien et à l'espagnol, n'est sans doute pas étrangère au wan gennanique, Mann, l'homme. On ne peut s'empêcher de noter des calques curieux comme pardonner (vieux teutonique forgifan), méfait (Missthat), contrée (Gegend), entretenir (unterhalten), avenir (Zukunft), manvais (mal weeen, mal êtr^).
Dt' la gueriie de Trx^nte ans il nous reste des vocabli's comme' hivixuac, houle raid, reifre, liârresac,
lialte ; plus lécents encore sont bitter, kirsch, hoch, ihoucroûte, etc..
Pour nous résumer, si nombreux que soient les mots germaniques en français, ils n'ont pas s-ensiblement modifié l'aspect de la langue qui se les est assimilés et qui les a soumis aux lois de sa prononciation. Le vocabulaire teutonique, après tout, ne constitue qu'une petite fraction du lexique total français, et les autres influences teutoniques ne sont que d'un ordre très secondaire. Cette faiblesse apparaît même presque anormale à la lumière des faits historiques aux Y® et X* siècles. L'élément teutonique n'a fait que se juxtaposer en quelque soi^te, il n'a pas réussi à pénétrer à aucun degré bien appréciable, et l'évolution naturelle du français et des autres langues romanes n'en a pas été organiquement altérée. Le latin, partout, s'est montré trop puissant, au point que, sous sa forme romani-, il a imposé son alliance amicale à la grande île anglo-saxonne. Extraordinaire en vérité a été la fortune de l'idiome du petit ramassis de bergers sauvages et pillards campés aux collines du Latium il y a 25 siècles.
Elément Italien. — Il est assez considérable.
Les expéditions de Charles YIII, de Louis XII, de François I^"", au delà des Alpes, et le séjour prolongé des armées françaises en Italie, ont fourni un grand nombre de termes d'art militaire, tels que infanterie, canon, fantassin, cartouche, alerte, bombe, cavalerie, citadelle, yarajtet, sentinelle, etc.
Nous reportant à la cour de France alors que Catherine de Médicis était roi, nous notons : courtisan, carnaval, cavalcade, mascai^ade, bouffon, balcon, belvédère, gala, escorte, grandiose, pantalon, cicérone, costume, i^ommade, etc.
A présent nous voici en pleine Renaissance des arts : aquarelle, arcade, balustrade, caricature, dôme, esquisse, j)^iioresque, piédestal, mosaïque, etc..
Maintenant nous sommes avec les Républiques commerçantes et guerrières : banque, agio, banqueroute, bilan, douane, franco, etc..
Tenues de mairine : boussole, escale, escadre, gondole, tartane, caravelle, golfe, etc..
Tennes niélang-és : belladone, brocoli, vermicelle, sirop, sorbet, lavande, frangipane, macaron, bambin, bandit, caprice, carafe, muscadin, lagune, etc
Au XYIII^ siècle l'Italie envoie sa temiinologie musicale: adagio, oratorio, andante, cadence, piavo, quintette, violoncelle, trombone, etc...
Enfin, notons quelques doublets de cette i^uuiv^. Le latin cadentia (cadere, clioir) a donné le français chance (ce qui nous tombe d'iieureux) ; l' italien cadenza donne cadence, chute d'une phrase musicale. De même pour cantate et le vieux français une chantée, cavalier et chevalier, caniéricr et chambrier, duo et deux, opéra et œuvre, volte et voûte, cavalcade et chevauchée.
Elément Espagnol. — Cette influence se fit sentir après celle de ritalie,80us Henri IV, Louis XIII
et Louis XIY. Lies guéries avec l'Espagne, l'étude <le la. littérature espagnole, ont amené un certain nombre de mots : mantille, duègne, camarade, camarilla, guérilla, matador, castagnette, guitare, sérénade, sieste, aviso, embargo, cigare, mérinos, bizarre, quadrille, alcôve, cJiocolat, etc. N'oublions pas hâbleur de hablar (parler); les Espagnols ont rendu le compliment, et le même personnage s'appelle chez eux un parlador.
Duègne, nègre, soubresaut, salade, sont ici des doublets de dame, noir, sursaut, salée.
Du portugais nous avons : mandarin, caste, fétiche, autod<ifé (acte de foi).
Elément Anglais. — Depuis 80 ans l'anglais est devenu envahissant. Termes de manufacture, transit, commierce, agriculture^ vie de club, vie parlementaire, sports, boissons, rien n'y échappe, et une mode bébête s'en mêlant, la marée monte toujours : wagon, rail, steamer, paquebot, iv*arrant, dock, stock, chèque, speech, meeting, jury, bi?J, ^i(horthorns , southdowns, club, square, jockey, st e e pie- chas e, sandwich, clown, budget, grog, humour, sport, pudding, redingote, châle, rosbif, bifteck, flirt, pamjMet, whist, interwiew, reporter, lunch, lock-out, verdict, tunnel, ticket (exposition de 1900), partenaire, tvaterproof, ballast, mackintosh, macadam, express, bluff, turf, trust, stopper, stepper, blackbouler, andicaper, et combien d'autres.
En se reportant à l'original on a grand' peine à
•t^n reconnaître quelques-uns. Ainsi redingote (viiling coat, habit pour monter à cheval) ; houlingrin (bowling-green, champ vert où Ton joue aux boules) ; hlackbouler (to blackball, mettre une boule noii^ en votant) ; bouledogue (bull dog, chien tauî^eau) ; colerême (cold cream, ciême froide de toilette) etc..
A les entendre prononcer en français les Anglais ne i^connaissent pas la. plupart de leurs propriétés. Une langue, en adoptant des mots étrangers et exotiques, les défigure nécessairement pour se les assimiler, pour les mettre à son image et à son oreille, mais il est certain que l'anglais passant an français a été privilégié à cet égard, au point de tenir du grotesque.
Puisque nous avons parlé de propriété anglaise, faisons remarquer en corollaire que plusieurs articles de ce stock britannique sont en réalité des marchandises françaises, refaçonnées en AngleteiTe, puis réimportées en France avec la marque de fabrique anglais-e. Tunnel, nous l'avons déjà dit ailleurs, es? to)inel, tonneau; budget, qui apparaît pour la première fois en 1814 dans un Rapport sur les Finances, se ramène au vieux français bougctte^ bourse, qu'on peut tracer jusqu'au celtique si l'on en croit l'écrivain latin Festus, qui dit que de petits sacs en cuir étaient dénommés bulgae par les Gaulois; pamphlet, en vieux français palme-feuillet (feuille tenue dans la main), puis paunflet, et que l'on trouve dans Shakespeare ; jurg qui est juréeijnralîi^: f.rprrss n'-si itiiirc chose (\\ie.rpri^.<: humoui\
dans k sens de liumoiistique, existe dans la vieille langue avec un sens voisin ; fashion c'est façon (factionem) ; comfort, conforter, réconforter, se lisent dans les textes anciens ; qu'est-ce que flirter (to flirt) sinon fleureter, voler de fleur en fleur, etc.
Emprunts slaves: samovar, steijpe, iilx^ase, knout, pope, tzar, viaziùrka, polka, etc.
Emprunts aux langues orientales : à l'hébreu : gêne (géhenne), chérubin, sérajjhin, rabbin, cabale, et€. ; à l'arabe : alainbic, alcali, alchimie, alcool, algèbre, chiffre, zéro, élixir, nadir, etc.; à l'hindou : brahmc, cachemire, cornac, jmgocle, paria, bambou, jyalanquin, etc. ; au turc : alcoran, mosquée, -vizir, pacha, narguileh, minaret, talisman, sérail, cimeterre, babouche, bazar, harem, divan, kiosque, etc. ; à des origines exotiques diverses : thé, sofa, j^irogue, casoar, orang-outang, aljjaca, cacao, tabac, tapioca, ananas, caïman, colibri, maïs, ouragan, quinquina, caoutchouc, tatouer, et beaucoiip d'autres asse^ facilement reconnaissables. Le Supplément du dictionnaire de Littré donne une énumération spéciale de mots d'origine orientale et diverse.
Elément Grec. — Il n'a pas eu d'importance sur le développement premier, organique, de la langue, mais il a constitué, il constitue* éminemment une force énorme au milieu de la poussée de la pensée, de la poussée des sciences avec leurs applications utilitaires, bienfaisantes, morales même, quoi qu'en
niILOLOGIE FRANÇAISE
aient jugé des esprits pléthoriques de littérature lïiinutieus-e, myopes aux grands horizons/
Jusqu'au XIY^ siècle l'élément grec est à peine percevable. Il est surprenant que les ét-ablisisements grecs, avant César, sur les rives méditerranéennes, au site de Marseille, n'aient laissé aucune trace linguistique.
Comme vieilles pénétrations directes on ne connaît guère qu'une trentaine de mots : bâton, hocaly bourse, colle, moustache, moquer, oseille, serin, phare, migraine, dragée, etc.
Tout le reste est de formation savajite.
Un certain nombre ont été empruntés tout faits : acrobate (acrobates, acros, pointe, bainein, marcher); amphibie {amphibios, amphi, double, bios, vie), etc..
D'autres sont formés de deux mots grecs juxtaposés : typographie (tupos, caractèi^, et graphehi, écrire) ; bibliophile (biblion, livre, et philos, ajv.i) ; autocrate (auto, même, et crateia, action de commander) ; zoologie (zoon, animal, et logia, parler); pyrotechnie (pyro, feu, et techné, art)), et une infinité d'autres bien connus.
Puis il y a la vaste formation par suffixes et préfixes, appliquée non plus seulement à des radicaux grecs, mais à des radicaux latins ou français :
ose (action d'ensanglanter) : névrose (les nerfs), dermatose (la peau) ;
ite de itis (inflammation) : bronchite, laryngite;
a, particule privative : acéphale (sans tête) ;
anti, idée d'opposition : antipathie, antichrétien;
aicJii, idée d'abondance, d'excès: architecte (niaîtiie des charpentiers), archiduc;
dia, à travers : diaphane, diarrhée;
en, dans : encéphale (oe qui est dans la tête);
epi, sur : épidémie (sur le peuple);
meta, idée de succession, de changement : métamorphose, viétempsychose ;
hyper, au-dessus : hyperbole, hyjiertTophie ;
péri, autour : périphrase, qjéristyle;
syn, avec : symétrie, sympathie; et bon nombre d'autres.
Les suffixes sont peu nombreux. Isnios et iste ont été largement mis à contribution avec rapport de sens : communisme, communiste, déisme, déiste. Mais les préfixes abondent. Il en est deux qui sont entrés dans le domaine du parler de tous les jours, banal : anti et archi : antipatriotique, antisocial, archi-hête, archi-fou, archi-conmi, etc..
Tout le reste est savant, archi-savant, au service surtout de la terminologie scientifique, déjà presque innombrable. Qu'elle monte, qu'elle monte toujours, cette marée glorieuse. Le grec règne plus que jamais — par la science, qui prime tout, tout. Les grands intuitifs de la petite presqu'île offrent une expi^ssion universelle à nos ambitions de savoir et de prouver.
Résumons, ce chapitre par quelques chiû'res, approximatifs nécessairement.
Le dictionnaire de l'Académie de 1878 contient ^>2.nnO mots. Si nous enlevons les dérivés plus com-
plexes, les composés plus complexes, les mots techniques et scientifiques, les mots d'origine étiangère authentiqués, nous nous trouvons en présence d'environ 6000 mots qui représentent l'agrégat des mots simples, latin populaire, constituant le parler ordinaire, familier, des Français. Deux dixièmes de ces mots ne permettent pas encore de tracer leur filiation ; il nous reste, disons 4000 à 4500 mots de filiation purement et directement latine. C'est le fonds primitif, irréductible, la< roche, le granit. M. Lintilhac dit très bien que ces mots recèlent le génie de la langue, qu'ils sont les aînés, les gardiens de la langue.
Le lexique d'une langue cultivée, civilisée, littéraire, est forcément dans une mobilité, dans un enrichissement, dans un devenir pei-pétuels. Et la grammaire et la fameuse syntaxe n'ont pas été, ne sont pas non plus inamovibles. Transformations du monde physique, vicissitudes politiques, sociales, tout y concourt. Une langue est un torrent comme la vie. Pour la fixer il faudrait d'abord fixer la pensée. Les idées que pouvaient se faire à cet égaixl Yaugelas, Bonhours, l'Académie de Richelieu, donnent il sourire aujourd'hui (^). Le flot monte, monte toujours, au point que A. Dannesteter constate un ensemble de 200.000 mots.
En 1816 encore, Tarticle 6 des Statuts de l'Académie porte * * L'institution de l'Académie française ayant pour objet de travailler à épurer et à fixer la langue. ..»
CHAPITHE XY